An artistic restoration


Il est souvent très compliqué de faire remettre en état un objet. Bien souvent, on ne sait pas bien où l’on va et le, ou les restaurateurs s’en occupant, s’arrachent les cheveux. Quant au délai nécessaire, il dépasse parfois l’entendement du marchand pressé de revendre ou la patience du collectionneur qui voudrait bien pouvoir admirer l’objet impeccable, dans son cadre de vie. Et si, par malheur, plusieurs corps de métier sont indispensables c’est la catastrophe : tous n’ont pas les mêmes agendas…Et dîtes-vous bien que les bons restaurateurs sont peu nombreux, donc très sollicités. Leurs délais et leurs prix sont en conséquence. Certains des plus doués d’entre-eux sont, parfois, devenus d’excellents antiquaires ou d’incollables experts.

La vertu cardinale dans ce type de situation étant, non la patience, mais la philosophie…Ainsi va la vie…

C’est le résultat qui compte me direz-vous ? Certes mais quel résultat ? Un « à peu près  » ne suffit pas à notre époque ! C’était valable dans les années 60 et encore au début des années 70. Aujourd’hui, ce serait impensable : la perfection est une nécessité sinon l’objet ne vaudra pas grand-chose, le restaurateur non plus d’ailleurs. Quant au prix de revient, il peut doubler facilement le prix d’achat, voire plus…En plus d’être « un philosophe », l’acquéreur de l’objet doit aussi être pragmatique, optimiste et à l’aise financièrement. Et le restaurateur me demanderez-vous ? Intelligence, doigté, habileté technique, sens des valeurs, bonnes connaissances historiques lui seront indispensables pour arriver au but sans trop « en baver ».

Sacerdoce ? Incontestablement oui, mais ce sont les risques du métier d’antiquaire comme de celui de restaurateur…En revanche, quelle fierté de pouvoir se dire, au regard de l’objet rajeuni : « j’avais raison de l’acheter  » ou «  j’ai réussi un travail de remise en état unique», sous-entendu : « cela me fera de la publicité !  »

Tout cela paraît un peu abstrait ? Bien, passons à un exemple concret récent puisque l’objet vient d’arriver de chez « deux restaurateurs » après…un an et demi d’attente !
Il s’agit d’une « exceptionnelle sculpture en terre vernissée émaillée en forme de rhinocéros au naturel à l’imitation du bronze. Il est debout sur une terrasse rectangulaire posée sur un socle en bois de noyer et pitchpin avec à l’intérieur une boîte à musique ; sur le dos de l’animal une selle avec de chaque côté en demie ronde bosse une tête africaine coiffée d’un turban décoré en polychromie ; sur la selle est posé un palanquin amovible dans lequel est inclus une pendule dont le cadran est décoré d’armoiries. Largeur de l’animal : 40 cm, hauteur sans le socle : 39cm, profondeur 16,5 cm, origine : Angleterre vers 1880  ». Tel était l’intitulé de présentation de l’objet par la salle des ventes, dans l’ouest de la France.

Le plus simple pour le profane qu’est généralement le lecteur, c’est de regarder la photo représentant l’objet avant remise en état. C’est plus intelligible qu’un beau discours.
Il verra immédiatement que l’objet était sale, délavé. Le mouvement était hors d’usage, à l’instar de la boîte à musique complètement rouillée. Des traces de découpes de métal étaient présentes au fond de la boîte mais, heureusement, aucune lame de la boîte à musique ne manquait ni ne paraissait faussée, ce qui eut été irrécupérable. Quant au rhinocéros, le vernis avait quasi-disparu et il se retirait du socle à la main ! Personne n’imaginait encore ce qu’il faudrait faire pour lui donner une seconde jeunesse. Un trou sous le ventre de la bête et un autre à l’intérieur du « palanquin amovible » (on croit rêver), semblait indiquer une relation originelle entre le mouvement de pendule et la boîte à musique. C’est ce que le restaurateur et l’acheteur auront le plus de difficultés à comprendre, n’anticipons pas.

Au visu réel de l’objet, la première action c’est de trouver des restaurateurs compétents. Coup de chance, il en existait une capable de nettoyer le rhinocéros sans faire de catastrophe. C’est une femme très capable et imaginative. Le miracle se produit quand elle dit connaître un atelier d’horlogerie, dans la région (en Provence), qui doit pouvoir tout faire. Il est impossible de confier la sculpture avant que la restauratrice ait complètement terminé le nettoyage car l’horloger doit régler le mécanisme et, pour cela, il doit l’adapter sur l’animal, double attente donc. C’est elle qui découvrira, après nettoyage, que l’objet est signé par un certain [**V. Hugelin,*] un parfait inconnu.

Le mouvement d’horlogerie porte un tampon « [**Japy frères Paris 1856*] », manufacture de mouvements de pendules très connue à l’époque. Il devient facile de dater l’objet : entre 1856 et 1900.

Les recherches de la restauratrice, sur internet, finissent par payer car elle découvre un autre exemplaire du même modèle, portant la même signature , daté 1867, sans boîte à musique, vendu par la galerie [**Antiquités Bastian*]  à Strasbourg. Tout va alors s’éclairer en ce qui concerne « le pedigree » de l’objet.

Il s’agit d’une sculpture en terre vernissée émaillée créée à [**Strasbourg *] vers 1865 par un certain [**Victor Joseph Hugelin *] (1820/1884), poêlier de profession. Cet homme est issu d’une lignée de faïenciers strasbourgeois depuis le 17ème siècle. Il est devenu célèbre par son importante production de poêles durant le troisième quart du 19ème siècle.

Voulant se diversifier, il imagine une petite série de rhinocéros polychromes ( au plus une dizaine sera fabriquée). Posé sur une base rectangulaire, le mammifère se dresse de manière statique et porte sur son dos un baldaquin d’où tombent deux pans de tapis à pompons, chacun orné d’une tête de nègre enturbanné. Le baldaquin aux lignes galbées est centré d’un cadran de pendule dans le même matériau, qui cache le mouvement d’horlogerie. La base est donc en bois et inclus la boîte à musique. La signature JHugelin se trouve en bas à droite. Deux autres rhinocéros de Hugelin sont connus à ce jour et répertoriés. Un autre en camaïeu vert, de [**Théodore Deck qui*] fut l’élève de Hugelin, est catalogué.

Ce type de rhinocéros n’est pas un cas unique, on le rencontre en bronze, porteur d’une pendule, dès le milieu du 18éme siècle. L’Europe de l’époque est folle du rhinocéros, animal qu’elle découvre suite à l’arrivée d’un exemplaire vivant, d’abord en Hollande puis voyageant sur tout le continent (de 1741 à 1758). Le modèle existe aussi au 19ème siècle bien entendu, toujours en bronze.

En revanche, il est inconnu dans cette matière comme en faïence que ce soit au 18ème comme au 19ème siècle.

Une fois l’étape de la remise en état de l’animal achevée, l’objet part pour l’atelier d’horlogerie. Il y en aura pour dix mois d’attente. La restauration du mouvement, classique, ne posera pas de problème particulier. Celle de la boîte à musique non plus. Elle est sonore, puissante et toutes les lames ont pu être nettoyées. Il n’en sera pas de même lorsqu’il s’agira de la relation entre les deux. On finira par comprendre qu’elle n’exista jamais, mais qu’à l’époque tout fut tenté pour la créer, en vain. Pourquoi ? Parce que le cadran est en terre vernissée émaillée et pas en émail blanc !

Ce qui signifie qu’étant bien plus épais (plus de dix fois), le cadran en terre vernissée ne laisse qu’un espace réduit entre l’intérieur du cadran et l’axe des aiguilles, là où obligatoirement doit se situer la relation. Il se révèle donc que cette pendule fut le PROTOTYPE qui servit à la création du modèle de la série. C’est la seule explication pour l’ensemble des problèmes rencontrés, par exemple la présence de nombreux trous dans le socle, ou cette relation impossible entre mouvement et boîte à musique.

Cet objet spécial est reparti à Paris où il sera proposé dans une grande exposition…Pour quelle destination s’en ira-t-il  Après l’Alsace, la Bretagne et la Provence ? Mystère…

Jacques Tcharny


WUKALI 16/07/2016
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