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Exposition à la bibliothèque de l’Arsenal le livre et la violence

par Pierre-Alain Lévy

Voici une exposition à venir comme on les aime sur le thème du livre et de la violence, un sujet protéiforme qui enjambe les siècles et les régimes qui se succèdent et fait appel aux différents champs des sciences humaines ainsi que de l’histoire de l’art. Et ce n’est pas un hasard si cette exposition est organisée par la Bibliothèque nationale de France dont, sans flagornerie, nous admirons toujours la qualité de l’excellence du travail de recherche documentaire au travers de ses richesses patrimoniales.. Une exposition gratuite convient-il de le souligner, une exposition stimulante pour l’esprit à voir du 14 avril au 5 juillet 2026 à la bibliothèque de l’Arsenal à Paris

Devrions nous ajouter que cette violence est, constatons-le avec effroi, ce marqueur, cette trace papillaire quasi génétique tout au long des temps (et tout particulièrement de ce XXèmesiècle qui nous constitue), et dont nous observons hélas aujourd’hui la reviviscence cruelle et ses effets dévastateurs. Il nous reste cependant la force de notre volonté et de nos valeurs amarrée dans le socle de notre mémoire, celle donc des écrits et du livre où se heurtent dans le champ des nations tous ceux qui tentent de manipuler l’histoire et donc de profiter de la volatilité des hommes.

A cet égard, il est utile de rappeler que le champ d’attention, c’est à dire la capacité à se concentrer sur un sujet, non seulement chez les enfants d’âge scolaire mais dans la société en général, a diminué dans les 30 ans écoulés, c’est ainsi que la durée d’attention de l’humain moyen n’est plus que de 8 secondes*. Le livre, l’écrit, c’est le temps long, c’est la mémoire des générations, de leurs gloires mais aussi hélas de leurs bassesses, de leurs vicissitudes et de leurs ignominies. C’est le témoin, c’est le relais, c’est aussi tragiquement le sang des hommes, Le Sang Noir, comme l’avait écrit naguère Louis Guilloux**.

Avec l’invention de l’imprimerie par Gutemberg, le temps s’accélère, le livre devient alors le huis-clos des affrontements idéologiques et des luttes de pouvoir où la violence avec son expression partisane occupe une très grande place. La représentation de la violence, de la force brutale, de l’intolérance, de la guerre comme champ de l’horreur assumé, du combat mythifié et millénariste entre le bien et le mal tel un exorcisme, ou alors aussi celui des fantasmes idéalisés comme ceux d’Octave Mirbeau ou du Marquis de Sade.

Pierre-Alain Lévy

Olécio partenaire de Wukali

*Expérience menée il y a une quinzaine d’années par Microsoft au Canada
** Le sang noir. Louis Guilloux. éditions Gallimard


La bibliothèque de l’Arsenal, site de la Bibliothèque nationale de France, expose une sélection exceptionnelle de pièces issues de ses collections, choisies par l’historien Patrick Boucheron pour nourrir un dialogue avec les conservateurs de la bibliothèque sur le thème des livres et de la violence. Du manuscrit des 120 Journées de Sodome du marquis de Sade à la maquette d’un bateau négrier, en passant par le Coran de Pierre le Vénérable ou les gravures de Jacques Callot, 87 pièces – essentiellement des estampes, des manuscrits, des volumes imprimés et des périodiques – interrogent ainsi les rapports complexes entre livres et violence, dans l’espace symbolique d’un ancien lieu de guerre, l’Arsenal, devenu lieu de savoir.

De l’Arsenal à la Bibliothèque

À l’invitation de la bibliothèque de l’Arsenal, Patrick Boucheron a souhaité considérer ce temple de la culture lettrée à la lumière du rapport entre les livres et la violence : violence qu’ils disent ou montrent, violence qu’ils propagent, violence qu’ils conservent, violence qu’ils combattent.

La bibliothèque de l’Arsenal est symboliquement le lieu idéal pour mettre en lumière cette multiplicité du rapport entre les livres et la violence, car c’est le lieu de la conversion architecturale d’un lieu de guerre, l’ancien hôtel des grands-maîtres de l’artillerie, en un lieu de savoir, une bibliothèque où sont conservées d’exceptionnelles collections de manuscrits médiévaux, de livres anciens et modernes mais aussi d’estampes. Cette conversion et cette ambiguïté, l’oxymore formé par le nom même du lieu les exprime, en unissant paradoxalement dans la même expression les livres et les armes, la paix et la guerre, la civilisation et la violence.

Un dialogue inédit autour de collections exceptionnelles

Conçue comme une déambulation savante, libre et inventive, l’exposition s’appuie sur les collections de la bibliothèque de l’Arsenal, dont sont issues les 90 pièces présentées. Elle est scandée par six moments différents d’un rapport à la violence, avec pour chacun un objet vedette de la collection autour duquel d’autres œuvres font écho, donnant lieu à des rapprochements inattendus, porteurs de sens.

À partir du manuscrit des 120 Journées de Sodome de Sade (1785), confronté aux martyres d’un livre d’heures (Heures de Boussu, 1490) et à des images de Lucrèce, on saisit un premier rapport, paradoxal, à la violence et à l’humiliation comme objet de contemplation esthétique.

Les « théâtres de cruautés » du XVIè siècle multiplient à l’envi récits de massacres et scènes macabres des guerres de religions ou des conquêtes de l’Amérique. Ces livres inaugurent une tradition de la représentation de la violence faite aux corps suppliciés qu’on retrouve, au XVIIè siècle, dans les célèbres gravures des Misères et les malheurs de la guerre de Jacques Callot (1633).

Les livres offrent parfois une chorégraphie savante de la violence. Un traité d’escrime comme la monumentale Académie de l’espée de Girard Thibault d’Anvers (1628), chef-d’œuvre d’harmonie et de géométrie, renvoie l’image d’une violence disciplinée comme auparavant, les récits de tournoi ou, plus tard, les scènes du Grand Guignol.

Girard Thibault d’Anvers, Académie de l’espée, 1630. BnF, bibliothèque de l’Arsenal

La violence dans les livres n’est pas toujours « pour rire ». Il y a des « mots qui tuent », des appels au meurtre et des slogans qui ne restent pas de papier. Les exemplaires exposés de La Libre Parole, le journal antisémite de Drumont, rappellent combien la violence littéraire ou journalistique sait se propager dans l’espace physique et social : il y a des livres qui sont des passages à l’acte.

Même le geste de traduction que l’on comprend spontanément comme pacifique peut avoir quelque chose d’agressif. Le Coran que fait traduire Pierre le Vénérable en 1141, un des fleurons de la bibliothèque de l’Arsenal, témoigne de l’ambivalence de cette activité : cette première traduction vise à connaître l’autre pour mieux le combattre. C’est, en germe, le même mouvement qui préside, des siècles plus tard, aux grammaires coloniales des langues autochtones.

De gauche à droite: Pierre le Vénérable, traduction du Coran, 1141-1143. BnF, bibliothèque de l’Arsenal
Marquis de Sade, en rouleau manuscrit des 120 Journées de Sodome, 1785. BnF, bibliothèque de l’Arsenal.

Autour du fonds anti-esclavagiste de l’abbé Grégoire conservé à la bibliothèque de l’Arsenal, où les discours pour l’abolition voisinent avec une chaîne d’esclave et une maquette de bateau négrier, on essaiera de comprendre ce que font les livres à la violence, quand, sans la prévenir ni la pacifier, ils la donnent à voir et à comprendre, c’est-à-dire à combattre.

Le parcours s’achève ainsi sur une vibrante défense de la culture comme fondamentalement civilisatrice, mais en connaissance de cause, en affrontant l’ambivalence fondamentale de cet ordre des livres qui précipite violents désordres et prises de conscience.

La Bibliothèque de l’Arsenal, un site de la BnF au cœur du Marais

Le marquis de Paulmy constitue au milieu du XVIIIe siècle une vaste collection encyclopédique de livres, manuscrits et estampes, ouverte aux savants et gens de lettres sur le site de l’Arsenal, ancienne résidence des grands maîtres de l’artillerie. Devenue bibliothèque publique en 1797 et réunie à la Bibliothèque Nationale en 1934, la bibliothèque de l’Arsenal abrite aujourd’hui une collection de plus d’un million de documents touchant à la littérature, à l’histoire et à l’histoire du livre, aux estampes, à la géographie et à la musique.

Le site conserve également des fonds spécifiques comme celui des mazarinades, des archives de la Bastille ou d’écrivains modernes ou contemporains (Huysmans, Perec, l’Oulipo).

La bibliothèque de l’Arsenal est aussi un lieu d’activités et de rencontres culturelles qui propose colloques, conférences et expositions, notamment autour de la théma- tique des métiers du livre. Le site a reçu en 2012 le label « Maison des Illustres » du ministère de la Culture.

Exposition: La Poudre et l’Encre
Du 14 avril au 5 juillet 2026
BnF/ Bibliothèque de l’Arsenal
3 rue de Sully. Paris IVe.
Métro Sully-Morland

Commissariat général de l’exposition
Patrick Boucheron, historien
Commissariat scientifique
Jérémy Chaponneau, Nadine Férey-Pfalzgraf, Olivier Bosc, Sophie Guérinot, Claire Lesage, Fabienne Queyroux

Illustration de l’entête: Les Grandes Misères de la guerre. La roue. Jacques Callot (1592-1635) estampe. ©Gallica

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