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La compassion, l’énigme la plus déconcertante de l’âme humaine

par Armel Job

Parmi les témoignages des rescapés de la Shoah, celui de Ruth Klüger relaté dans Refus de témoigner[1] occupe une place à part. Née en 1931, Juive viennoise, Ruth Klüger fut internée à Theresienstadt, Auschwitz et Christianstadt. Elle y fit l’expérience d’un mal si absolu qu’il lui parut ensuite impossible d’en témoigner, tant il se heurtait à la totale incompréhension de ses interlocuteurs. Entre autres paradoxes dans son ouvrage, elle affirme que ses années de bagne lui ont fait comprendre que le vrai mystère de l’existence n’est pas le mal, comme on le répète à l’envi mais, tout au contraire, le bien. Et de rapporter un épisode inexplicable de la fin de son internement à Auschwitz

Des femmes étaient sélectionnées pour aller travailler à Christianstadt. Elles étaient présentées à un SS assisté d’une secrétaire. Les filles de moins de quinze ans et les femmes trop faibles étaient expédiées à la chambre à gaz. Ruth avait douze ans, elle était chétive. Elle n’avait aucune chance d’être épargnée. Cependant, la voyant s’approcher dans la file des condamnées d’office, la secrétaire se lève, va jusqu’à elle et lui souffle à l’oreille de passer dans l’autre file et, lorsqu’elle serait devant le SS, de déclarer – contre toute évidence – qu’elle a quinze ans. Ce que Ruth fait sans convaincre évidemment le SS sur le point de l’envoyer à la mort, quand la secrétaire lui fait remarquer que Ruth est peut-être petite, mais bien musclée et volontaire. Le SS la laisse passer.

Selon Ruth Klûger, c’est dans ce geste de compassion totalement imprévisible que réside l’énigme la plus déconcertante de la nature humaine. Une opinion qu’on retrouve chez un autre témoin de cette époque, Vassili Grossman. Vie et destin, son chef-d’œuvre consacré à la Seconde Guerre, pour les pires horreurs renvoie dos à dos les armées allemandes et soviétiques.  Il leur oppose humblement le geste absurde d’une femme dans les ruines de Stalingrad qui, découvrant le cadavre de sa fille, donne brusquement son guignon de pain au prisonnier allemand chargé de dégager les corps, alors qu’elle avait déjà saisi une brique pour le frapper. Grossman affirme que le seul espoir de l’humanité réside dans l’inattendu de ce qu’il appelle la « petite bonté ».

Où trouver, en effet, des raisons de croire que l’humanité va s’améliorer ? La philosophie, par exemple, a-t-elle rendu les hommes meilleurs ? Sans remettre en cause la sincérité de tous les systèmes depuis l’Antiquité (Marc-Aurèle, tout confit de stoïcisme, échappa-t-il au caporalisme de l’empire ?) on peut monter en épingle, par exemple, que la pensée des Lumières, qui inspira la Révolution française, n’empêcha pas les massacres de la Terreur, que le marxisme se dévoya dans le stalinisme ou que Heidegger ne renia jamais son adhésion au nazisme. 

Certaines religions ont certes incité leurs adeptes à devenir saints pour leur salut personnel, précisément par la justification spirituelle de la bonté, mais combien d’injustices, de souffrances, de crimes se sont abritées derrière la rigidité de leurs dogmes ?  La culture, de son côté, a-t-elle empêché la barbarie ?  Les tortionnaires des camps de concentration, le soir venu, écoutaient, le cœur chaviré, Bach ou Mozart au coin du feu.

Malgré les revers et les échecs si désolants des systèmes de pensée, depuis toujours, il reste envers et contre tout, ancré au plus profond des humains, un instinct irrépressible qui nous pousse à nous émouvoir de ce qui arrive aux autres. Ce ressort peut être brisé par le bourrage de crâne de régimes despotiques qui dénient leur qualité d’êtres humains à certaines personnes, mais un tel endoctrinement va manifestement à l’encontre de la propension naturelle à « se sentir dans ses semblables », selon l’expression de Rousseau.[2] 

Cette impulsion n’a pas manqué d’intriguer bien des observateurs de la condition humaine. Pour n’en citer qu’un et l’un des plus désabusés, Schopenhauer évoque une prise de conscience curieuse devant la détresse d’autrui. « C’est lui qui souffre et non pas nous et c’est directement dans sa personne que nous sentons la souffrance, avec tristesse. Nous souffrons avec lui, donc dans lui : nous ressentons sa douleur comme sienne et nous ne nous imaginons aucunement qu’elle est nôtre. »[3]

Peut-être le fondement de la morale – sans laquelle il ne peut y avoir d’espérance pour l’humanité – repose-t-il sur cette disposition à compatir plutôt que sur les injonctions venues du Ciel ou de la raison. Qui a jamais pris un malheureux en pitié par référence à la Déclaration des droits de l’homme ? « Le cœur a ses raisons », comme on sait, et ces raisons-là valent mieux que toutes les autres.


[1] Klüger Ruth, Refus de témoigner, Viviane Hamy, 1997

[2] Émile, OC, IV, p.504.

[3] Cité par Paul AUDI, L’empire de la compassion, Pocket, 2021, p.33

Illustration de l’entête: Les Bateliers de la Volga-Бурлаки на Волге– (1870-1873) . Ilia Repine (1844-1930). Huile sur toile,131,5/281cm. Musée russe, Saint-Pétersbourg. Russie.

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