Julien Poydras de Lalande (1746-1824) est un aventurier breton et un poète français qui combattit les Anglais et s’installa en Louisiane vers les années 1770. Il y fut Gouverneur général. On lui doit le premier poème en langue française publié en Louisiane «La Prise morne du Bâton rouge » (1789).


Quel fracas et quel bruit vient frapper mon oreille?

Je dormois, tout à coup la foudre me réveille.

A ses coups redoublés, je vois frémir mes Eaux,

Olécio partenaire de Wukali

Et trembler mon Palais, retentir les Echos.

Quel Mortel, ou quel Dieu vient ici dans sa rage,

Troubler la douce paix, de mon heureux Rivage,

Où sous mes sages Loix, mes habitans chéris,

Couloient les plus beaux jours, sans peine et sans soucis.

Chers objets de mes soins, ils voyoient l’abondance,

Prévenir leur besoins, toujours dans l’affluence,

Des biens vrais et réels, ils goûtoient les douceurs;

Les faux, les supérflux ne touchoient point les coeurs.

Ils ignoroient les noms de discorde, de guerre,

Et des autres fléaux, qui ravagent la Terre,

Dans le sein de mes Eaux, ils trouvoient les Poissons,

Le Gibier dans les Bois, les Roseaux pour Maisons,

Pour étancher leur soif, mon Onde la plus pure,

Et pour se reposer la plus belle verdure.

Leurs flèches, et leurs arcs, sont des dons dans mes mains.

A moi seul ils devoient, leur bonheur et leurs biens.

Ils vivoient satisfaits, sous mon heureux Empire

Mais un hardi Mortel! Voyons ce qui l’inspire:

Charmante Scaesaris, pars, voles vers ces lieux,

D’où j’entends ce grand bruit, et ce fracas affreux.

Là d’un oeil attentif, en homme déguisée

Saisis tout avec soin, l’affaire consommée,

Viens m’instruire de tout, je désire savoir,

Si quelque téméraire, attente à mon pouvoir,

Il dit, et Scaesaris, comme un trait fendit l’Onde,

Secouant ses cheveux, vit la clarté du Monde.

Sous les traits d’un mortel, elle va dans le Camp,

Et connut le Héros à son air triomphant.

Elle entend ses discours, et voit toute l’Armée,

A l’envi l’un de l’autre, au Combat animée.

Le succès le couronne, on voit sur les Remparts

Des Ennemis vaincus, flotter ses Etendards.

Satisfaite Elle part, se replonge dans l’Onde.

Et va revoir le Dieu dans sa grote profonde,

Sur son trône d’Erain, pensif il l’attendoit,

Sa tête sur sa main tristement reposoit.

Les ennuis devorans, s’emparent de son âme,

Il ne voit, il n’entend que le feu et la flamme.

En vain autour de lui, les Tritons empressés,

Tachent de rappeller ses esprits égarés.

Il n’est touché de rien, son Ame est étourdie,

Tel on voit un mortel prêt à perdre la vie.

La belle Messagère, arrive des combats,

Il la voit, il lui dit, viens, vole entre mes bras.

Ma chère Scaesaris, oh ma Nymphe chérie!

Je te vois! Quel plaisir! satisfais mon envie.

Apprends-moi, quel malheur menace nos Climats,

Quels moyens avons nous d’arrêter leurs débats?

Tu sais ce que je puis, ma suprême puissance!

La Nymphe replique d’un air plein de décence,

Dieu du Mississippi, terrible en ton courroux,

Quel pouvoir oseroit, s’opposer à tes coups?

Du Nord, jusques au Sud, tu étends ton empire,

Chaque peuple à l’envi, à tes faveurs aspire.

À ton ordre l’on voit tes deux bords s’écrouler,

Hommes, bêtes et bois, dans l’abîme rouler.

Quand soumis à ta voix, ton fleuve se courrouce,

Et tes lots entassés, précipitent leur course,

Les hôtes de nos bois, effrayés du danger,

Quoique prompts, et légers ne peuvent l’éviter.

Tes eaux dans leur fureur sappent jusqu’aux collines,

Leurs tristes habitans périssent sous leurs ruines!

Mais Dieu, pour cette fois, cesses de t’allarmer,

Mon récit n’aura rien, qui puisse t’enflammer.

Je l’ai vu ce Héros, qui cause tes allarmes

Il resemblait un Dieu, revêtu de ses armes,

Son Panache superbe, alloit au gré du vent,

Et ses cheveux épars lui servoient d’ornement.

Un maintien noble et fier annonçoit son courage,

L’héroïque vertu, brilloit sur son visage,

D’une main il tenoit, son Sabre éblouissant,

De l’autre il retenoit, son Coursier bondissant.

Il marchoit le premier, et son brillant Cortége,

Pleins d’une noble ardeur, et fiers du privilége,

De courir avec lui, le hazard des combats,

Désiroient les dangers, pour signaler leurs bras.

Les braves Fantassins, les suivoient en colonne,

Tous bouillonnans du feu, de mars et de Bellonne,

Ils marchoient en bon ordre, à pas surs, et hardis,

Méprisant les périls, voloient aux Ennemis.

Après eux l’on voyoit, marcher sans artifice,

De nos fiers Habitans, l’Intrépide Milice;

Et leurs adoites mains, qui traçoient des Sillons,

Avec la même ardeur, élevoient des Bastions;

Et faisoient des Fossés, Parapets, et Tranchées,

Machines et affuts, pour se battre inventées,

Pour l’art de conquérir ils semblent être nés.

Leurs braves Ennemis, en sont épouvantés,

Jusque dans leurs Remparts, ils sentent leur courage,

Rien ne les garantit, des effets de leur rage.

La marche finissoit, par les Gens de couleur:

Vifs, ardens à donner, des marques de leur coeur.

L’intrépide Galvez, partout les encourage,

Ses discours, son aspect les excite au courage.

Cependant tout s’apprête, et l’Anglois le premier,

De ses bouches d’airain, lance le fer meurtrier.

Leurs coups précipités, à l’instar de la foudre,

Frappent, et renversent, réduisent tout en poudre.

En vain ils rallument leurs feux étincellans,

Rien ne peut ébranler, les braves Assiégeans,

Malgré les traits mortels, qui menacent leur vie.

Ils disposent bien tout, dressent leur Batterie,

Les Canons sont pointés, l’impatient Général,

Met le feu au premier et donne le signal.

On le suit à l’instant, et leurs foudres de guerre,

Droit au Fort Ennemi, déchargent leur Tonnerre.

Il en est traversé, il répond à leurs feux,

Et le combat s’anime, et devient furieux.

A se battre l’Anglois, redouble son courage;

Toujours avec fureur, il revient à la charge.

Il résiste longtemps, à leurs puissans efforts;

Mais il chancelle enfin, sous leurs coups les plus forts.

Leurs boulets foudroyans, renversent ses terrasses,

Le ravage, et la mort, marquent partout leurs traces.

Fatigué de combattre, et toujours sans succès,

Il ne se flatte plus, d’arrêter leurs progrès.

Il met Pavillon Blanc, pour marquer sa défaite;

Le Camp le voit, et dit la conquête est donc faite.

La Victoire en ce jour arrache des Bretons,

Les Lauriers toujours verds, dont elle orne nos fronts.

Galvez victorieux, assemble son Armée,

Charme des sentimens, dont elle est animée,

Il lui tient ce discours, touchant, digne de lui,

Et qui doit dans les coeurs, graver son nom chéri.

Intrépides Guerriers, compagnons de ma gloire,

Par vos mains aujourd’hui, j’ai gagné la Victoire,

En Spartes, l’on vous voit, voler au champ d’honneur,

Et partout vous montrez, une insigne valeur.

Pour marcher sur mes pas, vous quittez vos campagnes.

Et vos tendres Enfans, vos fidèles Compagnes.

Je sens ce que je dois à vos soins, vos Exploits,

Je saurai les vanter, au plus grand de nos rois.

Comptez sur sa justice, et ma reconnoissance.

Nos vertus recevront, leur juste récompense.

Oui, le rang distingué, qu’il daigne m’accorder,

N’auroit rien de flatteur s’il devoit arrêter,

Le cours de ses faveurs, un plus juste partage,

Entre nous, croyez moi, me plairoit davantage

Il dit, et tout le monde par ses acclamations,

L’assure de son coeur, de ses dispositions.

Scaesaris racontoit, et toute l’audience,

Dieu, Nymphes et Tritons, l’écoutoient en silence.

Une secrette joye, animoit tous les coeurs,

Et tous se déclaroient, en faveur des Vainqueurs.

Elle voit dans leurs yeux, leur curiosité peinte,

Et leur dit, écoutez, je parlerai sans feinte.

Enfin nous les voyons, ces tems, ces heureux tems,

Qui vont nous procurer, les plus grands changemens.

Les Ronces, les Roseaux, et l’Epine sauvage,

Ne déguiseront plus notre fécond Rivage.

Des Colons diligens, feront par leur travaux,

De nos déserts affreux, les séjours les plus beaux.

Nos plaines par leurs mains tous les ans cultivées
,
D’abondantes Moissons, seront toujours ornées:

Nous verrons dans nos Prés leurs bondissans Troupeaux,

Leurs Vergers, leurs Jardins, couvriront nos coteaux.

Cérès, Pomone et Flore, et les Graces naïves,

Se plairont avec nous, sur nos fertiles rives.

Le Zéphire badin, de son souffle léger,

Entr’ouvrira les Fleurs, qu’il aime à caresser,

L’Abondance, et la Paix, seront dans nos Contrées,

À l’amour, au plaisir, à jamais consacrés;

Tant que dans nos Climats, ce généreux Vainqueur,

D’un Peuple qu’il chérit, fera tout le bonheur;

Le Dieu l’interrompant, laisse éclater sa joie,

Je le vois, lui dit-il, c’est le Ciel qui l’envoie.

Qu’il vive dans le sein de la prospérité,

Qu’il goûte le plaisir, de se voir adoré.

Que ses grandes vertus, soient par tous célébrées,

Que ses belles actions, obtiennent des Trophées.

Je dirai à mes Eaux, de modérer leur cours,

Et de fertiliser le lieu de son séjour,

Par des sentiers de Fleurs qu’il parvienne à la Gloire.

Que son nom soit écrit, au Temple de mémoire.

Chantez, Nymphes, Tritons, enflez vos Chalumeaux.

Tout respire la joie, en l’empire des Eaux,

Je veux à son honneur, instituer une Fête,

Qui consacre à jamais, sa nouvelle Conquête.

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