About Mozart’s masterpiece, roots and influences


Par Francis-Benoît Cousté / Presque tout a été dit sur le personnage de [**Don Juan*] – mythe provocateur que tout le monde aura cherché à récupérer (chrétiens, marxistes, libertaires, sadomasochistes, psychanalystes, etc.)

Au total, plus de 6.000 ouvrages – littéraires, musicaux ou d’exégèse – auront été écrits autour de ce personnage sorti tout armé de l’imagination du moine [**Tirso de Molina*] (de son vrai nom Gabriel José López Téllez), dans sa pièce intitulée El Burlador de Sevilla y convidado de piedra (« Le Trompeur de Séville et l’invité de pierre »).
[Cependant que le Don Quichotte de Cervantès, publié 15 ans auparavant, n’eut guère de postérité littéraire ou artistique… Une confrontation de ces deux légendes serait certes passionnante, mais justifierait d’une tout autre démarche.]

Bien sûr, Don Juan n’est pas un mythe au sens traditionnel, folklorique ou ethnologique… Il n’en est pas moins devenu un archétype poétique et psychologique qui trouve sa dimension la plus universelle dans le Don Giovanni de Mozart.

[**Mozart*] était franc-maçon depuis plus de trois ans lorsqu’il entreprit, en 1787, d’écrire son Don Giovanni, en collaboration avec le vénitien abbé, d’origine juive, [**Lorenzo Da Ponte*] (1749-1838), déjà librettiste des Noces de Figaro.

D’après leur correspondance, il semble cependant que ce soit Mozart qui ait décidé de la structure du livret et du profil psychologique du séducteur.

[Piquant détail : c’est le fameux violoniste et séducteur [**Giacomo Casanova*] qui aurait conseillé Mozart – son frère en maçonnerie – pour établir le portrait, non de Don Giovanni, mais de son valet, Leporello.]

Mozart s’était d’abord montré réticent devant le sujet proposé par Da Ponte. Suite au Dom Juan de [**Molière*], en effet – qui inclinait déjà vers la bouffonnerie (pour mieux faire passer la critique sociale sous-jacente) – ce héros était devenu un personnage de tréteaux, manière d’Arlequin de la commedia dell’arte, très populaire certes, mais dédaigné par la bonne société.

C’est le Sturm und Drang, romantisme naissant [apologie rousseauiste de l’individualisme], qui rendit à ce mythe ses lettres de noblesse. S’inspirant de ces idées nouvelles, un nouvel opéra venait justement de triompher à Venise, en 1786 : Don Giovanni ou Le Convive de pierre, du musicien [**Giuseppe Gazzaniga*] et du librettiste [**Giovanni Bertati.*]

Cette réactualisation du mythe et son succès imprévu convainquirent Mozart d’écrire son Don Giovanni. Pour lequel, d’ailleurs, l’abbé Da Ponte pillera sans vergogne le livret de Bertati… Mais c’était pratique courante à l’époque (Souvenez-vous de [**Jean-Sébastien Bach*], reprenant intégralement – tout en changeant de soliste – certains concertos de [**Vivaldi*]).


Wilhelm Furtwängler dirige l’Orchestre philharmonique de Vienne. Festival de Salzburg 1954)


Afin de mieux comprendre la fascination exercée par ce personnage sur Mozart, quelques mots sur l’homme et le compositeur :

Si Mozart est, sans doute, l’un des plus grands musiciens de l’histoire, je ne verserai pas – pour autant – dans la classique hagiographie humaine ou musicologique.
Mozart n’était pas aussi angélique que l’on veut bien dire. « Humain trop humain », il ne fut jamais exempt de tout reproche…

Personnage duel, il assumait volontiers ses contradictions :

• Nonobstant une éducation raffinée, il aimait à s’encanailler – témoin sa correspondance d’une ébouriffante scatologie…
• Bien que fort épris de son épouse, il n’eut de cesse de la tromper : laquelle, prénommée [**Constanze*] (!), cousine germaine du compositeur [**Carl Maria von Weber*], le lui rendit d’ailleurs assidument ! Mœurs du temps…
• Malgré sa fulgurante intelligence et la prodigieuse organisation de son cerveau, laquelle lui permettait de composer directement et quasiment sans rature les partitions les plus complexes [il n’est que de consulter, à la BnF, le manuscrit de Don Giovanni] – ne disait-il pas lui-même écrire si vite que ses doigts lui en faisaient mal ? -, Wolfgang a toujours été incapable de gérer le budget familial.
• Inconséquent et dépensier, il ne pouvait résister à son goût frénétique de la fête… « Omnia illico » : il voulait tout, tout de suite !
• Lorsqu’on ne le payait pas pour écrire de la musique, « le divin Mozart » (comme on dit…) allait perdre au jeu des sommes astronomiques, s’enivrer au punch ou courir la gueuse. D’où la vertueuse indignation de [**Beethoven*] et [**Kierkegaard*], bons apôtres…


Renée Fleming/ Donna Anna, Kiri Te Kanawa/ Donna Elvira, Hei-Kyung Hong/ Zerlina, Jerry Hadley/ Don Ottavio, Bryn Terfel/ Leporello et Robbins/ Masetto


D’ailleurs Mozart ne fit jamais œuvre de moraliste, pas plus dans Così fan tutte ou Le Nozze di Figaro (opéras aux si funestes livrets, selon nos féministes…) que dans Don Giovanni. Surtout pas dans Don Giovanni, personnage pour lequel il éprouvait, sans doute, la plus vive sympathie, voire de l’empathie… Et l’on chercherait en vain, dans ses écrits ou sa gigantesque correspondance, la moindre allusion métaphysique…

Malgré « l’affaire Hofdemel » [Wolfgang avait séduit l’épouse d’un frère de sa Loge – ce qui explique, sans doute, l’absence de tout franc-maçon à ses obsèques], Mozart fut un franc-maçon sincère et convaincu. N’est-ce pas lui qui fit initier son propre père [**Leopold*] et son maître et ami [**Joseph Haydn*] ?

Très sensible aux idéaux d’amour et de fraternité qui président aux travaux de l’Ordre, Mozart fut toujours très assidu en Loge. Bien que son aspiration à la sagesse et à l’unité ait été constamment battue en brèche par cette légèreté, cette dualité qui lui était constitutive.
[Ne pourrait-on dire de lui ce que [**Paul Hazard*] disait de [**Montesquieu :*] « Il y avait deux Montesquieu. L’un qui écrivait « De l’esprit des lois », l’autre qui faisait de l’esprit sur les lois »…]

Mais [quoi qu’en pensât Beethoven, qui disait que le Don Giovanni de Mozart « outre une débilité, était une mauvaise action »], l’art n’a rien à faire avec les bons sentiments !
Ce qui peut expliquer le relatif académisme de la plupart des pièces destinées à son Atelier – mises à part, bien sûr, l’admirable Musique funèbre maçonnique et les pièces composées pour son frère de Loge le clarinettiste [**Anton Stadler.*]

C’est, en effet, dans la complexité, les contradictions et l’ambiguïté – plutôt que dans la sérénité univoque – que s’exprime le mieux le génie du compositeur.
Plutôt que de [**Sarastro*], qui dans sa perfection hiératique l’intimide [image du père ?], Wolfgang est le frère de Tamino, de Papageno, de Pamina, de Cherubino, de Don Ottavio et, bien sûr, de Don Giovanni !

Personnage tout entier dans sa profession de foi : « Viva la Libertà ! Io me voglio divertir » (Je veux me divertir), Don Giovanni est ontologiquement libre – bien au-delà de toutes contingences morales, sociales ou psychologiques. À la différence du profanateur qu’est le Dom Juan de Molière, Don Giovanni ne bafoue pas ces contingences, il les ignore – superbement, innocemment !

Et c’est là que le personnage de Mozart atteint – et lui seul – à la pureté du mythe : à la fois inhumain et surhumain, dieu et animal, Don Giovanni ignore la culpabilité. Il n’a pas de sur-moi, la notion de péché lui est étrangère. Il ruse, mais sans nulle méchanceté ni perversité…

Contrairement, encore une fois, au Dom Juan de Molière qui n’est qu’un tartuffe cruel, le Don Giovanni de Mozart est toujours sincère : c’est toujours, pour lui, la première fois ! Il n’a pas de mémoire, ne se retourne jamais ; son passé s’abolit au fur et à mesure.
Il ne reconnaît même pas celle qui dit être sa femme – ni à sa voix, ni à son odeur sui generis. Alors qu’il « sent » les femmes, avant même de les apercevoir : « Zitto ! Mi pare sentir odor di femmina ! » (« Silence ! Il me semble percevoir une odeur de femme », dit-il à son valet Leporello – lequel marmonne : « Morbleu ! Quel parfait odorat ! »)
N’est-ce pas, d’autre part, ce même Leporello qui tient le catalogue des conquêtes de son maître, et non pas lui ?…

Don Giovanni ne se pense ni dans le passé, ni dans l’avenir : il est présent, formidablement présent, avec sa joie de vivre, son « appétit barbare » [Ah, che barbaro appetito, s’exclame Leporello].

Ignorant de toute finitude, il n’éprouvera que de l’étonnement en voyant surgir sa Mort : « Tiens, je ne l’aurai pas cru ! » s’exclame-t-il. Seul, sans ascendance ni descendance, tel un « Alien », Don Giovanni aura donc échappé, jusqu’à la fin, à la malédiction du temps, à l’angoisse métaphysique…

Dès qu’il fut initié, Mozart cessa toute pratique religieuse – ce qui ne signifie pas, pour autant, qu’il fût athée. Le texte de sa dernière cantate maçonnique peut nous éclairer sur ses sentiments : « Hommage au Créateur, dit-il, qu’il soit Dieu, Jéhovah, Osiris ou Brahma ! » Croyance plutôt donc déiste, syncrétiste…

Don Giovanni ne prononce jamais les mots de « Dieu » ou de « Ciel » ; sa seule prière est : « Amour, conseille-moi ! »
Étonnantes sont toutefois les paroles du chœur final de l’opéra : « Resti dunque quel birbon con Proserpina e Pluton ! » (Qu’il reste donc ce coquin avec Proserpine et Pluton).

Le personnage de Don Giovanni n’est donc pas entièrement négatif [comme l’est le Dom Juan de Molière]. Et Mozart était sans doute fasciné – ainsi que nous-mêmes à travers lui – par l’éternelle adolescence, l’arrogante disponibilité (sans état d’âme) de son héros.

Mozart – qui avait, quant à lui, tellement besoin d’amour, de tendresse, de sympathie – devait secrétement envier la force d’un tel Égo, parfaitement autarcique…
Sans méchanceté, Don Giovanni est aussi sans pitié ! Asocial absolu, il est incapable de compassion, de sympathie, voire d’amour. Ce qu’en toute bonne foi, il appelle « amour » n’est que fornication… Compulsivement sujet, il ne conçoit les autres qu’en tant qu’objets.

Alors qu’il composait Don Giovanni, Wolfgang écrivit à son père, à propos de la mort : « Je me suis tellement familiarisé avec cette véritable et parfaite amie de l’homme que son image, non seulement n’a rien d’effrayant pour moi, mais qu’elle m’est très apaisante, très consolante ».

Mozart ne juge-t-il pas là son personnage ? La mort n’étant une épreuve que pour qui ne s’y est pas préparé…


Distribution : Mariusz Kwiecien (baryton), Don Giovanni ; Luca Pisaroni (baryton), Leporello ; Stefan Kocán (basse), le Commandeur. Chœurs et Orchestre du Metropolitan Opera de New York sous la direction de Fabio Luisi (octobre 2011).


On peut certes faire une lecture maçonnique du lumineux sextuor vocal qui, après l’engloutissement de Don Giovanni, conclut l’ouvrage – apportant après la tension la délivrance, après l’obscurité la clarté…

Comme il en va dans l’Ode funèbre maçonnique du même compositeur – qui, intégralement écrite en do mineur, se clôt sur un radieux accord de do majeur.

Au XIXe siècle – Romantisme oblige -, on supprimait ce lumineux final, pour clore l’ouvrage sur la spectaculaire disparition d’un « Fornicateur en série ». Ce fut notamment le choix de [**Gustav Mahler*]… D’ailleurs, la joie recueillie de cet ultime sextuor vocal n’aura-t-elle pas, sans doute, inspiré à[** Beethoven*] – quoi qu’il en eût… – le final de sa IXe Symphonie ?

En nos temps de pornographie galopante, le sexe sans amour ne fait plus guère l’objet de scandale… Et il est banal de dire aujourd’hui que Don Juan est surtout un homme d’emprises, de pouvoir – homme politique ou manager. N’a-t-on pu même insinuer que « le séducteur type a plutôt, aujourd’hui, un fauteuil à la Chambre que des qualités au lit » ?

Pour retrouver, à notre époque, le même mélange de fascination et de répulsion que pouvait naguère inspirer Don Juan, peut-être faudrait-il aussi chercher du côté de certains personnages plus ou moins marginaux qui incarnent la recherche d’absolue liberté individuelle – au parfait mépris des règles de la société.

Dans son ambiguïté essentielle, Don Giovanni reste indéchiffrable : Mozart, au fond de lui-même, le sait innocent. Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter les accents inoubliables qu’il lui prête…

Pour terminer, je citerai (de Mozart, le frère en maçonnerie) [**Johann Wolfgang von Goethe*] qui plaçait Don Giovanni aux cimes de l’art lyrique : « La chance de revoir jamais pareil chef-d’œuvre se trouve anéantie par la mort de son auteur ».

[**Francis-Benoît Cousté*]


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WUKALI Article mis en ligne le 03/09/2019, initialement publié le 08/03/2019

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