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L’espoir de Pandore

par Armel Job

On utilise souvent l’expression « ouvrir la boîte de Pandore » pour « déclencher des catastrophes », sans en connaître précisément l’origine. Elle se trouve aux vers 94 à 99 du poème Les Travaux et les Jours d’Hésiode (VIIIes. avant JC), où est exposé le mythe des origines en usage chez les Grecs. 

John William Waterhouse (1849–1917), Pandora, 1896.
Huile sur toile,152 cm de haut sur 91 cm de large. Collection particulière.

Selon Hésiode, les premiers humains vivaient sans chagrins ni souffrances à l’égal d’Adam et Ève dans le mythe biblique du paradis terrestre. Mais la première femme, Pandore, poussée par une curiosité semblable à celle d’Ève, souleva le couvercle, non pas d’une boîte, mais plus exactement d’une jarre (πίθος) qui renfermait tous les maux impatients de faire le malheur de l’humanité. Effrayée en les voyant s’envoler, Pandore reposa le couvercle sur la jarre, mais un peu trop promptement, si bien que l’Espoir (ἐλπίς) resta coincé à l’intérieur. Dernier trait qui mit le comble au désastre en privant les humains de toute espérance.

À la réflexion, il y a évidemment quelque chose qui cloche dans ce raffinement de cruauté. En effet, comment l’Espoir pouvait-il se trouver dans la jarre aux calamités ? L’Espoir était-il un mal ? Une fois les maux répandus, ne fait-il pas figure de bien confisqué ? Depuis des générations, les philologues s’arrachent les cheveux pour tenter de résoudre ce paradoxe. Moi-même, j’ai eu l’occasion d’en débattre bien souvent avec mes élèves. D’où la solution que je propose ci-dessous, aussi simple que l’œuf de Colomb. 


La difficulté inextricable à laquelle se heurtent les exégètes tient au fait qu’ils butent la tête la première sur l’ambivalence de l’Espoir sans s’interroger d’abord sur la jarre. La jarre, ils se la représentent comme une brave poterie plantée au milieu du paradis terrestre ainsi que l’arbre de la connaissance du bien et du mal dans la Genèse. Ils oublient que tout est symbolique dans le poème d’Hésiode. Que représente la jarre sinon le réceptacle des calamités qui affligent les humains ?  Et ce réceptacle, où se situe-t-il sinon dans le cœur de l’homme lui-même ? Les maux dont nous pâtissons – orgueil, violence, concupiscence, etc. – ne s’abattent pas sur nous de l’extérieur, ils jaillissent de nous-mêmes. La jarre n’est donc autre que l’être humain dont Hésiode (v.61) et bien des mythes rapportent que les dieux le façonnèrent à la manière des potiers avec de la terre et de l’eau.

Dès lors, la question de l’Espoir s’éclaircit et le mythe prend une tout autre tournure. Aussi longtemps que les maux ne se sont pas évadés du cœur de l’homme, l’Espoir – c’est-à-dire le désir de voir changer les choses – n’est lui-même qu’un mal, puisqu’il viserait à modifier cet état idéal. Mais, une fois les maux partis commettre leurs ravages, heureusement, l’Espoir d’un changement est resté au plus profond des âmes comme leur bien le plus précieux. Hésiode précise plaisamment qu’il est bloqué par le rebord de la jarre qu’il appelle ses lèvres (ὑπὸ χείλεσιν) confirmant ainsi l’allégorie humaine du récipient. De pessimiste, le mythe devient de la sorte optimiste. Il réserve à l’humanité la perspective d’un mieux. 

En cette période difficile, j’ai repensé à cette interprétation du mythe de Pandore que j’enseignais naguère à mes étudiants. Ne dirait-on pas que tout a été mis en place ces derniers temps pour nous infliger l’exégèse pessimiste du poème, celle où toutes les attentes d’une éclaircie sont de jour en jour battues en brèche ? L’heure ne vient-elle pas de passer à la seconde version, d’affirmer que l’Espoir n’a pas pris la clé des champs, qu’il est toujours là, en nous, que nous avons failli l’oublier ? 

Remercions notre mère Pandore d’avoir eu la présence d’esprit de rabattre in extremis le couvercle ! Ce mythe passe pour misogyne, mais l’est-il autant qu’il en a l’air ? On dira que c’est par la première femme que les maux se sont rués hors du cœur des humains. Mais, comme dans la Bible, la création de la femme ne fait que marquer l’inéluctable passage d’un illusoire monde paradisiaque, où les hommes étaient supposés être comme des dieux, au monde réel, celui de la sexualité, qui implique la mort et les instincts de mort.  Dans cet univers mortel et mortifère, c’est la femme – ou le féminin en chacun de nous – qui a préservé l’espérance. Ce n’est pas pour rien qu’elle s’appelle Pandore (Πανδώρη), c’est-à-dire le don par excellence des dieux aux humains.

Illustration de l’entête:

Hydrie de Caere à figures noires
Héraclès amenant Cerbère à Eurysthée
auteur(s) : Peintre des Aigles (VIe siècle av. J.-C.)
dimension : H. 43 cm
matériaux : terre cuite
technique : céramique
provenance : Cerveteri, Italie
datation : vers 525 av. J.-C.
lieu de conservation : Paris, musée du Louvre

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