When history pervades the present time in term of political and financial consequences


Le Saint-Empire Romain Germanique avait quand même duré de [**962,*] date du couronnement impérial d’[**Otton Ier*], à l’abdication de [**François II*], après Austerlitz, en 1806. [**François II*], qui avait dû consentir à marier sa fille [**Marie-Louise*] à [**Napoléon 1er*] après sa défaite à Wagram en 1809, ne perdra pourtant pas tout; abandonnant en 1804 son titre d’Empereur des Romains, il deviendra alors François 1er d’Autriche, ce nouvel Empire d’Autriche reconfiguré ayant quand même dû abandonner une partie de ses territoires tels que la Bavière, le Wurtemberg, le Royaume de Saxe, etc… regroupé par Napoléon 1er au sein de la Confédération du Rhin.

François 1er d’Autriche, et son chancelier [**Metternich*], prendront leur revanche en entrant dans Paris en 1814, et en dominant le Congrès de Vienne, qui allait organiser l’Europe pour les décennies à venir. [**François Lothaire Népomucène, Prince de Metternich,*] héros d’[**Henry Kissinger,*] eut d’ailleurs l’extrême intelligence de n’humilier ni écraser la France après la défaire, afin de préserver l’équilibre Européen ( tous les vainqueurs n’auront pas dans l’avenir la même délicatesse, provoquant la deuxième guerre mondiale). L’Empire d’Autriche durera de 1804 jusqu’en 1867, la guerre Austro-Prussienne, perdue en 1866 par l’Autriche, y mettant fin.

[**Quand une belle femme romantique donne naissance à un monstre hybride…*]

Naîtra alors l’Autriche-Hongrie, ou Double-Monarchie, ou encore Monarchie danubienne, qui durera de 1867 à 1918.

L’[**Autriche-Hongrie*] était un animal hybride, spécialité de cette partie du monde jusqu’à [**Bismarck*] et à l’unité allemande. Mais impossible d’évoquer cette double-monarchie sans convoquer un personnage extraordinaire au tribunal de la mémoire; il s’agit d’une femme romantique et donc forcément malheureuse. Ingénue et belle comme Romy Schneider, [**Elizabeth de Wittelsbach*] naît à Munich en 1837, quatrième enfant du duc [**Maximilien de Bavière*] et de [**Ludovica de Bavière*]. Hélas, c’était un mariage arrangé, la duchesse de Bavière étant amoureuse de [**Michel Ier du Portugal.*] Quant au duc, c’était un original qui jouait de la cithare du haut de la pyramide de Kéops…

Passionnée d’équitation, de poésie ( elle adorait [**Heinrich Heine*] ), et de longues promenades en forêt, leur fille, la jeune Elizabeth, est élevée sans contrainte et se précipite, dès qu’elle le peut, dans le petit château de Possenhofen, près du lac de Sternberg, pour, précisément, faire de longues promenades. Il faut dire que dans la famille [**Wittelsbach*], il y a et il y aura de nombreux rêveurs, tel [**Louis I de Bavière*], qui avait pour maîtresse l’aventurière [**Lola Montes,*] qu’il fit comtesse en lui versant une forte rente, ce qui le rendit très impopulaire, ou[** Louis II de Bavière*], cousin de Sissi ( on a deviné, à ce stade, que la belle Elizabeth n’est autre que la future Sissi impératrice ), qui construira le fabuleux château de Neuschwanstein, et qui prendra [**Richard Wagner*] sous son aile. Même Sissi se rendra finalement compte que son cousin Louis II était quand même un peu neu-neu…

François-Joseph d’Autriche cherchait à cette époque une épouse, et après quelques contrariétés, il se tourna vers [**Hélène de Bavière*], soeur d’Elizabeth; mais en voyant la jeune Elizabeth, a peine âgée de seize ans, il en tomba éperdument amoureux et la demanda en mariage. Il faut dire que la belle avait un minuscule tour de taille de 50 centimètres et de longues mains fines et délicates. Les noces eurent lieu en 1854, et voilà Elizabeth impératrice d’Autriche; elle passera donc à la postérité sous le nom de Sissi, sorte de Lady Di de la Cour des Habsbourg. Sissi confiera plus tard à sa fille que « le mariage est une institution absurde. Enfant de 15 ans, j’ai été vendue… »|right>

A la Cour d’Autriche, les choses ne se passèrent pas très bien et même franchement très mal. L’archiduchesse [**Sophie de Bavière*], mère de l’Empereur, se mêlait de tout, et bien que Sophie aimât Elizabeth, leur relation était orageuse; quant à l’Empereur, pris par les devoirs de sa charge, il délaissait l’Impératrice. EliSabeth remplissait de moins en moins ses devoirs de représentation, et ses sujets viennois ainsi que la Cour l’apprécièrent peu, d’autant que les dépenses de l’impératrice devenaient…extravagantes. Sissi se mit a voyager de part le monde, au Cap Martin sur la Côte d’Azur, à Madère, à Corfou, à Alger, en Orient, sur son yacht de 100 mètres de long ou dans son wagon de train particulier et extrêmement luxueux. Sissi voulait voyager incognito, ce qui était pratiquement impossible au vu de la cour qui la suivait…

A 22 ans, Elisabeth tomba malade, on diagnostiqua la tuberculose, ou bien une anorexie, ou encore autre chose, et l’impératrice alla donc se reposer à Madère, puis à Corfou, loin de la Cour et de ses contraintes, qu’elle ne supportait plus. A son retour, elle devint neurasthénique, décora ses appartements tout en noir et exigea que ses valets portassent des livrées de cette couleur. Pourtant, elle jouera un rôle décisif dans une affaire d’état.

En 1867, elle plaidera auprès de son mari, et emportera la décision, pour un « compromis » avec la Hongrie ( ouvrant la voie à la création de la « double-Monarchie » austro-hongroise ), car Sissi adore la [**Hongrie*], alors que François-Joseph entretient vis-à-vis de ce peuple une méfiance extrême due aux événements de la révolution de 1848. En effet, une guerre austro-hongroise avait eu lieu après la révolution de 1848, [**Lajos Kossuth*], Président-gouverneur, ayant déclaré l’indépendance de son pays, la Hongrie n’étant vaincue que grâce à l’aide de [**Nicolas 1er*] et de la Russie, qui envoya une armée de 200.000 hommes pour assister les Autrichiens. Le « compromis » donnera donc naissance à l’Empire Austro-Hongrois, Sissi aura ainsi joué un rôle déterminant dans sa création. Elizabeth, au côté de son mari, sera proclamée reine de Hongrie. Elle était aux anges, et les Hongrois auront toujours un faible pour Sissi; [**Franz Liszt,*] qui composa pour l’occasion la Messe du couronnement, auquel il assista, dira d’elle : « Elle n’avait jamais été aussi belle, elle apparaissait comme une vision céleste dans le déroulement d’un faste barbare ».

Elizabeth changera même son prénom en [**Erzsébeth*], prénom hongrois, les Hongrois, enthousiastes, lui feront don du château de Gödöllö, qu’elle fréquentera beaucoup, et c’est à[** Budapest*] que Sissi donnera naissance à sa quatrième fille, [**Marie-Valérie*], prénom tiré de la Valeria, région de Budapest. Marie-Valérie sera le seul de ses enfants que Sissi pourra élever sans se soumettre à l’étiquette implacable de la Cour, ce qui la rendra un peu « mère abusive » en dépit d’une relation fusionnelle. Pourtant, l’année 1867 sera une annus horribilis, marquée par de nombreux décès dans la famille impériale, dont celle de [**Maximilien Ier*], empereur du Mexique, exécuté dans ce pays lointain. Elizabeth s’éloignera alors encore plus de la Cour de Vienne, voyageant dans le monde entier, en particulier à Roquebrune-Cap-Martin, résidant au Grand Hôtel du Cap-Martin, à côté duquel on peut encore voir une statue de Sissi, dans le square qui porte son nom. Elle mourra assassinée par un Italien, sans doute un anarchiste, à l’hôtel Beau-Rivage de Genève le 10 septembre 1898, dans les bras de la propriétaire de l’hôtel. Ainsi mourut la romantique Sissi, qui inspirera tant d’oeuvres littéraires, de séries télévisée, de comédies musicales et de films, et qui fut l’un des artisans de cet animal hybride, l’Autriche-Hongrie, pays multinational et multiculturel, véritable tour de Babel, avec des Allemands, des Hongrois, des Tchèques, des Slovaques, des Polonais, des Ukrainiens, des Serbes, des Croates, des Bosniaques, des Slovènes, des Roumains, des Italiens, des Juifs, et d’autres encore…|center>

[**Le système est bancal dès le départ.*]

L’Autriche est une monarchie constitutionnelle, avec deux chambres, une chambre des seigneurs, nommés par l’Empereur, et une chambre des députés, finalement élue au suffrage universel; en Hongrie, rien de tel, le pouvoir est exercé par l’aristocratie foncière, qui contrôle la chambre des députés. Les Hongrois résisteront toujours à plus d’intégration, dont ils craignaient qu’elle n’entame le pouvoir de l’aristocratie. Il y avait certes un parlement commun de 120 délégués, qui se réunissait brièvement chaque automne alternativement à Vienne et à Budapest pour voter le budget, mais c’était un parlement « sourd et muet », ses décisions devant être prises à l’unanimité et approuvées par l’Empereur.

Entre l’[**Autriche*] et la [**Hongrie*], il n’y a que trois ministères ou institutions en commun : les affaires étrangères ( qui siège dans le palais du Balhausplatz ), un état-major commun, mais avec deux armées bien distinctes ( la Landwehr en Autriche, la Honvéd en Hongrie), et le Ministère des finances, les affaires commerciales, douanières et monétaires étant renégociées tous les dix ans et faisant l’objet de durs marchandages. Les ministres délibèrent ensemble sous la présidence du souverain, lors de « Conseils de la couronne », ou « Kronrat », qui fixe en principe les grandes orientations de la politique étrangère.

Mais Autrichiens et Hongrois n’ont pas la même lecture du « compromis » de 1867 : pour les Autrichiens, il s’agit clairement d’un état fédéral, pour les Hongrois, il s’agit d’une « union personnelle », c’est-à-dire de deux états indépendants, n’ayant en commun que l’Empereur, François 1er considérant d’ailleurs que la fidélité à sa personne, père juste et bienveillant, était plus importante qu’un état centralisé ou qu’un sentiment national. La cohésion d’un tel système était, dès le départ, problématique pour le moins, à l’heure où l’idée d’Etat-Nation, hérité de la Révolution française, s’imposait partout en Europe; et même si l’Empereur François-Joseph, bonhomme et simple, était très populaire à Vienne, il était pourtant un homme étroit, borné, profondément réactionnaire, dont les choix politiques lui font largement porter la responsabilité de l’effondrement final de l’Empire ( il avait quand même régné 68 ans…).

Pourtant, l’Autriche-Hongrie fut, sur le plan économique, un réel succès. L’Empire était la quatrième puissance économique en Europe, derrière la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France. L’Empire, qui comptait 35 sociétés anonyme en 1850, en comptait 154 en 1867, et 376 en 1872, le développement des chemins de fer, des marchés financiers, de l’agro-alimentaire et des mines en Hongrie, menant la danse. Certes, il y eut le fameux krach de 1873 (1), qui entraîna un profond traumatisme, mais en 1880, les séquelles avaient disparues. |right>

Impossible enfin de ne pas remarquer que la[** Vienne*] des années 1900 fut un centre intellectuel bouillonnant, souvent animés par des artistes d’origine juive ayant pris leur distance avec le judaïsme de leurs ancêtres et, pour certains, se refusant à reprendre les entreprises crées par leurs pères. [**Hugo von Hofmannsthal*] ressuscita le théâtre baroque et écrivit des livrets d’opéra pour [**Richard Strauss*], [**Gustave Klimt*] créa une école d’Art nouveau, [**Otto Wagner*] construisit, pour la première fois des immeubles en béton, [**Sigmund Freud*] créa la psychanalyse, [**Théodore Hertzel*] inventa le sionisme, [**Arthur Koestler*], un Hongrois, écrivit de nombreux livres à succès, [**Hedy Lamarr*], fille d’une famille juive convertie au catholicisme, star de cinéma réputée la « plus belle femme du monde » -selon [**Max Reinhardt*]-, et qui était également une scientifique, inventant un système de codage encore utilisé de nos jours dans le wifi…,pour ne citer que ceux-là dans une longue liste. La Vienne de ces années-là était un chaudron intellectuel sans pareil.

[**L’agonie d’un empire*]

Pourtant, en plus des structures terriblement déséquilibrées que nous venons de mentionner et dont elle souffrait, l’Autriche-Hongrie était empêtrée dans deux autres problèmes : premièrement, une partie de son empire incluait une des régions les plus instables au monde, les[** Balkans*], auxquels François-Joseph accorda sans doute plus d’importance que nécessaire. Deuxièmement, la lente désintégration de l’[**Empire ottoman*] ne faisait qu’aggraver le problème balkanique, suscitant les appétits des puissances environnantes.

Confrontée à cette situation, l’Autriche-Hongrie faisait face à un impossible dilemme dont elle ne sortira jamais : montrer sa force, mais au risque de déclencher une conflagration générale qui faisait craindre à l’Empereur François-Joseph que son fragile empire n’y résiste pas, ou bien jouer la diplomatie et la prudence, mais alors laisser le champs libre aux états qui oeuvraient à sa destruction. François-Joseph joua constamment la prudence, sauf une fois, lors de l’assassinat de l’[**Archiduc François-Ferdinand*] à Sarajevo. Et donc, dans cet imbroglio, l’attentat de Sarajevo du 12 juillet 1914 -au cours duquel un serbe, [**Gavrilo Princip*], dont le bras avait été armé par une organisation secrète et terroriste,[** La Main Noire*], assassina l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire- conduisit droit à l’abîme : l’Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Serbie, les armées russe et allemande se mobilisèrent et le jeu des alliances jeta le monde dans les affres de la grande guerre. |right>

Hélas, les incohérences de l’empire se retrouvèrent dans son armée : les désertions furent nombreuses ( mais cependant moins qu’on ne le dit ), officiers et hommes de troupe eurent besoin de traducteurs pour se faire comprendre ( les officiers, changeant de garnison, ne parlaient souvent pas la langue de leurs troupes ), et, structurée de la sorte et en dépit de quelques beaux combats, l’armée austro-hongroise fut finalement vaincue en octobre 1918. Il faut dire que l’armée Austro-hongroise était à la fois moins nombreuse ( 48 divisions d’infanterie -soit 1.8 million d’hommes- contre 88 pour la France et 93 pour la Russie ), sous-équipée en mitrailleuses, et assez mal commandée en dépit du prestige du corps des officiers formés à l’académie militaire de Wiener Neustadt.

L’idée de nations faisait son chemin depuis un certain temps, notamment depuis les révolutions de 1848, et le [**président Wilson*] proposa l’idée d’un « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » : le concept de souveraineté nationale l’emporta. L’Empire Austro-Hongrois fut alors, après la défaite, divisé en sept états : la [**Tchécoslovaquie*], qui proclama son indépendance en octobre 1918, le[** royaume des Serbes, Croates et Slovènes*] ( état SCS ) qui fut proclamé en décembre, la[** Pologne*] fut ressuscitée, la [**République d’Autriche*] et celle de [**Hongrie*] furent proclamées à leur tour, la [**Bucovine*] et la[** Transylvanie*] s’unirent à la [**Roumanie*], l’[**Italie*] annexa le [**Tyrol*] et d’autres provinces. L’empire Austro-Hongrois fut dissous et sortit de l’histoire, exit cet empire fort instable et multi-national. L’Autriche passa de 50 millions d’habitants à un peu plus de 6 !!|center>

[**Une simple histoire d’inflation et de tamponnage…(2)*]

[**Charles Ier,*] nouvel empereur d’Autriche-Hongrie, abdique le 13 novembre 1918; il ne reste plus rien de l’Empire, qui disparait une bonne fois pour toutes dans les poubelles de l’histoire. Il ne reste rien…ou plutôt si, il reste quelque chose !

Après la fondation de l’Empire d’Autriche en 1806, une Banque centrale avait été mise sur pied a Vienne, et en 1867, au moment de la création de l’Empire Austro-Hongrois, la Hongrie avait obtenu le privilège de créer elle aussi son propre Institut d’émission. Mais la Hongrie n’utilisera jamais ce privilège, préférant la monnaie autrichienne, le florin, car la Hongrie était moins développée que l’Autriche, et le florin, servant de gage, lui permit d’emprunter en abondance et d’attirer des investissements. En 1878, finalement, la Banque Nationale d’Autriche-Hongrie ( ÖUNB ) devint seule habilitée à imprimer des florins. L’Autriche-Hongrie avait donc une monnaie commune, le florin, qui fut remplacée en 1892 par la Couronne austro-hongroise lorsque l’étalon-or fut adopté. L’Autriche-Hongrie rejoindra l’Union Latine après 1865, et une pièce d’or de 20 francs fut alors frappée (3). Cette monnaie commune, dont l’encrage dans l’économie autrichienne rassura les investisseurs, amena la Hongrie à emprunter plus que de raison, ce que l’on pourrait appeler le « syndrome grec » ; la crise boursière qui eut lieu à Vienne en [**1873*] (3) entraîna la Hongrie au bord de la faillite, et la dette hongroise dut être restructurée; mais la Hongrie deviendra un bon élève à la suite de cette mésaventure, et les investisseurs revinrent en nombre. La couverture or de la Couronne était d’ailleurs excellente ( 40%), et la banque centrale d’Autriche changeait sans sourciller le papier-monnaie en or lorsque cela lui était demandé. En un mot, la monnaie commune fonctionna globalement bien et servi amplement les intérêts hongrois.

Arrive alors la Grande Guerre, qui change radicalement les paramètres. La Banque centrale autrichienne doit acheter des emprunts d’état pour soutenir l’effort de guerre, comme ce fut le cas chez tous les belligérants, et émet du papier-monnaie en grande quantité; le bilan de la Banque centrale passe de 3 milliards à 38 milliards de Couronnes pendant le conflit, donc le bilan fut multiplié plus que 10 fois. Cet impression de papier-monnaie excessive allait causer d’énormes problèmes; et notons au passage que ce problème d’une masse monétaire incontrôlée, donc de l’inflation, est souvent central dans les dissolutions d’unions monétaires ( gare à l’accroissement du bilan de la BCE…).|right>

La défaite de l’Autriche-Hongrie conduisit, on l’a vu, à l’abdication de Charles 1er et au démembrement de son empire. La Couronne était-elle donc finie en tant que monnaie commune ? Oui, mais, on va le voir, pas tout de suite.

La monnaie commune continuait en effet de circuler dans tous les anciens territoires de l’Empire, tandis que la Banque centrale à Vienne continuait d’en imprimer à tour de bras. [**Joseph Schumpeter*], qui fut pendant quelques mois ministre des finances d’une l’Autriche-Hongrie en pleine décomposition, souhaitait que la Couronne continuât son rôle de monnaie commune. Mais cela se révélera finalement impossible, les nouveaux états issus du démembrement souhaitant manifester leur complète souveraineté vis-à-vis de Vienne. Mais c’est surtout l’inflation qui posait problème; la politique d’impression à outrance de papier-monnaie par la ÖUNB avait conduit les prix à augmenter de[** 1200%*] au cours de la guerre, et cela ne passait pas chez les gouvernements qui utilisaient la Couronne en dehors de l’Autriche. Les Tchèques essayèrent de trouver un accord avec les Autrichiens pour limiter l’émission monétaire, mais cela n’aboutit pas. En 1919, la Couronne était franchement mal partie. La question était : comment mettre un terme aux affres du mourant ? Car les nouveaux états issus du démembrement n’avaient pas encore de frontières définitives, celle-ci n’ayant pas été fixées, les Autrichiens désirant par exemple l’Anschluss avec l’Allemagne. Et puis, on manquait de temps. Comment faire ? Les Tchécoslovaques, certes, avaient pris le contrôle de la filiale de la ÖUNB, mais ceci ne leur fut pas d’un grand secours; en particulier, quel serait le taux de change entre les nouvelles monnaies et la Couronne, nul n’en avait la moindre idée. On en était là…

C’est alors que les Slovènes et les Croates du SCS, où trois monnaies avaient cours légal ( la Couronne, le Dinar serbe, et le Lev bulgare, sans compter les Marks allemands ) eurent une véritable idée de génie : les Couronnes en circulation dans leur pays devraient être tamponnées par les autorités du SCS pour avoir cours légal, ce qui mit pression sur tout le monde, en particulier sur la Tchécoslovaquie : en effet, avec un tel système, la masse globale de Couronnes en circulation ne pouvait plus se déplacer librement d’un pays à l’autre, permettant ainsi aux pays qui le pratiquaient de contrôler étroitement leur masse monétaire. Les Tchécoslovaques firent donc la même chose : pour avoir cours légal sur leur territoire, les Couronnes devront être elles aussi tamponnées. Du coup, les Tchécoslovaques furent en mesure de contrôler leur masse monétaire, et donc l’inflation.

Toute cette histoire siffla la fin de la partie pour la Couronne, car les Couronnes en circulation en Tchécoslovaquie représentaient quand même 31% du total. La panique s’installa à Vienne, car les Hongrois, eux aussi, firent la même chose. L’Autriche décida donc elle aussi de tamponner ses billets.

Puisqu’on ne pouvait pas créer de toute pièce une nouvelle monnaie en si peu de temps, chaque pays tamponna l’ancienne, ce qui revenait presque au même ! Conséquence prévisible : une spéculation entre les monnaies tamponnées se déclencha, les opérateurs jouant avec les monnaies tamponnées réputées fortes contre les autres réputées faibles. Cela sentait la fin. |center>

Le problème était : où allait se retrouver la masse énorme des Couronnes non tamponnées, qui était dangereuse car se déplaçant au gré des vents et pouvant provoquer encore plus d’inflation.

L’Italie prit alors une décision drastique en convertissant ses Couronnes en Lires, et la Roumanie tamponna à son tour. En SCS, des petits malins falsifièrent les tampons pour donner cours légal a des monnaies qui n’y avaient pas droit, et on falsifia carrément la Couronne, ce qui entraîna l’effondrement de la monnaie. Le gouvernement échangea alors les Couronnes timbrées contre des dinars, mais à un très mauvais cours, ce qui entraîna un grand mécontentement dans la population. C’était le chaos.

Quand le [**Traité de Saint-Germain*] de [**septembre 1919*], dans son article 206, exigea l’estampillage systématique des Couronnes, la monnaie commune avait en pratique cessé de vivre, se détricotant petit à petit. En fin de compte, seule la Hongrie et la Pologne continuèrent d’utiliser la Couronne Austro-Hongroise ( la Hongrie rendra obligatoire le tamponnage en 1920 ), créant de facto une sorte d’union monétaire qui n’avait pas de sens. La masse monétaire des billets non tamponnés, qui restait considérable, n’eut donc d’autre choix que de se diriger vers ces deux pays, la Hongrie et la Pologne. Ce fut le désordre monétaire en Hongrie : pour limiter la croissance de sa masse monétaire, la Hongrie instaura un emprunt forcé de 50% des billets à estampiller, puis une taxe de 20% sur les dépôts bancaires. Finalement, la Pologne échangea en 1920 les Couronnes non tamponnées contre des Marks polonais, tandis que la Couronne hongroise et le Mark polonais perdirent respectivement 53% et 89% de leur valeur, suivie en 1923 et 1924 par une hyperinflation.

La mort de la Couronne Austro-Hongroise se fit donc dans la douleur et dans un désordre absolu, le tamponnage étant une mesure mise en place en toute hâte afin d’éviter de souffrir d’une explosion de la masse monétaire causée par cette manie de la Banque centrale d’Autriche de se servir jusqu’à l’excès de la planche à billets.

[**Un dernier petit problème, et puis un autre.*]

Restait cependant une question à régler : que faire de la dette ?
En effet, si la Couronne avait bel et bien disparue, le dette libellée en Couronne, elle, était bien toujours là ! Qu’en faire ? On pouvait en effet la transformer en devises de chaque nouveau pays, quoiqu’un tel tour de passe-passe pourrait passer pour un « défaut » de l’emprunteur, mais, d’un autre côté, comment conserver une dette dans une monnaie qui n’existait plus ? Et puis, il n’y avait pas que la dette souveraine, il y avait aussi les dettes contractées par les entreprises; le problème était donc d’une redoutable complexité.

Dans l’Empire Austro-Hongrois, pour les dettes contractées avant 1914, on aurait pourtant une référence : l’or. En effet, souvenons-nous en, la Couronne était, depuis 1892, liée à l’or ( l’étalon-or avait été abandonné au début de la guerre pour faire marcher la planche à billets ). Donc, pour la période 1892-1914, on pourrait prendre l’or comme point de référence; a condition bien sûr que tous les pays issus de l’explosion de l’Empire y consentissent, ce qui n’était pas gagné d’avance, puisqu’ils pouvaient arguer de n’avoir eu aucune voix au sein des instances dirigeantes de la Banque centrale. De toutes façons, peu importait, puisque les conditions de remboursement seraient fixées par les vainqueurs. Ce qu’ils firent.

C’est le[** Traité de Saint-Germain *] qui, une fois de plus, réglera le problème, ainsi que le [**Traité de Trianon*] du 20 juin 1920. Les vainqueurs s’en donnèrent à coeur joie, priorité fut donnée aux créanciers étrangers, bien sûr ! En gros, les débiteurs étaient autorisés à rembourser dans leur nouvelle devise, sauf si elle était trop dévalorisée, et pour les contrat de prêts libellés en couronne-or, alors l’or servirait de référence. Pas de quartier !

Restait enfin un tout dernier petit problème : celui de la répartition de la dette entre les nouveaux états ( évidemment, en cas de dissolution de l’euro, un tel problème ne se poserait pas, puisque chaque état membre émet sa propre dette, les euro-bonds n’existent pas, l’Allemagne y veille ). Ce fut simple, la dette fut divisée en fonction du PNB de chaque débiteur pendant la période 1911-1913. Les états issus de la désintégration de l’Empire n’échappèrent donc pas au remboursement de la dette émise par l’Empire Austro-Hongrois, comme certains avaient pu l’espérer. Quant aux Bons de la défense, émis par l’Empire pour financer la guerre, et acquis par de nombreux ressortissants, ils ne furent purement et simplement pas remboursée, lésant de multiples particuliers. Alors, oui, les créanciers étrangers avaient eu la préférence.|center>

Encore une dernière question : que faire de la Banque centrale, la ÖUNB, qui, elle, existait toujours ? Que faire de ses réserves en or, des titres qu’elle détenait ? Ce n’était pas simple non plus. Une commission y travailla de 1921 à 1924, et, là encore, la priorité fut donnée aux créanciers internationaux; une fois les dettes remboursées à ces derniers, le reste fut répartis entre les nouveaux états, pondéré par la taille de la population. La Tchécoslovaquie reçu 41 millions, la Roumanie 36 millions, la Hongrie et l’Autriche 19 millions chacun. Et la ÖUBN cessa de vivre.

[**Cette fois, l’Empire Austro-Hongrois avait vécu pour de bon !!*]

Ce qui suivit ne fut pas un lit de roses. Les états nés de la dissolution de l’Empire n’étaient souvent pas plus cohérents que leur ancêtre, certains d’entre eux étaient animés d’animosité vis-à-vis d’autres, des droits de douane de 150% à 200% furent par exemple imposés par la Tchécoslovaquie, la Roumanie et le SCS contre les produits autrichiens, ainsi que contre le blé en provenance de Hongrie, pays qui riposta de même. |right>

Ce qui était autrefois une union économique et douanière sombrait dans une guerre commerciale; et ce qui était encore plus grave est que ces pays étaient de fait intégrés, cette guerre commerciale bouleversant les approvisionnements et donc la production. Cette situation ne manqua pas d’entraîner récession, inflation, chômage, bien que ceci ne fut pas l’apanage de l’ex-Empire Austro-Hongrois, car toute l’Europe souffrit de ces maux.

Pourtant, les pays vaincus furent plus que d’autres tentés de ne pas lutter efficacement contre l’inflation, la pression des partis communistes n’y étant pas pour rien. En 1922, la Couronne autrichienne avait perdu [**99,66%*] de sa valeur, la Couronne-or qui valait 5,2 couronne-papier en 1914 en valait 15.000 en 1922. L’Autriche dut faire appel à l’aide internationale et à celle de la [**SDN*]. Les nouveaux créanciers imposèrent à l’Autriche des conditions drastiques pour lui accorder leurs crédits. Finalement, la [**Couronne*] fut remplacée en 1925 par le [**Schilling*], 15.000 Couronnes étant égale à un Schilling. Idem pour la Hongrie qui dut faire appel à la SDN en 1924, laquelle interviendra contre l’engagement de mesures économiques drastiques.

Décidément, abandonner une monnaie commune n’est pas toujours un lit de roses…

[**Point final*]

[**François Fejtö*], dans « Requiem pour un empire défunt » (4) prétend que l’Empire Austro-Hongrois n’a pas été dissous, mais assassiné par les occidentaux, qui ne pouvaient admettre un Etat monarchique, catholique et multinational. Fejtö accuse les francs-maçons, les intellectuels parisiens, et avant tout Clémenceau…il accuse avec plus de justesse l’idéologie jacobine de l’Etat-Nation, qui a alimenté toutes les revendications des nationalités » (4). Un jugement sans doute excessif, la chute finale étant due essentiellement à l’aveuglement de l’Empereur et de ses ministres qui, lors de la crise de Sarajevo, ont perdu leurs nerfs et ont déclaré à la légère la guerre à la Serbie, mettant en branle une mécanique infernale qui conduira à la chute finale. Ce qui est sûr, par contre, c’est qu’une monnaie unique en fit les frais et disparu pour de bon; une leçon à retenir….!

[**Jacques Trauman*]|right>


Bibliographie :
(1) « Tout vu, rien retenu », d’Olivier Marbot et Jacques Trauman
(2) Romaric Godin, « La fin de l’Empire Austro-Hongrois »
(3) « Les alchimistes de la confiance, une histoire des crises monétaires », Jacques Gravereau et Jacques Trauman.
(4) « L’Autriche-Hongrie 1815-1918 », Jean Bérenger, page 180


[**Précédents articles de Jacques Trauman publiés dans WUKALI :*]

Daech survivra-t-il ou la renaissance des Assassins

Qui a tué Carlos Gohn. Une confrontation sans angélisme entre le modèle japonais et l’occident

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WUKALI Article mis en ligne le 27/05/2019

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