François Meimoun est un jeune compositeur français,(voir sa biographie en contrebas de l’article) il a confié à Wukali ce texte qui tombe à point dans un temps de débats et de controverses sur la musique contemporaine et autres sujets.

Le mot « contemporain » affublé à musique, peinture ou art est en soi une ineptie sémantique et une mystification qui induit à penser que l’art dit contemporain s’inscrirait dans un domaine spécifique, dans un cadre séparé, discriminé et schismatique faisant fi des oeuvres du passé et se posant avec morgue comme inclusif à lui-même. Ainsi il existerait l’art et l’art contemporain. Foutaise ! L’art suit un déroulement continu et les révolutions et bouleversements sensibles et artistiques qui de la nuit des temps rythment l’évolution de la création, (Guerre des Anciens et des modernes, bataille d’ Hernani, Tannhäuser, Sacre du Printemps etc.) naissent de ce bain séminal et créatif fait de la multiplicité des genres et de la modernité (elle-même ambivalente), de la conjonction énergétique des énergies qui fécondent et donnent vie et lumière.

Ce vingtième siècle terminé, on commence à en découvrir ses innombrables richesses tous domaines confondus. Tous ceux qui prétendent faire tabula rasa sont des imposteurs et surtout des simplets et l’on connait dans d’autres domaines que l’art vers où nous conduisent ces dangereuses billevesées.

François Meimoun nous présentent ses réflexions sur le thème de la transcription, nous tenons à le remercier d’avoir choisi WUKALI et nous sommes très heureux de le compter parmi nos amis. Une très intéressante video avec un entretien avec François Meimoun à voir en bas de page.

P-A L


Publié à l’occasion des concerts ProQuartet à la Salle Gaveau et au Théâtre des Bouffes du Nord (cycle sur la transcription), ce texte a accompagné l’enregistrement pour la firme Megadiscclassics d’un disque monographique consacrées aux œuvres de François Meïmoun. Ce disque comporte, en son centre, un transcription pour quatuor à cordes (interprétée par le Quatuor Ardeo) de la Toccate pour clavecin en ré mineur de J.-S. Bach.’



Un panorama étymologique du mot de « transcription » pourrait donner l’illusion de cerner ce à quoi il renvoie. Transcrire : trahir ou révéler ? Acte pour soi ou pour les autres ? Le jugement pointe : le transcripteur néglige les originaux et sert toujours sa propre gloire ! Pour calmer la sentence, un peu d’Histoire. Est-il nécessaire de rappeler que l’acte de transcrire s’est décliné bien différemment selon les époques ?

Pour faire siens les styles et les manières de son temps, Bach copie et transcrit les œuvres de ses contemporains, œuvres assimilées par la fréquentation des Cours et grâce au développement de l’édition et du commerce des œuvres. En effet, les exercices de copies auxquels Bach s’adonne durant sa jeunesse ne sont pas à considérer très différemment des transcriptions qu’il effectue de quelques concertos de Vivaldi ou Marcello. Pour Bach, comme pour bien d’autres musiciens de son temps, transcrire c’est connaître.

Pour Liszt, inventeur du récital, la notion de répertoire est nettement plus installée que pour ses prédécesseurs. Aussi, la transcription participe de ce nouveau rapport à l’Histoire dans lequel la vénération panthéiste des Anciens se mêle au culte des frénésies modernes. La transcription oscille entre redite littérale et respectueuse du texte et tentation de considérer l’œuvre originale comme le prétexte à la plus libre des fantaisies. Seul un volumineux dictionnaire de la transcription romantique pourrait contenir tous les noms de musiciens dévoués au genre et présenter toutes les formes nées de cette propension à réécrire autrement des œuvres déjà existantes. Au XIXe siècle, la transcription est un marché : dans le même temps et dans le même espace, presque indistinctement, l’on rend hommage aux maîtres anciens et l’on adapte les airs célèbres des derniers opéras à la mode.

Aujourd’hui, transcrire semble, à première vue, une activité désuète. Défaite de son ancienne fonction sociale et économique, la transcription serait un genre sans avenir, sans actualité. Les disques et les concerts en profusion ont-ils fini de rendre caduque la transcription ? Alors que les enregistrements d’anthologies se succèdent, quelle nécessité de s’asseoir au piano, comme le firent Webern et Berg, pour jouer et rejouer l’une ou l’autre des Symphonies de Gustav Mahler ? Pour ceux qui voudraient déchiffrer à quatre mains une partition d’orchestre de Beethoven, les versions affluent. Alors, quelle nécessité d’y ajouter ? Pourquoi et pour qui transcrire aujourd’hui ?
De plus, à l’ère des éditions monumentales, si attentives aux contenus exacts des manuscrits, la transcription est le vestige rapporté d’une époque où textes et prétextes tendaient à se confondre. Qui connaît mieux les opéras de Meyerbeer que les pages que Liszt a composées d’après eux ? L’urtext aurait-il annihilé les derniers prestiges des transcripteurs ? Alors, face à cette situation, l’acte de transcrire, se résumerait-il, aujourd’hui, au ton d’une plainte nostalgique adressée à l’Histoire ?

Transcrire est pourtant bien autre chose que la contemplation d’un temps passé. Bien autre chose que ce bavardage sur les textes dont Georges Steiner s’est appliqué à montrer qu’il était l’un des maux universitaires les plus préjudiciables. Transcrire est bien autre chose que cela. Transcrire, particulièrement pour un compositeur, émane de cette tentative déraisonnable, et positivement jalouse, de vouloir faire un peu sienne l’œuvre d’un autre. Quand la lecture ou l’exécution d’un chef-d’œuvre ne vous suffit plus, il vous vient de la transcrire. Quand l’admiration serre trop, transmuer l’œuvre pour la faire entendre différemment devient salutaire. Ne s’agit-il là que d’une démarche égoïste et seulement adressée à soi-même ? En quoi l’autre serait-il concerné par mes affaires avec les chefs-d’œuvre et avec l’Histoire ?

Il faut, pour transcrire, cette ambition à vouloir faire entendre autre chose de l’œuvre. Une transcription qui veille au texte original, quelle que soit la forme qu’elle propose, n’équivaudra jamais à déjouer l’autorité du texte premier. Paradoxalement, plus le respect du texte est profond, plus l’exercice est stimulant. Transcrire est acte physique, matériel et provient toujours du désir et de l’exigence d’en faire découvrir davantage. Transcrire une œuvre de Bach du clavecin vers le quatuor à cordes, par exemple, fait perdre de l’immédiateté de l’émission sonore mais éclaire la richesse de l’écriture contrapuntique et de la polyphonie. Il s’agira toujours de mieux faire entendre l’œuvre avant qu’elle ne revienne définitivement à elle.

Celui qui transcrit n’oublie pas la solitude qui est celle du créateur au moment d’inventer. Mais il sait aussi que le compositeur ne crée jamais seul. La transcription est l’une des manières de donner voix à ces dialogues qui, toujours, se tissent d’un compositeur à l’autre. Il n’est pas un hasard, d’ailleurs, que les créateurs qui ont le plus revendiqué leur foi éperdue en la table rase aient si peu transcrit. Transcrire, c’est admettre que la musique des autres a quelque chose à vous dire.

Une transcription est un hommage et une trahison. Mais elle est et reste l’un des plus beaux dérivatifs scripturaux d’un texte original admiré. Elle est un acte fait de déraison et d’humilité.

François Meimoun


Né en 1979, François Meïmoun effectue ses études au Cnsm de Paris auprès de Michael Levinas, à l’Université Sorbonne-Paris IV et à l’Ecole des Hautes Etudes (thèse sous la direction d’Alain Poirier).

Ses oeuvres sont jouées par de nombreux solistes et ensembles (Armand Angster, Quatuor Benaïm, Quatuor Ardeo, Alain Billard, Florian Frère, Chen Halevi, Sébastien Vichard,…) et programmées dans des festivals en France (festival d’Aix en Provence, festival de Chaillol, festival de la Chaise-Dieu, Cabaret contemporain, les Rencontres de la Prée, Centre Beaubourg, festival de Pâques de Deauville, journées Proquartet) et à l’étranger (festival Zeitkunst à Berlin).

Il est en résidence à l’Abbaye de la Prée entre 2011 et 2012, et en résidence au festival de Chaillol pour lequel il compose Tara, premier volet du portrait musical d’Antonin Artaud.

Il compose actuellement son Quatuor IV pour l’Association ProQuartet et participera à l’Atelier opéra en création’ au prochain festival d’Aix en provence.

Ses oeuvres sont éditées chez Aedam, Artchipel et Durand-Universal.

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