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Légère de Marie Claes, une auteure belge de grand talent

par Émile Cougut

Le titre du livre de Marie Claes, Légère, peut induire le lecteur en erreur. Non, ce livre est loin d’être un hymne à la légèreté, ou traitant d’un sujet léger, c’est même plutôt l’inverse. En effet, le thème principal en est l’anorexie ! Sujet tant de fois traité me direz-vous, encore un livre sur ce fléau. Soit, et alors, quand le sujet est bien amené, quand la victime paraît être si vivante qu’on se dit que cela pourrait être notre fille, sœur, cousine ou voisine. Et puis il est difficile de trouver un thème original. Comme le disait Céline tout est dans le style ou dans la façon de le traiter.

Alors que penser du premier roman de la jeune auteure Marie Claes ? A mon humble avis, le plus grand bien. Pas de pathos, de jérémiades, de tentatives d’explications plus ou moins fumeuses les unes que les autres, de recherches psychologiques, non, des faits rien que des faits.

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Nous sommes dans la petite ville belge de Blevin où réside Annabelle, une adolescente de seize ans avec sa mère et son petit frère. Tout est « normal », enfin disons conforme à la routine d’une famille de la moyenne bourgeoisie. Cela jusqu’au jour où la jeune fille a une sorte de révélation, d’éblouissement : elle est en train de se détruire avec sa façon de manger. Pour avoir un corps et un esprit sain, il faut changer ses habitudes alimentaires et bannir à tout jamais la viande, le gras sous toutes ses formes et le sucre bien sûr. Et surtout manger moins, beaucoup moins. Elle ne cherche pas à ressembler comme une de ses camarades, à l’une de ces mannequins que l’on peut admirer dans les revues de modes, avec des photos retouchées. Non, Annabelle a bien d’autres intentions, elle veut se purifier de toute la nourriture néfaste et superflue et contribuer, dans cette démarche à sauver le monde.

Sa démarche est pour elle, une véritable recherche de la Liberté, celle sans concession, sans attache matérielle, sans aucun frein. Son corps se modifie comme l’absence de menstruations, les doigts qui gèlent rapidement, etc., c’est loin d’être grave, au contraire, c’est même la preuve qu’elle progresse vers le but qu’elle s’est fixé, une vie pure et sublime, loin des contingences matérielles qui l’abaissent. Pour s’aider dans sa démarche, elle noircit des carnets où elle calcule à la calorie près la nourriture quotidienne qu’elle prend.

Bien sûr, elle entre en conflit avec sa mère qui voit sa fille dépérir. La jeune fille lui argue qu’elle fait ce qu’elle veut, qu’elle est incomprise, que tout le monde se ligue contre elle. La ritournelle habituelle des adolescentes encore pleines de leurs certitudes et de l’unicité, de l’originalité de leurs démarches.

On assiste à une sorte de folie, d’impasse dans laquelle la jeune fille s’est plongée et qui n’arrive pas à en sortir, car ne pouvant résoudre la contradiction à laquelle sa démarche l’a conduite : son corps est un sujet de dégoût, le monde est insoutenable, il lui faut consumer l’un pour espérer réparer l’autre. Mais pour autant, elle ne veut pas mourir, seulement changer sa façon de vivre. Il lui faudra une sorte de nouvelle illumination quand sa camarade est hospitalisée pour essayer de s’en sortir.

Marie Claes ne développe aucun pathos, n’assène aucun jugement, elle ne fait que décrire une démarche et une transformation physique, les certitudes de la jeune fille et les efforts de sa mère pour essayer de la sortir de cette démarche mortifère.

Vraiment, plus je lis, plus je m’aperçois que le renouveau de la littérature francophone passe, trouve ses racines en Belgique, pépinière de talents en devenir comme Marie Claes, ou confirmés comme Armel Job que l’on connait bien à WUKALI. Dommage qu’ils ne rencontrent pas encore le succès qui devrait être le leur. Il faut dire qu’ils sont assez desservis par Amélie Nothomb qui a été sacrée cheffe de file, alors qu’à mon avis, sa production « productiviste » lui déni ce titre. Hormis quelques titres de cette dernière, force est de reconnaître que Job ou Claes ont une profondeur, une analyse de l’âme humaine, de l’humanité, autrement plus subtile, plus fouillée. Avec eux nous sommes dans la lignée des Balzac, Hugo ou autre Flaubert. Et c’est réjouissant pour les amateurs de littérature.

Légère
Marie Claes
éditions Autrement. 16€90

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