Il aura fallu attendre la fin du XVIIIème siècle pour que le rêve d’Icare puisse se matérialiser et que l’homme s’élève dans les airs. Guère plus d’un siècle après apparaissent les premiers aéronefs, les premiers avions, puis ensuite les fusées…

L’exposition Vues d’en haut présentée au Centre Pompidou-Metz jusqu’au 7 octobre 2013, met en évidence l’impact que les techniques de prise de vue aérienne ont non seulement eu sur les artistes mais aussi leurs effets sur la façon dont nous sommes imprégnés de cette prise en possession du monde qui nous environne. Le champ de vision s’élargit et permet selon le mot de László Moholy-Nagy «une nouvelle expérience de l’espace», où la notion même d’échelle perd de sa substance tandis que la position élevée renvoie à des concepts de puissance.

L’artiste a soudainement modifié sa vision du monde et est passé de la linéarité perspective à une verticalité quintessenciée. En plus de 150 ans la vision du monde a été totalement bouleversée par l’émergence des techniques de prise de vue aérienne qui en apportant une nouvelle dimension technique ont déplacé les marqueurs intellectuels de nos sociétés.

C’est aussi peut-être essentiellement l’expression d’un siècle qui a vu l’homme utiliser les ailes du désir et les ressources des sciences et de la connaissance pour se libérer de ses peurs pluri-millénaires. Mais à jouer avec le soleil…

Très rapidement la photographie puis le cinématographe comme on disait alors, révèlent la terre vue d’en haut, ce sont désormais des emblèmes de la modernité. Une nouvelle dimension apparait qui non seulement bouleverse les perspectives et l’expression des formes mais place la personne humaine en dehors du champ d’étude laissant la place libre aux paysages recomposés, restructurés, figurés. La compétition en France et en Amérique pour la conquête de l’air passionnent les foules. Tous les artistes sont immédiatement intéressés et parmi les tous premiers bien entendu les cubistes, Braque et Picasso, au premier rang . La verticalité et le mouvement transforment un peu plus la recomposition du thème. L’aviation, et la vue d’en haut font ainsi rentrer l’art dans la modernité, tout comme la guerre d’ailleurs… !

«La Der des Ders»- tout à la fois fin d’un monde et incubateur du XXème siècle – se mécanise et l’aviation connait un développement fulgurant. Les avions servent à la fois de postes d’observation et aussi bien sûr de machine de guerre pour les bombardements, Félix Valloton, un temps peintre aux armées, représente aussi bien des avions en vol que des scènes de bombardement. La photographie alors deviendra un besoin stratégique et la recherche du renseignement photographique fera désormais partie intégrante des préoccupations de toutes les armées. La prolifération des images aériennes combinée aux cartes militaires ouvrent à maints artistes des univers nouveaux, la planimétrie fait son apparition dont s’inspireront tant Kandinsky que László Moholy-Nagy. Il est intéressant de constater que la nouvelle installation du Bauhaus après le déménagement de Weimar se fera à Dessau (1925), siège du groupe industriel et aéronautique Junkers Luftbild

Kandinsky utilisera pour ses cours au Bauhaus des photographies aériennes soigneusement collées sur du carton. De même Klee tout comme Mondrian s’inspireront de ces formes géométriques.

Delaunay tourne en maints tableaux autour de la Tour Eiffel et la saisit dans l’espace, le Champ de Mars vu à la verticale apparait comme une tapisserie des Gobelins verte et jaune.

Malevitch réduit la forme à sa linéarité la plus épurée à la recherche de l’absolu, «Il y a création seulement là où dans les tableaux apparait la forme qui ne prend rien de ce qui a été créé dans la nature, mais qui découle des masses picturales, sans répéter et sans modifier les formes premières des objets de la nature…»(in Du cubisme au suprématisme)

Lors du second conflit mondial, les aviateurs embarquent dans leurs cockpits des caméras, et les actualités filmées présentées dans les salles de cinéma montrent la guerre vue du ciel, le piqué des Stukas ou les Spitfires de la RAF. La multitude d’images, de photos qui apparaissent alors explorent une réalité qui donnent l’illusion de la séduction et donnent motif aux prémices de l’abstraction.

Cette vue d’en haut ne pouvait certes pas échapper à Hollywood mais ce sont aussi ces deux photographies en noir et blanc d’Hiroshima, l’une prise avant, la seconde après… choc des photos!

Voir la terre depuis un avion, les champs y apparaissent comme des patchworks ou des quilts. Le photographe Yann Arthus-Bertrand prépare actuellement dans le cadre de cette exposition un vaste ensemble de photographies prises depuis un hélicoptère au dessus de la région messine .

Le regard prend de la hauteur, et transforme la vision de la ville, de l’espace urbain comme du paysage. La vaste toile de Sam Francis Round the world (1958-1959) réunit dans un même mouvement coloré abstraction et figuration, représentant des champs colorés, Sam Francis fut d’ailleurs pilote de l’US Air Force pendant la Seconde Guerre mondiale, tandis que Jackson Pollock trouve dans les drippings ( technique de projection de peinture violemment sur une toile) une méthode pour inventer et construire des univers, bouillon de culture primitif et terriblement humain., Le champ de l’art s’ouvre à la topographie et prend de l’altitude. On peut admirer une impressionnante peinture de Gerhard Richter (monochrome gris).

Ce regard vu d’en haut c’est peut-être aussi cette vision Orwellienne d’une société observée, contrôlée, mise en fiche où l’image de chaque individu est captée et enregistrée par des ribambelles de caméras, d’antennes et de systèmes ( actualité oblige!). À vouloir conquérir plus grand, plus loin, plus haut, l’homme tombe dans Lilliput et le piège semble se refermer sur lui. Le mythe d’Icare se réincarnerait-il donc ?

L’exposition est bien inscrite aussi dans le temps contemporain et offre au regard des oeuvres inspirées de Google Earth ou un film d’IBM. Il manque cependant ce regard sur Mars et Curiosity et on cherche en vain un Poliakov, dommage, on eût aimé! …

Au total près de 500 oeuvres, une fort belle exposition réalisée par Angela Lampe, commissaire générale, conservatrice au Centre Pompidou, Musée national d’art moderne

Pierre-Alain Lévy


Illustration de l’entête. Tullio Crali, In tuffo sulla città (En piqué sur la ville), 1939. Huile sur toile 130x155cm. © Museo d’arte moderna et contemporeaneo di Trento e Rovereto, Rovereto


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