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D’Alphonse Daudet au Prix Goncourt

par Pierre-Alain Lévy

Associer Alphonse Daudet au prix Goncourt peut étonner. En effet, un problème chronologique se pose d’emblée. L’auteur des Lettres de mon moulin meurt à la fin de l’année 1897 alors que le premier prix Goncourt sera seulement remis en 1903. Comment établir dès lors un lien entre l’écrivain originaire de Nîmes et la récompense littéraire la plus prisée aujourd’hui en France ? C’est par cette question que Gabrielle Hirchwald, enseignante-chercheuse à l’Université de Lorraine et au demeurant plume de talent à WUKALI, introduit la conférence qu’elle a donnée à Nancy le 9 janvier 2023 dans le cadre de l’Université de la Culture Permanente.

Le temps d’un film d’une heure et demie, cette spécialiste de la littérature de la seconde moitié du XIXsiècle et des humanités numériques a retracé l’aventure littéraire de la création du prix Goncourt dont les fondations reposent sur l’amitié indéfectible qui lia Alphonse Daudet à Edmond de Goncourt.

L’amitié Daudet-Goncourt

Lors de la représentation d’Henriette Maréchal en décembre 1865, Alphonse Daudet n’avait fait qu’apercevoir les frères Goncourt. Ce jour-là, il rencontrera aussi sa future femme Julia Allard. Ce n’est qu’après la mort de Jules de Goncourt en 1870 que l’auteur du Petit Chose fera véritablement la connaissance d’Edmond chez Gustave Flaubert trois ans plus tard. À cette époque, les écrivains et les artistes font partie de nombreux cénacles. La rencontre des deux hommes est donc à mettre en relation dans un contexte plus large, celui des auteurs réalistes qui manifestent une grande solidarité intellectuelle. Flaubert, Goncourt, les plus âgés, Zola et Daudet, les plus jeunes, ainsi que le russe Tourgueniev vont souvent se retrouver au sein d’un petit groupe qu’on appelle du nom des auteurs sifflés ou groupe des Cinq pour désigner les échecs de ces romanciers au théâtre.

Frères Goncourt Alphonse Daudet
Alphonse Daudet et Edmond Goncourt

La mort de Flaubert puis de Tourgueniev sonne le glas de ces dîners. En 1885 Edmond de Goncourt ouvre son propre cercle dans sa maison d’Auteuil dans ce qu’il appelle le fameux Grenier. Son ami Daudet y joue le premier rôle, Goncourt voyant en lui son alter ego : les deux écrivains tissent des liens d’amitié de plus en plus étroits au point qu’Edmond fait partie de la famille Daudet. Il est le témoin de mariage du fils aîné d’Alphonse, Léon, qui se marie avec Jeanne Hugo, la petite-fille du célèbre poète ; il est aussi le parrain d’Edmée, la petite dernière du couple Daudet. Pour Edmond, Alphonse devient un frère de substitution. Chacun fait bénéficier à l’autre de son réseau. Prenant le relais du frère disparu, Daudet féconde par sa conversation, par ses encouragements le talent du survivant.

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Durant plus de vingt ans, Daudet et Goncourt vont vivre une très longue amitié littéraire. Cette proximité incite le plus âgé à faire figurer Alphonse Daudet dans son testament dès 1874, en tant que membre de la future Académie Goncourt.

L’Académie Goncourt, rivale de l’Académie Française

L’idée de fonder une Académie pour Goncourt remonte avant la disparition de Jules. Mais c’est grâce à son ami Daudet que ce projet va peu à peu se matérialiser. Dans ses dernières volontés, l’auteur de Germinie Lacerteux souhaitait la publication de la seconde partie de son Journal et la création d’une société littéraire. Celle qu’on appellera l’Académie Goncourt « devra être composée de dix hommes de lettres, ni grands seigneurs, ni hommes politiques », n’appartenant pas à l’Académie Française, l’Académie rivale. Ils disposeront d’une rente annuelle, de « la somme nécessaire pour faire la rente d’un dîner mensuel de novembre à mai » et auront pour mission de remettre un prix de 5 000 francs au moins, de 10 000 francs au plus destiné « à un ouvrage d’imagination exclusivement en prose ». Le fonctionnement de l’institution et le montant de son prix seront financés par la vente des collections des deux frères, Jules et Edmond.

Alphonse Daudet fera toujours partie de la liste des futurs membres de l’Académie Goncourt ; il en deviendra l’exécuteur testamentaire puis le légataire universel aux côtés de Léon Hennique en raison de sa santé fragile. Au cours des derniers mois de la vie d’Edmond de Goncourt, une brouille passagère a pourtant terni l’affection qu’il porte à Alphonse. En effet, si Daudet n’a jamais été candidat à l’Académie française, s’il a déclaré publiquement dans la presse qu’il ne s’y présenterait jamais, s’il a écrit une satire de l’institution dans son roman L’Immortel, au printemps 1896, des rumeurs persistantes peuvent laisser penser qu’Alphonse serait prêt à revêtir l’habit vert d’autant que le contexte semble favorable. À cette époque, la Coupole ouvre ses portes aux romanciers dont Bourget et Lotide facto biffés de la liste établie par Goncourt. La maladie chronique dont souffre l’auteur des Lettres de mon moulin pourrait aussi lui épargner les visites académiques. In fine, Daudet ne cédera jamais aux sirènes des Immortels et restera fidèle à l’institution voulue par son ami. Au cours de cette période, Goncourt se sentira victime d’une trahison de la part d’Alphonse, déçu que celui qu’il estime puisse rejoindre l’autre camp. Au début de l’été, les tensions sont oubliées. Edmond vient séjourner chez Daudet dans sa maison de campagne à Champrosay, dans l’actuelle Essonne. C’est là qu’il s’éteindra brusquement en juillet 1896.

Le procès Goncourt

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Alphonse Daudet
Première ligne au centre

Au-delà de la mort de l’homme de lettres, c’est la question de la future Académie Goncourt qui occupe alors tous les esprits. Les ultimes dispositions d’Edmond privilégient la famille des lettres au détriment des héritiers naturels car la vente des biens des Goncourt servira à faire fonctionner l’institution voulue par Jules et Edmond. Au cours de l’automne, plusieurs cousins s’estimant spoliés s’apprête à demander la nullité de l’acte. Pour défendre leurs intérêts Alphonse Daudet et Léon Hennique choisissent l’avocat lorrain Raymond Poincaré tandis que Charles Chenu représente les héritiers naturels. Aucune entente n’ayant été trouvé entre les parties, le procès devient inéluctable. Les héritiers naturels seront déboutés le 5 août 1897 ; Alphonse Daudet meurt le 16 décembre de la même année, laissant Léon Hennique seul pour assurer la défense de la création de l’institution littéraire. Le jugement sera confirmé en appel le 1er mars 1900 puis par le Conseil d’État en janvier 1903. L’Académie sera donc officiellement reconnue aux termes de sept années de procédure et de près de trente ans de polémique. Le premier prix Goncourt sera remis cette même année à John Antoine-Nau pour Force ennemie.

L’amitié hors du commun entre Daudet et Goncourt a servi de ferment à la création de la future Académie. Même si l’auteur du Nabab ne l’a pas vue fonctionner, il en est à l’origine. Et sa famille a poursuivi son œuvre puisque son fils Léon fit partie de l’Académie Goncourt jusqu’à sa mort en 1942. Aussi apparaît-il évident que sans la ténacité de Daudet, de Léon Hennique et de leur avocat Raymond Poincaré, l’institution voulue par les frères Goncourt pour assurer une aide aux jeunes romanciers mais aussi pour asseoir leur immortalité littéraire n’aurait sans doute jamais vu le jour.

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Illustration de l’entête: Portraits à la Bourse (1878-1879). Edgar Degas. (détail). Huile sur toile. H. 100,5/ L. 81,5 cm.
Donation d’Ernest May sous réserve d’usufruit, 1923 © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

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