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La Chronique littéraire d’Émile COUGUT.


La nouvelle collection « Méditerranées » des éditions de l’Harmattan, sous la direction de Jacques Bouineau, a pour objectif d’étudier les racines culturelles méditerranéennes des pays du pourtour de cette mer, empreints de cette « romanité » qui les rendent uniques par rapport d’autres pays ne bénéficiant pas des atouts de la « mare nostrum »…

Cette collection qui a fait déjà l’objet d’une dizaine de parutions aussi diverses que « Personne et res publica » ou la « Sociologie politique du Maroc », vient de publier : La laïcité : nouveaux regards sur l’Antiquité et le Moyen Âge. Il est composé de neuf contributions de doctorants ou de professeurs agrégés officiant dans nos universités.

Il s’agit d’un livre « savant », fait avant tout pour des « sachants ». Ainsi, certaines contributions ne sont lisibles que si on maîtrise parfaitement le verbiage des sciences humaines ou si on prend le temps d’interrompre la lecture pour se plonger dans un gros dictionnaire (le petit Larousse ou le Robert n’ayant pas un nombre d’entrées assez importantes pour que nous puissions trouver les définitions manquantes à notre savoir).

Ainsi, même si le fond de l’article semble très intéressant, il est difficile de comprendre plus de la moitié de : Quand les amants meurent : ou Tristan et Yseut meurent-ils laïques ? Enquête dans le Tristan en prose, si on n’a pas lu cette version de ce mythe et surtout si on ne cherche pas la signification de « extradiégétique », « intradiégétique », « létalité » (il ne s’agit pas d’un mot se rapportant aux armes létales) et « atrabilaire létal », « caractère perlocutoire » et autres « image métonymique » ou « sollenisation pathétique ». Même le correcteur d’orthographe de mon ordinateur, en qui je n’ai qu’une confiance limitée, n’en connait pas la moitié !

Cela étant, le thème de cette parution est particulièrement alléchant, bien qu’un peu ambigu : va-t-on lire l’histoire de la laïcité des temps anciens, ou cette histoire décryptée à la lumière de ce concept ? J’aurais tendance à dire un peu des deux, pas tout a fait une histoire de la laïcité, pas tout à fait l’Antiquité et le Moyen Âge étudiés à travers la laïcité. Parfois, on se demande si l’auteur ne mentionne le concept de laïcité que pour voir publier sa contribution (laïcité chez les peuples sud-scandinaves avant l’Age de Fer ?), parfois c’est pour nous expliquer doctement que ce concept était totalement absent de l’univers mental des humains de l’époque étudiée (la légitimité du pouvoir romain par Jupiter).

De fait, tout dépend de ce que l’on met dans le terme de laïcité, surtout dans un univers culturel comme le notre qui donne à ce concept un signifiant qui n’existe dans aucun autre pays au monde. C’est ce que fait Jacques Bouineau dans son éditorial : pour lui il faut dépasser le concept de laïcité comme la séparation du civil et du religieux, car elle finit par devenir une sorte d’idéologie de substitution, une sorte d’anti-religion. Par contre il préfère voir dans la laïcité l’ensemble des domaines dans lesquels les activités humaines se déroulent non en dehors, mais à côté du contrôle de ou des dieux.
D’où, et c’est le contenu des contributions, dans toute les sociétés on constate qu’existe une sorte d’espace public soumis à la loi et à la morale, dont le fondement est le bien commun et ce sans intervention divine directe ou indirecte à travers des règles religieuses régissant la vie quotidienne des membres de la société étudiée.

La principale objection que l’on puisse faire à ce raisonnement est que la loi, la morale sont apparues avant tout avec l’idée du divin. Il suffit de relire Tristes tropiques de Claude Lévis Strauss ou le supplément au Voyage de Bougainville de Diderot, pour comprendre que l’interdit, le tabou sont avant tout le résultat d’expériences empiriques qui ont trouvé force de loi quand on en a fait des règles religieuses.
Les sociétés antiques et du Moyen Âge, en occident, sont baignées de religiosité. Dire que comme chez les peuples scandinaves transgresser les prescriptions religieuses sont des indices montrant l’apparition de l’idée de laïcité, cela n’engage que l’auteur de l’article.

Soit, au XIII siècle, on assiste à un glissement, qui va aller en s’accentuant, de la charge des institutions de charité des religieux vers les laïcs. Mais à cette époque, pour un laïc faire preuve de charité, s’occuper des miséreux était surtout et avant tout une démarche essentiellement religieuse, un moyen efficace pour gagner sa place au Paradis sans passer par la case Purgatoire. Il suffit de visiter les hospices de Beaune pour s’apercevoir que la démarche du chancelier Rollin est très intéressée : la vue du magnifique triptyque où il est représenté en prière est là pour nous le prouver.

Bien sur, dans Isocrate, l’idée de laïcité telle qu’elle va se développer en France au XVIIIème siècle est présente : pour ce philosophe épicurien, il n’est pas grave d’infliger un affront aux Dieux, car le citoyen se définie par la vertu, c’est-à-dire qu’il occupe parfaitement la place que la société lui a assigné. Des parallèles sont évidents avec des passages entiers des fragments sur la révolution française de Saint Just, dans lesquels l’ange de la révolution insiste sur la vertu des citoyens et le rôle de l’éducation. Mais même les Robespierristes n’étaient pas des laïcs au sens où nous l’entendons de nos jours : soit les « signes de la superstition » religieuse furent combattus, détruits, mais pour ériger un autel à une nouvelle déesse : la Raison…

Tout manquement à une règle religieuse, tout pouvoir (même s’il résulte d’un lien privilégié avec des entités divines) édictant des lois régissant les rapports des hommes dans la société, sont-ils des preuves d’une certaine idée de laïcité ou d’une sécularisation de celle-ci ? Voilà la question qu’il serait bon de se poser. Ou tout du moins, arriver à répondre à une autre toute simple mais qui n’a pas de réponse satisfaisante : « qu’est-ce que la laïcité ? ». Cette contribution amène le lecteur sur un boulevard où tout ce qui n’est pas du domaine du religieux est du domaine de la laïcité.
Pourquoi pas ?

A noter que la « varia » qui clos ce livre est une contribution particulièrement riche et qui ne peut manquer de faire réfléchir le lecteur d’Arnaud Jaulin qui s’intitule : « de l’homme stoïcien à l’homme des droits de l’Homme ». Une réflexion profonde et intelligente sur l’impossibilité d’avoir une vision universelle de la nature humaine.
Rien que pour ces quelques pages, mais aussi pour la préface qui résume parfaitement les contributions, ce livre mérite d’être lu.

Emile COUGUT


La Laïcité

Nouveaux regards sur l’Antiquité et le Moyen Âge.

Jacques Bouineau

Editions L’Harmattan. 15€


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