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La mort moderne, un réédition qui tombe à point

par Émile Cougut

Carl-Henning Wijkmark vous connaissez, l’auteur de La Mort moderne ? Voilà un livre qui vraiment n’a pas vieilli. C’est qu’écrit en 1978, il y a donc plus de 40 ans, on a l’impression que l’encre qu’a utilisée l’écrivain n’est pas encore séche tant il nous parle de l’actualité. 

Soit, ce n’est qu’une réédition puisque La mort moderne est parue dans notre douce France en 1997 et a fait une adaptation au théâtre en 2009 sous le titre : Une mort moderne : la conférence du docteur Storn. Mais, l’actualité mondiale était loin d’être la même à cette époque, la pandémie de la covid 19 ne ravageait pas le monde, ne remettait pas en cause jusqu’aux fondements philosophiques, moraux des sociétés occidentales.

Jamais, avec tant de force, s’est posé le dilemme du choix entre l’économie et la vie. En Europe, seule la Suède a privilégié l’économie. Est-ce un hasard ? Sûrement pas. Le modèle suédois qui fut tant loué au niveau de ses politiques sociales a toujours eu un revers, nettement moins attrayant et que ses laudateurs évitent de mentionner. C’est comme les fans du Che qui ne parlent jamais du programme politique qu’il exposa lors de son premier voyage en France : « fusiller et encore fusiller », ce qui n’est pas une vision particulièrement humaniste de la politique.

Pour en revenir à la Suède, bien peu se souviennent que c’est la dernière démocratie qui a aboli les lois eugénistes au début des années 80 : on élimine les handicapés, comme cela on peut montrer que des grands blonds aux yeux bleus dans une forme physique extraordinaire. Soit, la prévention au niveau sanitaire passe par une hygiène parfaite à tous les niveaux : ne pas fumer, interdiction de boire de l’alcool (sauf les week-ends) et du sport, encore du sport, toujours du sport. Soit, les pays nordiques qui appliquent cette politique ont les taux de suicide les plus élevés au monde, mais ils sont souvent présentés en modèle. Et la Suède en est le symbole le plus utilisé. Depuis Bernadotte, il existe, c’est vrai, un lien très particulier pour ne pas dire affectif entre la Suède et la France. Mais je m’égare, là n’est pas le sujet de ce livre.

Nous sommes dans un endroit discret dans le fin fond de la campagne suédoise. Se tient une conférence, secrète, du groupe de travail Phase Terminale de l’Être Humain. Rien que le titre montre le sujet sur lequel ce groupe réfléchit en prenant compte des questionnements autour de la biologie, de la chimie, de la philosophie, de la théologie et surtout de l’économie. De fait, il y a un constat : face à l’évolution de la démographie, il y a de moins en moins de classes d’âge qui travaillent et créent de la richesse, alors que les retraités deviennent de plus en plus nombreux et coûtent de plus en plus à la société. La solution n’est-elle pas en quelque sorte de faire diminuer cette classe d’âge ? Bien sûr, toute mesure qui ressemblerait de près ou de loin à de l’eugénisme est inconcevable depuis les nazis. Encore que, pensent certains, on peut se fixer un tel objectif à long terme, quand les mentalités auront évolué et que cette solution deviendra une évidence (tout comme et évident que certaines catégories sociales, comme les politiciens, utiles à la société, ne seraient pas soumis à cette loi). D’ailleurs, tout ce qu’a fait Hitler n’est pas à jeter. Pour y arriver, il faut sortir du raisonnement purement individuel, pour aboutir à un raisonnement social : faire comprendre à tout un chacun que mourir est un bienfait pour la société qui ne dépensera pus sa richesse inutilement pour des personnes improductives et de plus en plus coûteuses au vu des frais médicaux qu’ils engendrent.

On pourrait, disent les participants, se poser les mêmes questionnements pour certains handicapés physiques ou moraux ou encore pour les délinquants multirécidivistes qui eux aussi représentent un coût important pour la société. De fait une société, pour être performante ne doit avoir en son sein que des personnes productives, créatrices de richesses. « La valeur d’une vie doit tout d’abord être estimée en termes économiques et sociaux. Il s’agit non de prendre en compte des concepts comme la valeur ou la dignité humaine, mais l’utilité sociale future de tel ou tel individu, évalué en argent. »

Il faut revenir sur la mentalité actuelle : «à savoir que les personnes âgées ont le droit à une vieillesse confortable parce que ce sont eux qui ont « édifié cette société ». Mais, et si leur vieillesse finissait par coûter si cher qu’ils en viennent à abattre eux-mêmes ce qu’ils ont construit ? »

Bien sûr tous les participants ne partagent pas ces idées. Le choc entre les pragmatiques, assujettis, esclaves des dures lois de l’économie et les idéalistes, défenseurs de la liberté individuelles, du libre arbitre. L’éternel débat entre les défenseurs de l’individu et de l’intérêt général. Comment trouver un équilibre entre ces deux notions, entre ces deux conceptions qui entraînent des choix de société très différents ?

Heureusement pour surmonter ce problème qui ne pourra jamais être résolu, existe-t-il un « plan B » : faire des cadavres une mine de produits divers et variés. Au lieu de brûler les corps ou les laisser pourrir, il faut les recycler, ainsi, au-delà de la mort, tous les individus continueront à être utiles à toute la société.

Même si ce n’est pas dit aussi crûment, bien des personnes pensent, (il suffit de lire des milliers de « posts » dans les réseaux sociaux), que la pandémie actuelle n’est pas si terrible que ça car les victimes sont des personnes âgées ou ayant d’autres pathologies mortifères. D’une façon subliminale, elles disent que la mort de ces personnes n’est pas si intolérable que ça, car leurs frais médicaux coûtent cher pour la solidarité nationale. Et puis, moins il y a de vieux, plus il y a en proportion de jeunes, productifs, porteurs d’avenir. Six mois de pandémie, et la moyenne d’âge des Suédois, baisse. Et ce avec l’aval, l’assentiment de la majorité de la population.

Les participants à cette réunion imaginaire n’en rêvaient pas tant.

Carl-Henning Wijkmark aborde bien d’autres problèmes comme les rapports entre la règle de droit édictée par le pouvoir et ses rapports avec le droit naturel, les limites du vote en démocratie, l’adaptation souvent difficile entre les principes moraux et les réalités sociales quotidiennes.

La Mort moderne, voilà s’il en est un livre d’utilité publique, il faut qu’il soit obligatoirement étudié non seulement dans les études de philosophie ou de théologie, mais aussi, voire, surtout, dans la filière des sciences politiques.

La mort moderne
Carl-Henning Wijkmark
éditions Payot-Rivages. 18€

                                    

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