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Ta main sur ma bouche. Roman autour du viol

par Émile Cougut

Deux auteurs, Déborah Saïag et Mika Tard, pour un roman percutant, Ta main sur ma bouche, et dont le sujet, le viol, fait régulièrement la une de l’actualité.

Les protagonistes

Voilà deux ans qu’ Édouard, 37, publicitaire, vit avec Alison, dite Ali, 22 ans danseuse en devenir. Elle est en froid avec son terrible père, se cherche. Or lui, malgré ses réels succès professionnels, est traumatisé par le suicide de sa sœur et poursuit une psychanalyse (lacanienne). Ce samedi, il doit aller travailler, alors Alison part seule, en Bourgogne chez Chloé et Niels, leurs amis, Édouard les rejoindra quand il pourra. Mais Chloé (premier amour d’Édouard), chanteuse de variétés au sucés international, est retenue à Lille et ne pourra revenir que le lendemain. Chloé, avant de la rencontrer était une fan inconditionnelle de la chanteuse dont elle est secrètement amoureuse. Aussi va-t-elle passer quelque temps avec son mari. Niels est un parfait excentrique, grand consommateur de produits stupéfiants, sans pudeur, cultivé, «  l’ami» dans tous les sens du terme.

Mais ce jour là Diane, une ancienne amie d’Édouard publie dans les réseaux sociaux son témoignage, à savoir son viol par Niels. Pour protéger Chloé, pour mettre fin à cette histoire qui lui a déjà gâché sa vie, sous la pression de son groupe d’amis, Édouard se doit d’intervenir auprès de Diane. Et il découvre la réalité qu’il refusait de voir, tant il était auto-centré sur lui même. Oui, il est un monstre d’égoïsme qui ne pense qu’à lui, qui refuse d’affronter tout ce qui mettrait en cause son propre confort. N’est-il pas une des causes du suicide de sa sœur ? Et Niels, derrière son côté très attirant, n’est-il pas un prédateur, un manipulateur ? N’a-t-il pas profité des confidences d’Édouard pour connaître les faiblesses de Diane pour pouvoir profiter d’elle ? Ne va-t-il pas faire de même avec Ali ? Une course contre le temps s’engage.

Un sujet de société

Le thème, l’histoire portent sur un phénomène de société qui n’est pas sans poser de nombreuses interrogations? Il est évident que le harcèlement sexuel est une tache honteuse dans une société dite évoluée.
Nous sommes en train de gommer des millénaires de pseudo supériorité masculine pour tenter progressivement d’arriver à une vraie égalité entre femmes et hommes. C’est sûrement trop lent, mais avant de revenir sur une culture pluri-millénaire (ce ne sont pas des lois qui y arriveront), non il faut du temps, mais le bout du chemin est visible, et avec de la patience, la société finira par arriver à ce noble but.

Les réseaux sociaux, la foire aux impuissances

Mais au-delà de ces méfaits, il y a l’émergence des réseaux sociaux avec leurs bons côtés et leurs mauvais. Ils peuvent véhiculer des mensonges, des fausses nouvelles, diffamer, détruire non des réputations mais aussi des vies. Un simple « post » peut être ravageur. Mais pour qui se prend celui qui le publie ? De quel droit s’érige-t-il en juge ? Peut-il apporter des preuves de ses dires ? En plus quand une accusation est lancée, deux clans se dressent l’un contre l’autre, souvent sans discuter entre eux, c’est croyance contre croyance, le domaine parfait de l’irrationalité. On est loin, très loin de la réflexion, du raisonnement qui devraient présider au bon fonctionnement d’une société dite civilisée. Oui les réseaux sociaux, parfois, font régresser l’Humanité vers ce qu’elle a de pire : le désir de vengeance, la jalousie, l’envie, la haine, les frustrations, la négation de la responsabilité personnelle et j’en passe. Et dans cette jungle faite avant tout de médisances et de mensonges, comment faire pour repérer le témoignage sincère, la vérité, surtout si cette dernière remet en cause bien de nos certitudes, notre amitié.

C’est, en outre, tous ces questionnements qui se posent à nous à la lecture de Ta main sur ma bouche. Dommage, oui dommage que face à ces interrogations actuelles qui demandent de vraies réflexions, ce livre soit difficilement lisible. Il y a des passages qui sont époustouflants de vérité, de profondeur comme l’histoire de Diane où on perçoit les manœuvre du pervers pour aboutir à ses fins, pour jeter son filet sur sa victime et l’enfermer sans lui donner une porte de sortie, si ce n’est la dépression, la fuite, voire la mort. C’est rare de lire des lignes d’où transpirent une si profonde impression de vérité.

Vulgarité des mots

Soit, les deux auteurs Déborah Saïag et Mika Tard, sont connus et reconnus comme auteurs de scénarios pour le cinéma et la télévision. Mais il ne s’agit pas là d’un script à traduire en images mais d’un livre, d’un roman. Or on a l’impression d’un travail bâclé, écrit à la « va-vite », avec une relecture rapide, trop rapide. 

J’ai été très gêné dans ma lecture par l’abus d’argot, de diminutifs, de répétitions. Une écriture d’où transpire une certaine vulgarité. Au bout de la cinquantième « foutage de gueule », « meuf », « chier », « kifer », « tripante », « déconne », « flipper » (à la place d’avoir peur, on ne parle pas du jeu de bar), « tune », « merde » ou autre « putain », le lecteur se lasse.
Et que dire de la « réal », « l’aprem », « le clawa », les « bonbecs », « cloper », « on se les pile », « bourge », « bonbec » et j’en passe et des meilleures… On ne part pas, on se « barre ». ça ne sent  pas mauvais, « ça daube » (pas la spécialité gasconne de ragoût de bœuf qui sent très bon, surtout si on a ajouté une pointe d’Armagnac. Celle que je préfère est préparée sans carottes ni champignons).

Et encore, ce n’est pas le pire, loin de là. 

On n’écrit plus, on racole

La lecture de ce roman est aussi rendue difficile par l’abus de termes anglais qui auraient très bien pu être traduits en français. Tous ces termes, ces périphrases ont un équivalent dans notre langue qui ne détruit en rien le sens. Mais certains croient qu’en abusant de l’anglais ça vous pose un homme, ça fait «jeune  ». En oubliant qu’une expression valable et compréhensible par une minorité au début 2021, fera passer les auteurs pour les pires des « ringards » à la fin de la même années. Alors préparez-vous à vous noyer dans « le flow c’est important », « être en bad », « teaser », la « weed », « teaser », « être hight », « être fucked-up », le côté « up and down », un (et pas une) « fake », « être en cheap », « trash », « fucking période », le « ghosting » (venant indéniablement du verbe « ghoster », totalement inconnu des dictionnaires anglais), « faire un bun », « se mettre en off », « bullshit », une « down », « amazing », etc. Une phrase dans laquelle on trouve « story-board, casting, pitch » n’aide pas à une lecture fluide.

Quand j’ai lu : « je voudrais être dans la peau de mon père qui passe ses journées à ne rien glander. Juste à bouquiner ses Pléiades. », je me suis dit qu’il est dommage que les auteurs aient fait autre chose que de lire des Pléiades, avant de se mettre à l’écriture d’un roman ! Quant à faire un parallèle entre « glander » et lire les classiques de la littérature mondiale, je laisse juge chaque lecteur !

Dommage d’avoir quelque peu sabordé une très bonne idée de roman. Le même, écrit correctement aurait figuré en bonne place sur n’importe quel rayon de bibliothèque.

Ta main sur ma bouche
Déborah Saïag et Mika Tard
éditions NIL, 20€

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