TE WEI 特伟 (1915-2010) peut être considéré comme le fondateur du dessin animé en Chine, il s’exprime dans cet art cinématographique modulable en s’inspirant de la peinture traditionnelle chinoise à l’encre ou au lavis qu’il saura magnifier par l’utilisation de techniques d’animation inégalées à ce jour

«Tétards cherchant leur mère» (tel est le titre du dessin animé qui nous sert de support et que nous présentons) est tout à fait représentatif, et nombreuses sont les images du dessin animé directement inspirées des grands peintres comme particulièrement Chen Tchéou, période Ming (1427-1509) qui aimait à représenter les fleurs, ou Qi Baishi (1854-1967) qui l’influença profondément

Le dessin animé Tétards cherchant leur mère ( la video est à voir en bas de l’article) est réalisé par l’utilisation d’une technique de lavis mise au point techniquement de manière remarquable. Il raconte l’histoire très simple de petits têtards cherchant désespérant la grenouille, celle qui leur a donné vie.

Faut-il y voir dans un pays à l’économie rizicole basée sur l’eau comme une métaphore, une quête des origines, un besoin de repères dans un monde qui va à sa perte, d’un pays qui se transforme, se métamorphose et mue et qui oublie ses propres valeurs ? Recherche de la mère et du sens de la vie. Cette multitude chinoise ( à l’époque 600 millions de chinois , aujourd’hui 1milliards quatre cent millions, chiffres très probablement vrais cités par les démographes chinois et les spécialistes du pays, soit 100 millions de plus que les chiffres officiels du recensement) représentée sous forme de têtards, ou de petits spermatozoïdes grouillants ? Il est plus que probable que cette interprétation soit la bonne

L’animation est fine, les dessins des créatures peuplant les mares sont pleins de grâce, de subtilité et de poésie, tout en transparence et délicatesse.

L’incompréhension pour les publics occidentaux de la langue n’a guère d’importance tant on comprend immédiatement le déroulement de l’histoire, on s’adresse ainsi directement à tous les publics ; qui plus est la musique chinoise de tradition qui accompagne ce film place directement le spectateur dans une ambiance à la fois raffinée et exotique

Cette source, ces racines sensibles de la mémoire et de la culture que possédait à un degré de perfection Te Wei lui couteront cher pendant la Révolution culturelle 文革 initiée par Mao Tse Tung et les gardes rouges 紅衛兵 qui lui feront payer sévèrement ce qu’ils appelaient dans leur langage cet attachement bourgeois et ce révisionnisme .

Nous l’avons déjà évoqué dans le précédent article, les studios d’animation de Shanghaï durent fermer, les artistes qui y travaillaient furent malmenés(…) Quand quelques années plus tard ils rouvrirent l’esprit n’était plus là, et ce qui faisait la spécificité des productions, à savoir un raffinement dans le dessin, avait disparu au profit d’un’ expression picturale alors à la mode et très franchement médiocre et sans âme.

Faut-il rappeler cette période barbare où pour reconquérir un pouvoir qui semblait lui échapper, et pour lutter contre ses rivaux LIN PIAO 林彪 ou Liu Shaoqi 劉少奇/刘少奇, Mao Tsé Tung n’hésita pas à provoquer en interne au sein de l’appareil communiste un complot qui avait pour but d’élimer de quelques manières que ce soit ses rivaux et de faire de lui un despote omnipuissant au risque de broyer le pays et les hommes. ( il est passionnant de se référer aux textes de Simon Leys, éminent sinologue qui raconte avec détails cette période )

MAO TSÉ TUNG 毛澤東 , avec l’aide de son épouse ( la quatrième) JIAN QING , 江青 instrumentalisant un culte de la personnalité sans précédent, ouvrit la vanne à un déferlement de sauvagerie et de violence sur le pays s’appuyant sur les jeunes fanatisés qui ne reconnaissaient plus ni père ni mère, ni respect pour quiconque, ni règles et devoirs, ni hiérarchie, ni honneur, obéissant hypnotiquement à leur «  Grand Timonier « , saccageant et détruisant monuments, écrits et symboles du passé, forçant par l’humiliation les intellectuels, les professeurs, à faire repentance, ne reconnaissant d’autorité de personne, mettant le pays à bas, mal leur en prit d’ailleurs ! Tout cela pour satisfaire la stratégie machiavélique, l’orgueil, la soif de puissance mégalomaniaque de Mao dans son mépris abyssal pour l’individu. Période vibrionnante ou tel le dieu Saturne un pays mange ses propres enfants

L’endoctrinement était à son comble et le Petit livre rouge,紅寶書 diffusé massivement par dizaines de millions d’exemplaires, bréviaire maoïste recensant les pensées du cher Leader, donnait à tous l’alpha et l’oméga et les réponses à toutes les interrogations et conduisit à maintes aberrations stupides, coupables et aussi assassines … il fut, et bien au delà des frontières de la Chine, traduit dans toutes les langues, il est pitoyable de constater, avec le recul de l’histoire, l’influence qu’eut le maoisme sur certains esprits médiocres occidentaux et qui hélas perdure encore dans certains milieux !

Mao ne fut d’ailleurs en aucun cas reconnaissant envers les Gardes rouges car à la fin de cette période de troubles il envoya pour leur «rééducation» la plupart de ces jeunes garçons et filles, ces sauvageons, végéter et croupir pour plusieurs années dans des camps de travail forcé à la campagne . Certains bons auteurs chinois qu’il faut savoir aller chercher traitent de cette période de ténèbres et de malheur.

Ainsi durant tout le temps où il fut au pouvoir, Mao sera responsable de la mort de dizaines de millions de chinois – la Grande Marche, les Cent fleurs, le Bond en avant, La Révolution culturelle– de l’invention du Laogaï 勞改, le goulag chinois, qui existe toujours, sans parler bien entendu de la politique de peuplement Han sur les territoires des minorités

Mauvais temps pour les artistes et les hommes libres !

On le voit à cet exemple l’art est corpusculairement l’expression même de la société dans laquelle il s’exprime, de ses angoisses, de ses tensions, de ses rêves et de ses projections mentales, aussi et dans ce cadre défini, le dessin animé qui s’adresse à tous les publics est un médium non négligeable

Pierre-Alain Lévy


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