Andrea Zanzotto
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Zanzotto, l’européen et sa poésie du mouvement

par Philippe Poivret

Avec un nom comme Zanzotto, peut-on être sérieux ? On pense plutôt à un clown et pourtant il s’agit de l’un des plus importants, des plus novateurs parmi les poètes italiens contemporains. Prénommé Andrea, né le 10 octobre 1921 à Pieve di Soligo, pas très loin de Venise et mort le 18 octobre 2011, il fait l’objet de multiples publications.

Un colloque intitulé Zanzotto europeo, la sua poesia di movimento, lui a été récemment consacré à l’Institut culturel italien de Paris. Sa poésie est en effet celle du mouvement et s’il est un poète qui a cherché à comprendre, à utiliser les ressources de plusieurs langues, c’est bien lui. Les intervenants venus de Suisse, d’Italie et de France ont exploré le contenu de son œuvre ainsi que ses liens avec la tradition depuis Dante jusqu’au poètes francophones du siècle dernier.

Son dernier recueil publié, Haïkus pour une saison, l’a été en septembre dans une traduction de Philippe Di Meo, son traducteur habituel. Il permet de rentrer directement dans les caractéristiques majeures de cette poésie : les ruptures mais aussi les liens, la recherche d’une rare harmonie, les couleurs et la nature, l’emploi de plusieurs langues et du dialecte trévisan, sa région natale.

Ecrits directement en anglais puis traduits par Andrea Zanzotto lui-même en italien, ces haïkus viennent d’une tradition bien éloignée de la culture occidentale. Ils ont été traduits en français à partir de leur version italienne ou anglaise et on est surpris par la différence de tonalité d’un même poème dans ces trois langues. La musique des ces trois versions est à chaque fois radicalement différente et on a l’impression de lire trois poèmes différents. Toute la richesse des différentes langues ressort dès la première lecture. Bien que maîtrisant parfaitement le français, Andrea Zanzotto s’était refusé à traduire lui-même ce recueil dans la langue de Molière. Il faut donc rendre hommage à Philippe Di Meo pour avoir entrepris cette traduction.

« Haïkus pour une saison » est écrit dans une langue qui n’est pas la langue maternelle de son auteur selon des règles strictes qui ne sont pas celles de la poésie italienne et qui imposent un rythme et un ton retenu. Même si ces règles n’ont pas toujours été respectées à la lettre et même si la traduction ne permet pas de les respecter, il n’en reste pas moins que la structure des poèmes est celle d’un haïku dans lequel quelques mots et phrases doivent exprimer une pensée unique et resserrée, parfois mystérieuse comme dans le cas présent. 

Andrea Zanzotto. photo Il Piccolo

Andrea Zanzotto, c’est en permanence un dialogue entre deux différences, un dialogue qui s’instaure par les mots, entre les contraires. Ce sont des confrontations et la recherche d’une issue qui apporte, mais seulement dans ces haïkus, un peu de repos. « J’ai grandi/parmi mille souffles d’ombres/ mais je ne peux l’oublier » ouvre ce recueil. La brume comme la mémoire, le rouge du coquelicot auquel le poète s’assimile, ouvrent et ferment ce recueil. Dans « Vagues de brume et certitude/dans une lointaine pagaie d’argent/ la mémoire va arrivant-arrivant », vingt-troisième haïku parmi les quatre-vingt-onze présents, Andrea Zanzotto parle de la difficulté de vivre, lui dont la vie a été marquée par de longues périodes de profonde dépression. Ailleurs, il demande un apaisement avec un «« s’il vous plait » qui harmonise toute chose », (Haïku 4) il cherche aussi une « voie d’issue » puisque « le monde m’embrasse sauvagement, affectueusement » (Haïku 61). Pensés et rédigés lors de promenades dans les bois autour de Pieve di Soligo, c’est le calme de la nature qui s’insinue dans ces poèmes. Mais le calme est loin d’avoir toujours rempli l’esprit du poète.

Si Haïkus pour une saison, reprend les codes traditionnels, la poésie d’Andrea Zanzotto est marquée par des ruptures avec la tradition. Avant de les bousculer, un recueil, Vocatif, paru en Italie en 1957 et en France en 2016 dans une traduction du même Philippe Di Meo, est encore écrit selon une forme assez classique. Le rapport à la nature qui l’entoure et à laquelle il est très sensible, est au cœur de sa poésie.  Elle le questionne. Le poète vaut plus que les paysages « je vaux au-delà du doute, au-delà de l’hiver » (P.15) mais ces paysages ne sont pas lieu d’apaisement ni de consolation. Ils le dominent et lui imposent distance et respect : « Encore un regard au jardin / au brasier d’effondrements et de cimes » (P.23).

L’anxiété ne le quitte guère « Et l’anxiété ombrage la table / lourde de si nombreux crépuscules azurés, / de si nombreuses danses, de si nombreux feuillages, / brise les mains des guirlandes estivales » (P.35). C’est l’anxiété qui envahit et brise toute quiétude, que ce soit dans la nature ou dans des moments joyeux comme lors de la danse. Et il n’est guère que le silence qui l’apaise, ce qui est l’exacte opposé de ce que fait et doit faire un poète « toi, plie-moi à de confiantes/ ténèbres, à ton silence » (P.55). Le poète trouve parfois un peu de calme « Mes sens et mes membres seront / une mélodie disposée au soleil » (P.57).

Mais ce qui frappe chez Zanzotto, c’est la primauté de la vie. Cette vie dans laquelle il a du mal à trouver un peu de bonheur est l’axe central de toute sa poésie, de toutes ses interrogations. Ce qui compte pour lui, c’est d’en rendre compte sans jamais essayer d’édulcorer les difficultés à vivre. « je force le cœur, je force les yeux à s’allumer, à allumer la vie » (P.103) sous-tend sa démarche, explique ce qu’il veut faire et fait.  Parfaitement conscient de la dure condition des hommes sur la terre, de « l’atroce vie bourgeonnante » (P.79) il passe en permanence d’un opposé à un autre comme dans les saisons où « tu m’expliques un mars/chanceux, à moi dans le vif/ d’un octobre autrement anéanti ». Il fait tenir ensemble des opposés, des contraires « toutefois tout est riche et perdu/mort et naissant/dans la lumière / dans ma vaine clarté d’idée ». (P.69). Andrea Zanzotto appartient au monde, il est au monde « Moi, sourdement j’atteste / moi, je descends du monde » (P.83). On ne saurait mieux dire ce sentiment d’être au sol, et si le ciel existe, c’est que « depuis le ciel est la route / qui déjà bondit de mes mains / vers le travail et l’aventure » (P.113) Le ciel lui-même renvoie sur la terre.

Si Vocatif est écrit dans une forme régulière, il n’en est pas de même d’un autre de ses plus importants recueils : La Beauté. Publié en Italie en 1960 et en France en 2000, toujours dans une traduction de Philippe Di Meo, Andrea Zanzotto brise les conventions et la régularité de la poésie pour aller explorer des formes nouvelles. Les interrogations changent elles aussi. Une exploration commence « La vie, il faut la laisser plus loin/ Voici autre chose, vois – en l’exorde » (P.21). Il va falloir se laisser emmener vers d’autres questions tout en trouvant le mot juste ou en l’inventant pour « bien affermir le vocatif » (P.45). Le mot, matière première du poète, reste donc central.

Il faudra aussi s’éloigner du quotidien et de la nature dans son immédiateté. Il s’adresse au monde dans une poésie éponyme et lui lance une injonction « existe bonnement » (P. 81) comme s’il avait l’intention de l’oublier et un peu plus loin, c’est une autre injonction du même ordre « Fais en sorte d’(ex-de-ob-,etc.)-sistere ». Dire qu’Andrea Zanzotto est difficile à traduire est un euphémisme quand on découvre de telles constructions et de tels vers. Et ce recueil en comporte beaucoup. Il n’en demeure pas moins que la publication du texte original en face de la traduction permet d’approcher ce que le poète a voulu dire. Andrea Zanzotto cherche toutes les façons de dire et de construire un mot, il brise et recompose un mot, son étymologie, ses assonances, ici exister. Ce qui l’emmène à dire « dans ces lieux le fait sémantique / se lie mal au fait phonématique/ mais tout se poursuit, file comme une flèche » (P.129). Le signifiant et le signifié posent problèmes dans leur coïncidence mais le langage existe et persiste.

Plus loin, dans Elégie en Petèl, l’un des poèmes centraux du recueil, il fait allusion au Petèl, langue dans laquelle les mères s’adressent aux petits enfants. Il s’agit d’un babil parlé avant l’acquisition du langage, parlé spontanément ce qui fait dire à Andrea Zanzotto « jamais il n’y eu d’origine » (P.107). Expression qui peut être reprise dans un sens plus général. Pour Andrea Zanzotto, il n’y a pas de début, il n’y a pas de commencement ni de fin. N’a-t-il pas dit à la fin de Vocatif « D’un éternel exil / éternellement je reviens » (P.129). Depuis cette éternité, le poète qui devient oiseau jardinier, va chercher la beauté « le beau vise au sublime, / l’oiseau jardinier ébrèche et choisit / le beau du beau et le lance en l’air ». Il revient au poète de trouver les mots et de les assembler pour les livrer au lecteur dans un poème qui soit beau et qui vole.

Le poète, si attaché à la vie, ne saurait oublier la sexualité. Elle en fait partie. Il évoque le sexe féminin « cette douce fente / par la langue parcourue, par la langue éveillée ».

Dans le onzième poème de la suite Prophéties ou mémoires, ou journaux muraux, il s’adresse à un tu dont on ne sait pas s’il s’agit du poète lui-même, d’un autre personnage, de Dieu ou du lecteur « Et tu me reviens avec la densité / des naissances et des amours, dans la terreur/ de ton évanouissement, qui n’est pas terreur » (P.143). La terreur qui n’en est pas une mais qui l’est tout de même fait écho aux angoisses dont a souffert Andrea Zanzotto tout au long de sa vie. Ces trois vers sont une confidence qui reflète bien ses interrogations sur la naissance et la mort, sur l’angoisse qui revient toujours.

Il y a encore bien des découvertes, des étonnements, des difficultés à découvrir dans la longue et riche bibliographie d’Andrea Zanzotto. Poète défendu sans discontinuer par Philippe Di Meo, il est de ceux qui ont fait bouger la poésie, ce dont elle parle et comment elle parle. Il a fait évoluer de manière profonde la poésie et ceci tout au long de sa vie. 

Références bibliographiques 

-Vocatif suivi de Surimpressions
Ed. Maurice Nadeau-Lettres Nouvelles, janvier 2017, 368 pages, 22 euros 

-La beauté 23 euros 
Ed. Maurice Nadeau-Lettres Nouvelles 

-Haïkus pour une saison 
Ed. La barque, septembre 2021, 128 pages, 21 euros 

Colloque Zanzotto europeo 
Programme Video:
Interview de Philippe Di Meo 

Bibliographie complémentaire

Le Galaté au Bois, traduit de l’italien par Philippe Di Meo, Arcane 17 (« L’Hippogrife »), Nantes1986
Vocativoextrait [archive], traduit de l’italien par Philippe Di Meo, revue franco-italienne Vocativo, Arcane 17, Nantes1986
Du Paysage à l’idiome. Anthologie poétique 1951-1986, traduction de l’italien et présentation par Philippe Di Meo, Maurice Nadeau – Unesco (« collection Unesco d’œuvres représentatives. Série européenne »), 1994 (édition bilingue)
La Veillée pour le Casanova de Fellini, avec une lettre et quatre dessins de Federico Fellini, texte français et postface de Philippe Di Meo, Comp’Act (collection « Le bois des mots »), Chambéry 1994
Vers, dans le paysage, traduit de l’italien par Philippe Di Meo, Creil, Dumerchez, 1994
Au-delà de la brûlante chaleur, récits et proses traduits de l’italien et postfacés par Philippe Di Meo, Paris, M. Nadeau, 1997
Les Pâques, traduit de l’italien par Adriana Pilia et Jacques Demarcq, préfacé par Christian Prigent, Caen, Nous, 1999
La Beauté, trad. de l’italien par Philippe Di Meo, préface d’Eugenio Montale, Paris, M. Nadeau, 2000 (éd. bilingue)Météo, trad. de l’italien et du vénitien par Philippe Di Meo, postface de Stefano Dal Bianco, Paris, M. Nadeau, 2002 (éd. bilingue)
Essais critiques, traduits de l’italien et présentés par Philippe Di Meo, ParisJosé Corti2006
Idiome, traduit de l’italien et du dialecte haut-trévisan (Vénétie) et présenté par Philippe Di Meo, Paris, José Corti, 2006
Phosphènes, traduit de l’italien et du dialecte haut-trévisan (Vénétie) et présenté par Philippe Di Meo, ParisJosé Corti2010
Ellébore : ou quoi donc ? traduit de l’italien par CIRCE Sorbonne Nouvelle – Paris 3.
Venise, peut-être
Traduction de l’italien et introduction de Jacques Demarcq et Martin Rueff. Postface de Niva Lorenzini 144 pages. Paru en 2021, 16 euros

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