Jules BARBEY D’AUREVILLY (1807-1889)

Le personnage était monarchiste et certes quelque peu réactionnaire, mais bigre quel style, quelle langue ! Il faut lire ses romans et nouvelles, «Le chevalier des Touches», «Les Diaboliques,»« L’Ensorcelée», «La vieille maîtresse», «Le Rideau cramoisi» et ses poèmes !


La Maîtresse rousse


Je pris pour maître, un jour, une rude Maîtresse,

Olécio partenaire de Wukali

Plus fauve qu’un jaguar, plus rousse qu’un lion !

Je l’aimais ardemment, – âprement, – sans tendresse,

Avec possession plus qu’adoration !

C’était ma rage, à moi ! la dernière folie

Qui saisit, – quand, touché par l’âge et le malheur,

On sent au fond de soi la jeunesse finie…

Car le soleil des jours monte encor dans la vie,

Qu’il s’en va baissant dans le coeur !


Je l’aimais et jamais je n’avais assez d’elle !

Je lui disais : « Démon des dernières amours,

Salamandre d’enfer, à l’ivresse mortelle,

Quand les coeurs sont si froids, embrase-moi toujours !

Verse-moi dans tes feux les feux que je regrette,

Ces beaux feux qu’autrefois j’allumais d’un regard !

Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,

Et, puisqu’il faut mourir, que je meure, ô Fillette !

Sous tes morsures de jaguar ! »


Alors je la prenais, dans son corset de verre,

Et sur ma lèvre en feu, qu’elle enflammait encor,

J’aimais à la pencher, coupe ardente et légère,

Cette rousse beauté, ce poison dans de l’or !

Et c’étaient des baisers !… Jamais, jamais vampire

Ne suça d’une enfant le cou charmant et frais

Comme moi je suçais, ô ma rousse hétaïre,

La lèvre de cristal où buvait mon délire

Et sur laquelle tu brûlais !


Et je sentais alors ta foudroyante haleine

Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon coeur,

Y redoublait la vie, en effaçait la peine,

Et pour quelques instants en ravivait l’ardeur !

Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale,

J’aimais à me sentir incendié par toi

Et voulais m’endormir, l’air joyeux, le front pâle,

Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale,

Et le bûcher était en moi !


 » Ah ! du moins celle-là sait nous rester fidèle, –

Me disais-je, – et la main la retrouve toujours,

Toujours prête à qui l’aime et vit altéré d’elle,

Et veut dans son amour perdre tous ses amours !  »

Un jour elles s’en vont, nos plus chères maîtresses ;

Par elles, de l’Oubli nous buvons le poison,

Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses,

Peut nous tuer aussi, – mais à force d’ivresses,

Et non pas par la trahison !


Et je la préférais, féroce, mais sincère,

A ces douces beautés, au sourire trompeur,

Payant les coeurs loyaux d’un amour de faussaire…

Je savais sur quel coeur je dormais sur son coeur !

L’or qu’elle me versait et qui dorait ma vie,

Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor !

Aussi ce n’était pas pour le temps d’une orgie,

Mais pour l’éternité, que je l’avais choisie :

Ma compagne jusqu’à la mort !


Et toujours agrafée à moi comme une esclave,

Car le tyran se rive aux fers qu’il fait porter,

Je l’emportais partout dans son flacon de lave,

Ma topaze de feu, toujours près d’éclater !

Je ressentais pour elle un amour de corsaire,

Un amour de sauvage, effréné, fol, ardent !

Cet amour qu’Hégésippe avait, dans sa misère,

Qui nous tient lieu de tout, quand la vie est amère,

Et qui fit mourir Sheridan !


Et c’était un amour toujours plus implacable,

Toujours plus dévorant, toujours plus insensé !

C’était comme la soif, la soif inexorable

Qu’allumait autrefois le philtre de Circé.

Je te reconnaissais, voluptueux supplice !

Quand l’homme cherche, hélas ! dans ses maux oubliés,

De l’abrutissement le monstrueux délice…

Et n’est – Circé ! – jamais assez, à son caprice,

La Bête qui lèche tes pieds !


Pauvre amour, – le dernier, – que les heureux du monde,

Dans leur dégoût hautain, s’amusent à flétrir,

Mais que doit excuser toute âme un peu profonde

Et qu’un Dieu de bonté ne voudra point punir !

Pour bien apprécier sa douceur mensongère,

Il faudrait, quand tout brille au plafond du banquet,

Avoir caché ses yeux dans l’ombre de son verre

Et pleuré dans cette ombre, – et bu la larme amère

Qui tombait et qui s’y fondait !


Un soir je la buvais, cette larme, en silence…

Et, replongeant ma lèvre entre tes lèvres d’or,

Je venais de reprendre, ô ma sombre Démence !

L’ironie, et l’ivresse, et du courage encor !

L’Esprit – l’Aigle vengeur qui plane sur la vie –

Revenait à ma lèvre, à son sanglant perchoir…

J’allais recommencer mes accès de folie

Et rire de nouveau du rire qui défie…

Quand une femme, en corset noir,


Une femme… Je crus que c’était une femme,

Mais depuis… Ah ! j’ai vu combien je me trompais,

Et que c’était un Ange, et que c’était une Ame,

De rafraîchissement, de lumière et de paix !

Au milieu de nous tous, charmante Solitaire,

Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés.

Elle prit ses gants blancs et les mit dans mon verre,

Et me dit en riant, de sa voix douce et claire

 » Je ne veux plus que vous buviez !  »


Et ce simple mot-là décida de ma vie,

Et fut le coup de Dieu qui changea mon destin.

Et quand elle le dit, sûre d’être obéie,

Sa main vint chastement s’appuyer sur ma main.

Et, depuis ce temps-là, j’allai chercher l’ivresse

Ailleurs… que dans la coupe où bouillait ton poison,

Sorcière abandonnée, ô ma Rousse Maîtresse !

Bel exemple de plus que Dieu dans sa sagesse,
Mit l’Ange au-dessus du démon !

Jules BARBEY D’AUREVILLY (1807-1889)

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