Paul Klee (1879-1940) à la Cité de la musique ?

Si le peintre suisse figure aujourd’hui parmi les plus grands artistes du XXe siècle, ses liens avec l’art musical sont avérés et connus : né dans une famille de musiciens, pratiquant le violon dès l’âge de sept ans, il fréquente salles de concerts et opéras dès son enfance et, jeune adulte, il hésitera entre une carrière musicale et une aventure artistique inédite dans sa famille. C’est pourtant cette voie-là qu’il choisira, abandonnant cette « bien-aimée ensorcelée » au profit de « la déesse du pinceau au parfum d’huile ». Mais cette conquête de nouveaux territoires est longue et ce n’est qu’après plus de quinze ans de travail constant, où la musique lui sert tantôt de gagne- pain, tantôt de nourriture intellectuelle, qu’il peut affirmer, au retour d’un voyage en Tunisie, en 1914 « Je suis peintre ! ». Ceci ne l’empêchera pas de poursuivre, tout au long de sa vie, une pratique musicale assidue, en duo avec son épouse Lily, pianiste, ou au sein de quatuors et quintettes à cordes qu’il formera avec des amis, s’attelant à toutes les grandes œuvres du répertoire classique et romantique.

Cet attachement de Klee pour la musique a déjà été exploré dans d’autres expositions, notamment à Paris en 1986 (Centre Pompidou) et à Berne (Centre Paul Klee, 2006). Mais le parti-pris retenu par la commissaire de l’exposition, l’historienne de l’art Marcella Lista, diffère des propos précédents : en optant pour un parcours volontairement chronologique, l’exposition éclaire le cheminement de l’artiste à travers les débats esthétiques les plus significatifs de son temps. Trop souvent, en effet, l’œuvre de Klee est perçue dans sa singularité individuelle ou au travers de regards formels contraignants. Ici, le parcours montre combien l’artiste s’est nourri du dialogue avec d’autres peintres, ceux du passé dans ses premières gravures, mais surtout ses contemporains qu’il côtoie vers 1912 au sein du groupe du Cavalier Bleu (Blaue Reiter) à Munich, et plus tard au Bauhaus de Weimar et Dessau : Franz Marc, Wassily Kandinsky ou Robert Delaunay figurent ainsi parmi les artistes qui joueront un rôle capital dans le développement de Klee. Et parmi ces contemporains figurent aussi des compositeurs, contrairement à l’idée, trop souvent évoquée, que Klee ne s’intéressait pas à la musique de son temps. Il entre en contact avec l’univers d’Arnold Schönberg durant la période du Blaue Reiter et assiste à une des toutes premières exécutions du“ Pierrot lunaire”, rencontre Busoni dès 1919, puis Stravinski, Hindemith ou Bartók au Bauhaus. Et il verra en Pelléas et Mélisande de Debussy, entendu à Munich en 1909, « le plus bel opéra depuis la mort de Wagner » !

L’exposition montre aussi combien l’œuvre de Paul Klee est plurielle : si la conquête de la couleur et de l’abstraction, donc de la forme pure, fait partie de l’évolution centrale du peintre, il ne cesse de dessiner et touche tantôt à la caricature ou la satire, tantôt à la représentation géométrisée ; il s’intéresse aussi à la poésie, qu’il intègre dans certaines toiles, au théâtre et à toute représentation scénique. L’idée de polyphonie reflète donc bien cette diversité de techniques et le foisonnement de styles qu’il maniera jusqu’à la fin de sa vie. Concept musical, la polyphonie (au même titre que l’harmonie, par exemple) est aussi un outil formel que Klee tentera d’appliquer en peinture. Des œuvres très célèbres du peintre, présentes dans l’exposition, comme «Fugue en rouge» ou “Harmonie de quadrilatères en rouge, jaune, bleu, blanc et noir”, en témoignent.

Le rapport de l’art pictural à la musique est donc complexe et aucune traduction littérale d’une œuvre musicale dans une composition plastique ne peut y être décelée : Klee réfléchit beaucoup à la relation entre les deux arts, convaincu que la musique a atteint une forme de perfection dans l’univers mozartien du XVIIIe siècle et qu’il revient maintenant aux arts visuels d’approcher ce même idéal. Non pas en imitant la musique, mais en recherchant cet équilibre optimal entre raison et passion, entre sérieux et humour, entre forme et expression.

Réalisée en partenariat avec le Zentrum Paul Klee à Berne, prêteur principal de l’exposition, l’exposition réunit plus de 130 œuvres ainsi que plus de 70 documents issus en grande partie de ses archives personnelles : lettres, photographies, partitions, livres, et même le violon Testore 1702 que Klee acquît, en amateur très éclairé, en 1903. D’importantes collections privées allemandes et suisses ainsi que la participation de musées comme la Pinakothek der Moderne (Munich), la Nationalgalerie (Berlin), le Kunsthaus (Zurich) ainsi que le Musée national d’art moderne (Centre Pompidou), permettent de montrer au public des œuvres exceptionnelles et rares. Notre exposition est la première grande rétrospective parisienne du peintre depuis vingt cinq ans.

L’originalité de Paul Klee Polyphonies tient au fait qu’un parcours musical accompagnera le visiteur, visant non pas à illustrer les œuvres plastiques, mais au contraire à rentrer plus avant dans l’univers sonore du peintre. Les documents présentés en vitrine reflètent cette vie musicale de Klee et servent de points d’appuis aux écoutes par le biais d’un audioguide, donnant à découvrir les œuvres qu’il a jouées ou écoutées et des interprètes au sujet desquels il s’est exprimé dans sa correspondance ou dans les recensions de concerts qu’il publia à Bern au début de sa carrière : des chanteuses comme Emily Herzog ou Lotte Schöne y croisent Pablo Casals, Hermann Scherchen, Bruno Walter ou Adolph Busch, dans des œuvres de Bach, Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms, Wagner, Stravinski, Debussy, Wolpe… Quelques films expérimentaux de l’époque, connus de Paul Klee, et un documentaire retraçant les grandes lignes de son œuvre, complètent la partie audiovisuelle de l’exposition.

Klee, artiste total ? Pas vraiment, tant il est vrai que sa vocation première est et reste l’art pictural et que la musique se tient en retrait : modèle archétypal, vecteur d’inspiration, lieu de socialisation ou d’expérimentation, support d’œuvres scéniques, la musique est multiple et ses rapports à l’œuvre plastique de Paul Klee nécessairement riches et complexes.


PAUL KLEE. POLYPHONIES

Cité de la Musique

221, avenue Jean-Jaurès. 75019 Paris

Metro: ligne 5, direction Bobigny – Pablo Picasso, sortir station Porte de Pantin,

Jusqu’au 15 janvier 2012



ECOUTER VOIR

Ces articles peuvent aussi vous intéresser

Notre site utilise des 'cookies' pour améliorer votre expérience et son utilisation. Si vous le refusez vous pouvez les désactiver. Accepter En savoir plus