The banker who saved New-York from bankruptcy


Par Jacques Trauman* / Sale temps pour les financiers : à peine avons nous appris la disparition de **Paul Volcker*] ( voir Wukali [« Disparition de Paul Volcker, l’homme qui faisait peur à Wall Street » ) (Cliquer), qu’on apprend celle de [**Felix Rohatyn*], autre grand nom de la finance. Mais qui donc se souvient aujourd’hui de Felix Rohatyn ? Hélas, ce patronyme n’évoque sans doute plus grand chose…

– [**Une jeunesse un peu agitée…*](1)

Né en 1928 à Vienne, l’homme a connu quelques épreuves dans sa jeunesse, et pourtant il n’est pas né pauvre, loin de là. Sa mère, [**Edith Knoll*], une pianiste, venait d’une famille de riches marchands, et son père, [**Alexander*], était un prospère brasseur. Mais voilà, l’Autriche des années 30’ n’était pas un havre de paix pour les Juifs, et la famille, pressentant le pire, s’enfuit en Roumanie, puis finit par se retrouver en France. Mais les nazis ne sont pas loin, l’armée allemande s’approche de Paris, Félix et sa mère refont leurs valises et s’enfuient à nouveau, à Biarritz cette fois, puis, après mille péripéties, atteignent Cannes, où ils passent une année. Ils obtiennent finalement un visa brésilien, dont Félix Rohatyn apprendra plus tard qu’il leur avait été accordé par [**Luis Martins de Souza Dantas*], ambassadeur du Brésil en France, qui sauva secrètement de nombreux Juifs. Voilà la famille errant de par le monde, passant de l’Algérie au Maroc, du Portugal au Brésil, pour parvenir finalement aux Etats-Unis en 1942. Cette expérience rendit Félix Rohatyn profondément pessimiste sur la nature humaine ( on peut le comprendre ) et très conservateur en matière financière, traits de caractère qui lui serviront plus tard. Aux Etats-Unis, Rohatyn étudie la physique mais obtient, un peu par hasard, un stage à la [**Banque Lazard*] de New-York en 1949. C’est le coup de foudre, Félix décide d’y rester; il y fera l’essentiel de sa carrière.

– [**« Felix the Fixer »*]

[**Rohatyn*] fera merveille chez[** Lazard*], sous la houlette d’une autre grande légende de la finance, [**André Meyer,*] qui le nommera « partner » en 1961. Les deux hommes développeront les activités de fusions acquisitions, les fameuses fusaqs, dont la banque Lazard sera le leader incontesté, tandis que les deux banquiers deviendront tous deux extrêmement riches. Leur client principal, le conglomérat[** ITT*] et son autre légendaire chairman, [**Harold Geneen*], achètera par leur intermédiaire de nombreuses sociétés, dont [**Harford Fire Insurance Co*], une affaire qui conduira à 13 ans d’enquête pour fraude de la part de la [**Security and Exchange Commission*], mais Rohatyn en sortira finalement blanchi ( on prétendit que [**Richard Nixon*] était intervenu pour faire clore l’enquête en échange d’une contribution de 400.000 dollars pour sa campagne de 1972, ce qui était probablement véridique ). Cet épisode valu à Rohatyn le surnom de « Felix the Fixer », « Félix le Bidouilleur », joli nom d’oiseau que lui attribua le[** Washington Post*].

Mais l’ascension de « Felix le Fixer » ne fut en rien ralentie par ce fâcheux épisode. L’artiste des fusions acquisitions continua ses prouesses, organisant l’acquisition de [**Nabisco *] par [**R.J. Reynolds*] pour 4.9 milliards de dollars, la fusion de [**Time inc *] avec [**Warner Brothers*], ou l’achat de [**Paramount Communications*] par [**Viacom *] pour 9.6 milliards de dollars.

Félix Rohatyn étant proche du parti Démocrate, [**Bill Clinton*] entendit le récompenser en le nommant Vice-Président de la Federal Reserve, un poste prestigieux, mais le Sénat, républicain, refusa de « confirmer » ce partisan de l’intervention de l’État dans les affaires économiques. Clinton nomma alors Rohatyn Ambassadeur des Etats-Unis en France, poste qu’il occupa de 1997 à 2000.

Voilà un résumé, encore très incomplet, de la vie extraordinaire de Félix Rohatyn; mais s’il n’avait fait que vivre une vie d’aventure aux multiples péripéties, et devenir riche, on n’aurait franchement aucune raison particulière de se souvenir de son nom, ni d’écrire un article à son sujet. Non, ce qui fit sa légende est une affaire d’une bien plus grande envergure, une affaire qui a passionné le monde entier pendant des mois.

– [**La « Grosse Pomme » était donc pourrie ?*]

Ce qui a permis à Félix Rohatyn de connaître son heure de gloire est un problème qui n’est pas d’une actualité brûlante, et alors on peut se demander : pourquoi en parler ?
Parce que si le sujet n’est pas d’une actualité immédiate, il pourrait bien le devenir. Il s’agit du surendettement, il s’agit d’une dette que l’on a accumulée et que l’on ne peut plus rembourser. Cette affaire montre que si on n’a pas su prendre à temps les mesures de redressement qui s’imposaient, alors le prix à payer sera d’autant plus fort; et encore, à condition que l’homme providentiel qui remettra les choses en place se trouve au bon endroit et au bon moment; et à condition que revienne l’ingrédient sans lequel rien n’est possible dans la résolution d’une telle crise : la confiance.

[**Février 1975*] :[** New-York*] est au bord de la crise financière. Son maire, [**Abraham Beame*], n’a plus d’argent ni pour payer les fonctionnaires, ni pour faire face aux frais courant de fonctionnement, et personne ne veut plus lui prêter le moindre cent. New-York affiche un déficit d’exploitation de [**1.5 milliards de dollars*] par an et une dette de [**11 milliards*] ( dont 6 à court terme). En un mot, New-York est en faillite. Les revenus ont été budgétés avec beaucoup trop d’optimisme, les pensions de retraite sont sous-financées, les pratiques budgétaires et comptables sont déplorables, les syndicats municipaux sont trop puissants et imposent leur loi, un gel d’embauche pompeusement annoncé est suivi de l’embauche de 13.000 nouveaux fonctionnaires, l’annonce d’une réduction des employés fédéraux de 8.000 personnes est suivie d’une réduction de 436 employés seulement, etc…etc…en un mot, New-York vit depuis trop longtemps largement au dessus de ses moyens et personne n’a eu le courage de le dire et de faire les réformes nécessaires ( cela rappellera peut-être quelque chose…). En cause : la stagnation économique qui frappe l’ensemble des Etats-Unis et la fuite des classes moyennes new-yorkaises vers les banlieues, réduisant ainsi drastiquement les recettes fiscales. New-York est exsangue, si rien n’est fait la ville sombrera bientôt dans le chaos. La presse internationale se passionne pour ce naufrage inévitable, et suit la situation presque au jour le jour.


[**10 juin 1975*] : la[** ville de New-York*] se résout à faire appel au diable en personne, un banquier de Wall Street, et à créer une nouvelle structure, la [**Mutual Assistance Corporation*], le MAC. Ce banquier, c’est[** Felix Rohatyn*], qui devient président du MAC, et qui est assisté de neuf « citoyens éminents » de la ville de New-York. Rohatyn hérite ainsi de la « patate chaude », c’est lui qui va devoir faire le sale boulot, c’est-à-dire, en un mot, remettre les finances en ordre. Rohatyn, on l’a vu, est d’un naturel prudent et conservateur en matière financière, il sait ce qu’il doit faire, et ce qu’il doit faire n’est pas plaisant; et en effet, les mesures sont drastiques : gel des salaires, réduction des effectifs, hausse des tarifs du métro, des frais de scolarité de New-York University, garantie donnée aux investisseurs que les revenus fiscaux serviront en priorité au remboursement des obligations émises, etc…etc… Pourtant, le prix des obligations de la ville de New-York continua de chuter, et le retour à l’équilibre budgétaire ne fut pas au rendez-vous.

Il fallait « passer une deuxième couche ». C’est l’État Fédéral qui s’en chargera. La Commission de Contrôle Financier d’Urgence ( [**EFCB, Emergency Financial Control Board *] ), pilotée par l’Etat Fédéral ( la ville de New-York y était minoritaire, ne disposant que de deux voix sur sept, et Rohatyn en faisait partie ), imposera des mesures encore plus radicale en prenant le contrôle du budget de la ville; en un mot, la EFCB fit la même chose que précédemment, mais en plus violent : nouvelles réductions dans les emplois municipaux ( il y eut finalement 40.000 licenciements ), nouvelles augmentation des tarifs du métro et des services de la ville, coupure drastiques dans les aides sociales, fermeture de certains hôpitaux, de bibliothèques, de casernes de pompier, et tout ceci avec l’accord des syndicats qui avaient enfin pris la mesure du problème : même le syndicat des enseignants mit 150 millions de dollars au pot !

Pendant ce temps, Rohatyn ne chômait pas; grâce à son prestige et à la confiance qu’il inspirait à Wall Street, il réussit à obtenir des banques une restructuration de la dette et une diminution des intérêts. Il obtint une fois de plus que les fonds de pensions des syndicats investissent dans des obligations de la ville de New-York, contribuant ainsi au redressement.

En 1977, [**Ed Koch*] fut élu maire de New-York, et en 1978, la ville avait remboursé l’intégralité de sa dette à court terme et n’avait plus besoin de l’aide de l’État. Rohatyn avait pleinement réussi. [**Mario Cuomo*], gouverneur de l’État de New-York dira qu’il « serait difficile d’exagérer le rôle de Rohatyn. Il a littéralement sauvé la ville de la faillite ».
Mais Rohatyn eut aussi ses détracteurs, en particulier Ed Koch, qui l’accusera de sous-estimer intentionnellement les revenus de la ville ( sous-entendu : pour obtenir plus de réductions de dépenses ). Pourtant, finalement et au bout du compte, il ne fait pas de doute que Félix Rohatyn a sauvé New-York du désastre. Si la ville est aujourd’hui ce qu’elle est, c’est en partie grâce à lui.

En guise de conclusion, cette aventure pourrait nous faire réfléchir. La même chose pourrait-elle nous arriver un jour, à nous aussi, sauf, peut-être, qu’il n’y aurait alors pas d’État Fédéral pour nous imposer des mesures si impopulaires…

[**Jacques Trauman *]


Jacques Trauman* est co-auteur de « [**L’incroyable histoire de Wall Street*] » éditions Albin Michel, 2011.


(1) « Un banquier dans le siècle », de Felix Rohatyn, Editions saint-Simon 2011
Voir aussi « The Last Tycoon : The secret history of Lazard Frères & Co », William D. Cohan, Penguin Books 2010


Illustration de l’entête: Felix Rohatyn fait pression sur les membres d’un sous-comité économique de la Chambre des représentants en 1975 à Washington pour promulguer une loi visant à aider la ville de New York, déficitaire. Washington Post. © AP


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WUKALI Article mis en ligne le 17/12/2019

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