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La chronique littéraire d’Émile Cougut


Environ 40 000 étudiants, en majorité des filles, se prostitueraient en France. Leur principale motivation est bien sûr l’argent pour pouvoir poursuivre leurs études. Avec 310 euros de bourse par mois, il est difficile de survivre si la famille n’a pas les moyens financiers d’aider sa progéniture.

La prostitution des jeunes femmes est un des marronniers favoris des médias comme le pouvoir des francs maçons, le prix de l’immobilier, le classement des hôpitaux, la neige en hiver ou le soleil en été.

La prostitution des jeunes femmes a fait l’objet d’enquêtes, de thèses, d’études savantes de sociologues, psychologues et autres hommes politiques.

La prostitution est un des thèmes récurrents de la littérature mondiale où la prostituée apparait comme héroïne comme Nana de Zola ou un personnage secondaire mais très important pour l’histoire comme dans l’épopée de Gilgamesh ou la Fantine des Misérables.

L’héroïne du roman de Franck Ruzé : L’Échelle des sens est une jeune fille de 19 ans, étudiante en psychologie qui se prostitue. C’est une prostituée de luxe qui travaille pour une agence spécialisée dans ce secteur. Une vraie entreprise avec prime mensuelle pour la plus « travailleuse », avec une politique commerciale pour prendre des parts de marché aux concurrents. Chaque nouvelle salariée doit remplir un questionnaire très précis, signe un vrai contrat qui peut évoluer.

Le corps de la femme est une marchandise comme les autres que les clients achètent, très cher. La femme est un objet, un objet « intelligent » qui n’existe que pour la satisfaction du client.

C’est entre cet univers et la faculté que se meut Tennessee. Et de fait, se sont deux, voire trois histoires qui s’entrecroisent au gré de courts chapitres.

Sa vie de prostituée tout d’abord. Au début, elle joue le rôle de la vierge qui vent son dépucelage. Elle le vend plusieurs fois, se fait, entre chaque passe, refaire son hymen (1 500 euros), jusqu’à ce qu’une infection vaginale l’oblige à renoncer et, pour continuer son métier à accepter la sodomie et une augmentation du nombre de clients. Elle revient avec la vente de sa virginité grâce à un système d’éponge gorgée de son sang…

L’autre histoire est celle de sa relation avec Xavier, un étudiant. Elle voulait qu’il ne soit qu’un grand frère, ils deviennent amants, mais elle ne voit en lui qu’un homme comme les autres qui ne la perçoivent que comme une marchandise. Elle ne peut parler de sa double vie, aussi, bien que sachant qu’elle le rend malheureux, préfère mettre un terme à leur relation en s’enfermant dans un total silence.

Le lien de ces histoires est la vie de Tennessee, ses motivations, sa personnalité. Petit à petit, l’auteur nous dessine une personnalité complexe : sa sœur jumelle qui meurt à sa naissance, l’histoire de sa mère, issue de la haute bourgeoise, fiancée, qui a une aventure, tombe enceinte, et, par honnêteté part avec son amant avec qui elle s’étiole. Tennessee va à la rencontre de celui qui aurait pu être son père, s’aperçoit qu’il a une fille du même âge qu’elle, et couche avec lui. Il y a aussi les difficultés financières de ses parents, son mensonge leur disant qu’elle travail au Mégastore pour compléter sa bourse, sa volonté de réussir des études, son incapacité de construire une relation avec Xavier. Et puis se trouvent aussi quelques séances chez son psychiatre qu’elle « allume » et avec qui elle ne semble pas toujours être d’une entière sincérité.

Apparaît une personnalité complexe, incapable d’aimer car ne s’aimant pas, se rejetant.
Pour elle « la vie c’est le carbone, l’hydrogène et l’égoïsme ». Tout est machine aussi bien le corps que les sentiments, car les sentiments ne sont qu’ « un signal biochimique ». Ce qu’elle éprouve (joie, amour, plaisir de manger) n’est du pour elle qu’au fait qu’au cours de l’évolution, les gènes qui permettent de ressentir une sensation ont favorisé la survie des organismes qui les possédaient.

Tennessee a une conception de la vie, de sa vie totalement matérialiste. Par voie de conséquence cela ne l’ennuie pas de mentir à tout le monde : parents, amoureux, clients puisque le mensonge fait en quelque sorte partie de son processus de survie. Cela ne la gène pas d’être considérée comme un objet, puisque tout est machine, aussi bien elle que ses clients.

Elle n’est pas un monstre froid, mais une jeune fille prise dans ses contradictions, ses mensonges, ses souffrances, sa solitude et son dégoût d’elle. Elle finit par ne plus pouvoir communiquer autrement que superficiellement, car bâtir une vraie relation, une vraie communication l’obligerait à dévoiler son vécu et ses mensonges.

La fin de ce court roman finit par un avortement et un espoir, très mince, de la voir sortir de cet univers destructeur.

L’Échelle des sens n’est pas un roman érotique ni un roman de témoignage et encore moins un roman larmoyant.

L’Échelle des sens est une tranche de vie d’une jeune adulte en souffrance dans un processus d’autodestruction.

A la fin de la lecture, un sentiment de malaise s’empare du lecteur. Il est quelque peu énervé par la personnalité de Tennessee mais voudrait tant l’aider et la rassurer. Il est content que le roman soit fini, mais très vite, il souhaite une suite et s’aperçoit qu’il n’y a que lui, avec sa sensibilité, sa culture, sa philosophie qui puisse l’imaginer.

L’Échelle des sens fait partie de ses romans que l’on place bien en vue dans sa bibliothèque car on sait que tôt ou tard on finira par avoir le besoin de le relire.

Emile Cougut


L’ÉCHELLE DES SENS

Franck Ruzé

Éditions Albin-Michel. 15€


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