Marseille and a certain idea of national identity through a rap singer analysis. An intelligent and good novel.


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La chronique d’Émile COUGUT.


Les amateurs de variétés et plus précisément ceux de musiques urbaines et encore plus précisément de rap connaissent Soprano ou plus exactement Saïd M’Roumbaba à l’état civil, ce qui en soi est peu important à savoir, encore que, ses origines et son histoire personnelle ont à connaitre si on veut mieux comprendre son parcours artistique et surtout les messages qu’il veut faire passer dans ses textes.

Car Soprano qui se revendique, à juste titre, avant tout comme un « rappeur » est très atypique par rapport aux autres artistes de musiques urbaines. Chez lui la violence, le bling-bling, la soif du paraitre, du superficiel sont absents. Bien sur, et c’est normal et humain, il a la volonté d’être reconnu, mais qui n’a pas la soif de la reconnaissance, mais être reconnu en tant qu’homme, tel qu’il est et non par rapport à un personnage qu’il joue, qui correspond à l’image que son public se fait d’un rappeur, qui entre dans tous les stéréotypes que la société voudrait lui coller. Les stéréotypes, il les fuit. Il reconnait que lui-même peut en avoir, mais il fait tout pour essayer de les combattre.

Soprano est né dans les quartiers nord de Marseille en 1979 dans une famille d’immigrés comoriens. Il reçoit une éducation stricte, voire rigoriste par bien des égards qui frustre l’enfant puis l’adolescent qu’il est. Maintenant qu’il est adulte, il a conscience que sans elle, sans les espoirs que ses parents ont mis en lui («tu dois avoir ton bac !»), il ne serait pas celui qu’il est ce jour et peut-être qu’il serait, comme certains, tombé dans la délinquance. Il passe son temps à jouer (quand il a la permission) au foot dans des terrains vagues, à l’école coranique où l’imam a un enseignement totalement atypique fondé sur le questionnement, l’ouverture aux autres, aux autres religions, aux autres cultures, à l’école où il est en échec total, mais il finit par avoir son bac grâce à son père et à certains de ces professeurs qui ont compris qu’il n’était pas un cancre mais un enfant en souffrance. Mais surtout, avec ses amis il passe son temps à écouter de la musique et très vite à en faire. Très vite, et ce grâce à des structures associatives particulièrement actives dans les quartiers de Marseille, il commence à créer, à écrire, à monter un groupe, puis un second qui connait encore un renom certain : « les Psy de la rime », à participer à des concerts.

Mais c’est surtout quand on lui propose de se produire seul qu’il connait un rapide succès, de plus en plus important qui dépasse vite la région marseillaise puis l’hexagone.

Mais depuis son enfance, il est atteint de ce qu’il appelle sa « mélancolie » : une timidité maladive, un manque total de confiance en soi, de son talent etc., jusqu’à ce que en 2006, il fasse un commencement de tentative de suicide. Il est sauvé par ses amis et par l’amour de celle qui deviendra sa femme et la mère de ses trois enfants. Il est sauvé aussi grâce au public qui est touché par la profondeur de ses textes, qui partage son mal vivre et son mal être. Ce public dont il a besoin. Il fait de la musique avant tout pour les communions qu’il a avec lui lors des concerts. Il vend des disques, mais pour lui, ils ne sont que très accessoires par rapport aux concerts. Il en décrit beaucoup, le lecteur monte avec lui sur scène aussi bien au Dôme de Marseille, qu’à Berlin, Prague qu’en Afrique. Car en Afrique, pour ne pas dire aux Comores, il est un auteur connu et reconnu. Son passage dans certaines villes tourne parfois même à l’émeute. Les Comores, l’Afrique, lui qui se dit et revendique comme marseillais et français, ne renie pas ses racines. Il a conscience de vivre dans un pays privilégié et se montre révolté contre la misère, le manque d’éducation, la pauvreté, l’insalubrité. Son engagement dans les milieux caritatifs est loin d’être symbolique.

Cette sensibilité à fleur de peau, sa grande tolérance sont connues de ceux qui l’apprécient depuis des années, et elle se perçoit à la lecture des textes de ses principales chansons qui sont reportées dans cette auto biographie. Certaines sont de vrais et beaux poèmes qui sont même étudiés à l’école. Un rappeur poète voilà une réalité bien loin de ces stéréotypes qu’il combat. Soprano, à ce niveau, est sûrement une exception, mais cela ne fait que montrer son très grand talent.

Pour ceux, dont je suis, qui n’ont pas une grande culture de cet univers du rap, la lecture peut parfois sembler difficile : qu’est ce donc ces « flow », « intrus », «warrior », « deadline », feating » ? que signifie le verbe « sampler » ? De fait c’est sans grande importance, car même sans le savoir, on finit vite par comprendre. La longue liste des groupes, artistes qu’il admire ou qu’il côtoie, même s’ils sont inconnus de la grande majorité, montre bien toute la richesse, l’inventivité de cette culture.

Mélancolique anonyme est aussi un livre sur l’amitié, cette amitié qui lui a permis de progresser, de sortir de sa mélancolie, d’apprendre le partage, l’échange.

Mélancolique anonyme est un hymne à Marseille. Il a la mauvaise foi de tous les marseillais (qui est presque aussi forte que celle des bordelais, et ce n’est pas peu dire), mais il décrit sa ville avec tant de fougue, de foi, d’amour que le lecteur ne peut que le suivre. Il nous montre un Marseille multiculturel, tolérant, où le monde entier se côtoie, se respecte. Bien sûr, il connait les mauvais côtés de la ville, la violence, la désintégration sociale, la montée des extrêmes basée sur le rejet de l’autre, des différences, ce sont ces différences qui justement ont fait et font la richesse de Marseille. Soprano est un optimiste, il croit en l’homme et essaie de trouver des vecteurs, comme la musique, qui peuvent unir les hommes quelque soient leurs sexes, leurs croyances, leurs couleurs de peau.

Même si on n’est pas un adepte du rap, si on apprécie les « honnêtes hommes », les humanistes dans le sens qui était le sien à la renaissance, alors, on ne peut qu’ être touché et apprécier Mélancolique anonyme de Soprano.

Emile Cougut


Mélancolique anonyme

Soprano

Éditions Don Quichotte. 18€50


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