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La fugue de Lucas. Éditorial d’Armel Job

par Armel Job

Dans les années soixante, lorsque j’étais élève interne, j’ai connu un garçon du nom de Lucas. C’était un brave type, pas très doué, qui semblait perpétuellement hébété, comme s’il avait du mal à comprendre comment il avait pu échouer dans cette grande baraque froide, où nous étions quatre cents exilés. 

De fait, nous nous trouvions pour ainsi dire en prison, avec un congé pénitentiaire d’un jour et demi en famille toutes les trois semaines. Le reste du temps, nous étions claquemurés, ne sortant pour les promenades ou les terrains de foot qu’en rangs, sous l’œil vigilant des surveillants.  Quelquefois la pression était trop forte dans la marmite, la soupape d’un chahut général se soulevait, mais le lendemain, tout rentrait dans l’ordre. Chacun faisait profil bas.

Chacun, sauf Lucas. Un beau matin, il ne parut ni à la chapelle, ni au réfectoire, ni en classe. Il s’était fait la belle ! À pied, en stop, il était rentré chez lui, au Grand-Duché de Luxembourg, où sa famille demeurait. Il ne revint que deux jours plus tard, mais seulement pour retirer ses effets personnels au dortoir. Était-il renvoyé, ou ses parents l’avaient-ils pris en pitié, je ne sais pas. On ne le revit jamais.

Les péripéties de la crise sanitaire m’ont remémoré cette époque de véritable confinement déjà, non pas du fait d’un virus, mais du fait des idées d’alors, quand on pensait qu’il était bon d’éloigner les enfants de la société pour faire leur éducation. Non seulement nous étions privés de la liberté la plus élémentaire d’aller et venir à notre guise, mais nous étions soumis à l’unique filière gréco-latine, à d’interminables heures d’étude, à des exercices religieux quotidiens, et cela quelles que fussent les opinions ou les obédiences de nos familles. Jamais seuls : du matin au soir, en communauté, dans les dortoirs et même à table, où les places étaient assignées. Pour seule présence féminine, la statue en plâtre de la Vierge Marie. 

Ce régime rigoureux, même si l’on en souffrait, personne, mis à part Lucas, ne songeait sérieusement à le remettre en cause. Pourquoi une pareille soumission à un âge – l’adolescence – où l’on rue volontiers dans les brancards ? Tout simplement parce que nos parents pensaient sincèrement que les rigueurs du réputé enseignement catholique seraient bénéfiques à notre avenir, et que nous nous en remettions à leur jugement.

Ainsi donc, on peut accepter de mettre pour un temps telle ou telle liberté entre parenthèses, pourvu que ceux qui détiennent l’autorité nous convainquent du bien-fondé de cette privation. S’ils y échouent, il ne faut pas s’étonner que des Lucas trouvent le sacrifice exagéré et prennent la clé des champs.

Pour en venir aux derniers épisodes de la pandémie, il est évident que le pass sanitaire restreint la liberté. Si la vaccination devient obligatoire, ce sera une atteinte supplémentaire à notre autonomie. Rien de surprenant a priori que ces mesures et ces perspectives puissent nous hérisser.

Il revient donc à nos élus d’expliquer à tous les raisons d’accepter ces restrictions en vue d’un plus grand bien, comme nos parents le firent en nous envoyant à l’internat. Il n’est pas question de renoncer définitivement aux libertés, mais d’en mettre quelques-unes en veilleuse pour un temps. Aucun élève de mon époque n’envisageait de rester interne à vie.

La démocratie est un régime qui repose sur la persuasion. Dès le moment où la souveraineté passe entre les mains du peuple, il faut encore éduquer les gens à son exercice. Ils doivent comprendre que la souveraineté ne consiste pas à accorder le droit à chacun de se comporter à sa guise, d’accepter ceci et de rejeter cela selon le bon vouloir individuel.  Il s’agit de prendre après mûre réflexion les dispositions qui seront les plus bénéfiques à chacun et à tous. 

Cela ne sera jamais un bon système d’imposer purement et simplement des mesures avec des sanctions à la clé. C’est même le contraire de la démocratie. Si les décisions ne sont pas acceptées par le peuple, la solution n’est pas de dissoudre le peuple, selon l’expression de Bertolt Brecht. Ce sont les dirigeants qui sont responsables. Ils ont failli à leur mission de démocrates, qui est de convaincre.

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Illustration de l’entête: Pension. 1966. Classe 5ème A (4). Collège privé St Jean de Passy.
Division de 5ème Mr Delattre et Père Fleuriot Enseignant Mr Duberson. Photo internet.

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