One of the most famous masters of European comics. Radiant, smart and painful memories by Jacques Tcharny


Raconter un moment fort, exceptionnel, de sa vie est délicat. A fortiori lorsqu’il s’agit des rapports avec son père spirituel, celui que l’on a choisi pour tel, qui n’est pas le biologique parce que ce dernier était un être abject. Je vais quand même essayer…

Bruxelles, milieu des années soixante…Peut-être 1965? 1966 ? Un jeune fou de bandes dessinées, que la magie créatrice du neuvième art avait entraîné jusque-là, déambulait dans les rues où existaient des revendeurs d’ancien, et leur nombre était élevé! Ce n’était pas la première fois qu’il venait dans la capitale belge pour « se ravitailler » en éditions originales, rares ou interdites en France. Oui, la censure sur les livres pour enfants, puisque ainsi était répertoriée la BD, existait bel et bien.

Depuis quelques jours, une idée particulière lui était venue à l’esprit : pourquoi ne pas essayer de rencontrer les auteurs eux-mêmes ? Comment réaliser cet exploit ? A l’époque, la seule possibilité était de consulter l’annuaire du téléphone. Il se mit donc en quête du bottin local. Chose surprenante, il n’arrivait pas à en trouver un en état correct. Il entra donc dans un bureau de poste mais, là-aussi, rien. Le préposé lui expliqua qu’il devait aller dans une poste centrale. Qu’à cela ne tienne, il fonça Gare du midi et découvrit enfin l’objet de tous ses désirs.

Fébrilement et systématiquement il se mit à l’ouvrage. Malheureusement, cet annuaire se basait sur les rues pas sur les noms. Après discussion, on lui en trouva un nominatif, pas en bon état mais que lui importait ? Il tenait entre ses mains le passeport tant recherché.
Et, il lut : Franquin, Tillieux, Roba, etc…Il nota soigneusement les adresses et numéros de téléphone, puis commença à appeler.

Personne chez le premier, il tenta sa chance avec le deuxième et une voix masculine lui répondit. Il se présenta et expliqua sa démarche de fan. Il lui sembla que l’homme à l’autre bout du fil lui parlait avec un peu d’ironie teintée d’amusement. Rendez-vous fut pris pour le lendemain mais celui qui devait rester dans sa mémoire comme « le grand Maurice », son père spirituel, habitait en lointaine banlieue et il lui indiqua comment faire pour venir par l’autobus.

Le lendemain était un beau jour de printemps. Tout guilleret, notre « jeune crétin »,expression souvent utilisée par Tardi dans les BD du début de sa carrière, comme « Le démon des glaces  » ou « Adieu Brindavoine », s’embarqua pour Overyse.

La maison était grande, ouverte sur l’extérieur, sans clôture, à l’image de son propriétaire. Il sonna, la porte s’ouvrit et, pour la première fois de son existence, il rencontra un dessinateur. L’homme qui venait de se caler dans l’ouverture était grand (pas loin du mètre quatre-vingt dix), mince, devait approcher la cinquantaine, ses yeux avaient une acuité étonnante malgré ses lunettes, son port de tête obligeait son corps à tenir une attitude dégingandée qui lui allait bien et qu’il entretenait, il n’était pas beau mais un charme magnétique émanait de lui, il rayonnait de l’intérieur. Son style était celui que son fan aurait imaginé d’un gentleman anglais. Aucune complaisance envers lui-même, un détachement souverain des choses de ce monde qui faisait bon ménage avec son univers psychologique… Cet individu vivait essentiellement en lui et par lui. Notre jeune ami sentait confusément tout cela mais il aurait été incapable d’exprimer ce ressenti avec des mots. Ce n’est qu’en écrivant, quarante-cinq ans après l’événement, qu’il le pouvait…|center>

Une sorte de sympathie physique s’empara du fan, une empathie discrète apparaissant sur le visage du créateur. Le jeune homme allait découvrir, et se découvrir, au hasard des rencontres et des conversations avec le grand Maurice. Ce dialogue ne fut interrompu que par la mort de Tillieux, dix ans plus tard. Mais le fan ne l’oublia jamais, il ne le voulait pas, il ne le pouvait pas, il en était incapable.

Au début, les discussions étaient empruntes de respect, d’admiration, de sens des hiérarchies de la part du fan. Petit à petit, la complicité fut telle que vint le tutoiement, puis la surenchère voire la critique des œuvres créées ou en cours. Ce qui amusait le grand Maurice, sauf quand je l’appelais « Momo le terrible  », surnom qu’il détestait. Au fond, cet homme était un nomade, un rêveur, sédentarisé par son métier et son foyer. Il était marié et père de deux filles. Il avait suivi, avec succès, les cours de l’école de la marine marchande. En 1942, il aurait dû prendre le commandement en second d’un navire mais, la veille du départ, il avait trop arrosé ce futur premier voyage et avait manqué l’heure.. . Sa carrière dans la marine s’arrêta-là. Que peut faire un marin qui rêve de voyages et qui demeure à terre ? Voyager par l’esprit…Ce qu’il fit en devenant dessinateur de BD.

Son épouse Dora était une femme impressionnante mais malade nerveusement. Il avait su s’adapter au problème et, malgré ses infidélités, était resté un mari correct et un bon père. Sa fille cadette avait eu de gros problèmes de dos et il l’emmenait régulièrement à Berck pour qu’elle puisse bien se soigner.

Ses créations les plus connues étaient la série des « Félix », César et surtout Gil Jourdan aux belles ambiances nocturnes, aux caractères affirmés, aux histoires amples, bien construites et où passait un vrai souffle épique. Il avait créé ce qu’aujourd’hui on appelle un « one-shot  », une histoire en un seul volume sans suite, la vérité impliquant de dire qu’il en avait commencé une seconde mais le journal dans lequel était publiée cette histoire, à la semaine, fut arrêté par l’éditeur et il abandonna « Marc Jaguar  ». On peut affirmer que Libellule (le cambrioleur repenti), l’inspecteur Croûton (caricature de son père mort depuis longtemps), Gil Jourdan lui-même (adaptation en bande dessinée du détective de classe des romans policiers), voire la secrétaire débrouillarde (Queue-de-Cerise au nom prédestiné) sont des tempéraments aiguisés, des personnages forts qui plurent aux lecteurs de ce temps. Cette façon de voir et de créer est, de nos jours, inadaptée et la série est presque oubliée. Comme le fit dire à Libellule notre auteur : « espérance et déception, c’est la vie ».|left>

Avant de devenir dessinateur, le grand Maurice tâta du roman avec « Le navire qui tue ses capitaines », publié pendant l’occupation. C’est, plus ou moins consciemment, une démarque d’un célèbre livre d’Agatha Christie : « Le meurtre de Roger Ackroyd » où l’histoire est racontée par l’assassin en personne. A ce sujet, je me souviens de m’être écrié devant lui :

-Je ne dirai qu’un mot :
lui de m’interrompre en riant :
-Surtout, ne le dis pas !
Je voulais parler de la démarque qu’était « Le navire qui tue ses capitaines » par rapport au « Meurtre de Roger Ackroyd »…

Il avait tendance à le mettre de côté lorsqu’on lui parlait de son « œuvre », voire à le renier. Quant un passionné, au cours d’une séance de signature, venait pour le lui faire dédicacer, le grand Maurice écrivait toujours le même texte : «  pour Untel, ce livre en espérant qu’il ne tue pas son lecteur  ».

Il aimait parler de Gil Jourdan. On pourrait dire que cela lui faisait un bien énorme. C’était son enfant préféré, il ne s’en cachait pas.

Il était déjà atteint de la maladie de Dupuytren qui touchait de nombreux dessinateurs : la rétraction de la main par atteinte du canal carpien. Il en souffrait vraiment comme il me le répéta souvent. Il devait se faire opérer mais jamais il ne passa à l’acte…

Le grand Maurice s’ennuyait dans sa vie, il rêvait encore d’autre chose qu’il savait ne pas pouvoir trouver : le nomade qu’il était aurait volontiers suivi la roulotte du gitan mais il avait sa famille et connaissait ses obligations.


Ses difficultés physiques ajoutées au manque de scénaristes de qualité firent que, dès cette époque, il dessinait moins. Il créa de nombreux scénarios pour différents dessinateurs comme Will (Tif et Tondu), etc..Y compris pour la Ford T, série mal dessinée que je méprisais. Il avait même fait reprendre le dessin de Gil Jourdan par un autre dessinateur (Gos : Le grand souffle). Si l’esprit y était, le dessin ne valait pas grand-chose.
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Nous ajouterons que le grand Maurice était un collectionneur invétéré d’armes à feu, son grenier étant rempli d’innombrables pistolets et fusils récupérés après la guerre mais, ce qu’il préférait, c’étaient les voitures anciennes, surtout la Traction avant rendue fameuse par Pierrot le fou et sa bande. Le jeune fan c’était moi…

A ce sujet, un jour que je rendais visite à Dupa, l’inventeur de Cubitus, je vis dans la cour de la maison de mon ami une traction avant rose. Mon étonnement se lisant sur mon visage, je demandai au créateur ce que cette automobile faisait là. Il me répondit qu’il voulait surprendre Tillieux en passant chez lui avec la belle Citroën, après mon départ. Je m’arrangeai pour y aller avec lui. Ce que nous fîmes, et nous voilà partis pour Overyse. En arrivant, Dupa se mit à klaxonner devant la maison et le grand Maurice sortit voir qui pouvait bien faire un tel boucan.

Sa stupeur fut totale mais bien vite vinrent les larmes devant le « divin bonbon rose  » qui lui rappelait bien des événements d’autrefois…

Quelquefois, des jeunes gens venaient lui présenter leurs tentatives dans le neuvième art. Il essayait toujours de leur indiquer le chemin sans jamais avoir de mots trop définitifs. Il conseillait même parfois de plus chevronnés. Ainsi, il s’arrangea pour que Roger Leloup puisse faire carrière sous son nom avec Yoko Tsuno, l’aventurière électronique.

Toujours, il se montrait discret. Il avait le respect de son métier comme celui de ses confrères. Je ne l’entendis jamais critiquer l’un ou l’autre. S’il n’aimait pas quelqu’un, il n’en parlait pas. Son hostilité s’arrêtait là. Il trouvait ce sentiment sans intérêt. Je ne l’ai vu s’accrocher avec autrui que dans une seule situation : lorsqu’il avait trop bu. Le grand Maurice avait le vin mauvais. C’était sa faiblesse, la seule que je lui ai connue. Gérer cet état lui était impossible et, personnellement, je faisais comme si tout était normal.

Au hasard des discussions, des rencontres, des retrouvailles dans différentes manifestations professionnelles comme les conventions, nous avons tissé une belle amitié, tout au moins de mon point de vue. Il avait le don de liberté au plus haut degré, à l’instar de nombre de ses confrères, entremêlé avec le don d’enfance, ce talent merveilleux qui appartenait en propre aux dessinateurs de la première génération. Ils avaient appris leur métier sur le tas, en le faisant jour après jour. Ils n’avaient pas eu à connaître la concurrence, la rivalité, l’opportunisme des autres dessinateurs, pas plus que la pression médiatique d’ailleurs. Cette époque est révolue, elle appartient à l’histoire de la BD. De même le Bruxelles d’autrefois n’a rien en commun (les murs exceptés) avec celui que nous connaissons maintenant. Devenue capitale de la communauté européenne, la petite chapelle est devenue gigantesque cathédrale. Y a-t-elle perdue son âme ? Je l’ignore…|left>

Il m’est impossible de me rappeler de toutes les conversations, de toutes les situations, seulement de celles que ma mémoire a retenues.

La manière de vivre du grand Maurice m’étonnait, son sens des valeurs m’était alors difficile à comprendre ainsi que son rapport aux femmes, stupéfiant à mes yeux. Je ne crains pas de l’affirmer : il plaisait, et le mot est faible, au beau sexe. Quelques exemples : un jour nous avions rendez-vous près de la place Louise, pour déjeuner au restaurant « le Gargantua  » dont la nourriture ne m’a laissé aucun souvenir. Je l’attendais près d’une borne et commençais à m’impatienter : il n’avait qu’une perception limitée de l’exactitude. Un bruit de klaxon énervé m’oblige à me retourner et je l’aperçois s’agitant au volant en me faisant signe. Je monte à ses côtés. Il était en pleine forme, riait et m’interpellait, reprenant la conversation là où nous l’avions laissée à notre dernière rencontre. Il me raconta qu’il était parti en retard, donc sur les chapeaux de roues, et avait oublié son porte-monnaie. Je n’étais guère surpris. Il avait juste sa carte de crédit. Nous allons directement au parking. Là, nous nous garons et sortons du véhicule. Ajoutant la parole au geste, il me sort la tristement célèbre phrase : « t’as pas cent balles ?» en riant. Je n’ai pas le temps de lui répondre car une superbe femme d’environ 28/30 ans accompagnée de son fils de 4 ou 5 ans sort de la voiture voisine et s’écrit :  « Mais je peux vous aider !  », elle sort son sac et le met dans les mains du grand Maurice y ajoutant ses seins (magnifiques au demeurant). Maurice lui sourit, lui dit quelques mots que j’ai oubliés et tout redevient normal. La scène n’a pas duré plus de trente secondes. J’en restai muet, ce qui m’arrivait rarement en ce temps-là. Tillieux reprend la conversation où il l’avait laissée, comme si de rien n’était. Je n’avais jamais vu cela et pourtant je devais approcher la trentaine…

Un autre exemple : nous avions rendez-vous à une convention française de la BD. Je l’attendais devant l’entrée, il était évidemment en retard. Je le vois arriver et lui fais un signe de la main auquel il répond, je m’apprête à aller vers lui quand je suis bousculé par trois femelles en délire qui se jettent sur lui. Connaissant l’animal je m’approche et j’écoute. L’une d’entre elles lui demande :

– Vous ne me reconnaissez pas ?
Air dubitatif du grand Maurice qui semblait se trouver face à une inconnue. Il la questionne avec une sorte de désinvolture de bon aloi :
-Rappelez-moi votre nom ?
Et la femme (environ 40 ans et de beaux seins) de lui dire qui elle était. Et l’autre de se frapper le front comme s’il venait de commettre une bévue et disant :
-Oui, bien sûr !
Et de la saisir par la taille, de l’embrasser sur les joues. Elle entre en pâmoison, il n’y avait pas d’autre mot !

Une autre fois, j’étais monté à Bruxelles pour une semaine. Hermann m’avait trouvé un hôtel pas cher rue Lesbroussart, un lieu où nombre de péripatéticiennes travaillent. Un soir, nous avons dîné ensemble et il me ramène. Nous allons prendre un pot dans un authentique « bar à putes », il devait être 22 heures. Ces dames nous voient, enfin ne voient que le grand Maurice. Elles étaient d’une gentillesse, d’une serviabilité envers lui… Pas croyable ! Quand nous sommes sortis, deux heures après, elles pleuraient presque…Aucune jalousie dans mon attitude, un simple constat d’un état de fait…

Son rapport aux femmes se situait sur un plan de l’espace et du temps auquel peu d’hommes ont accès. Il m’avait parlé d’une maîtresse asiatique qu’il semblait avoir appréciée à sa juste valeur mais il ne profitait plus que moyennement de cet avantage à cette époque. Son goût de la gente féminine commençait à céder le pas à l’alcool, ce qui devait finir par le détruire.

Il n’avait aucune illusion sur la race humaine. Une sorte de désenchantement, voire de pessimisme, occupait son âme. Quant aux lecteurs, il les considérait comme des enfants passifs, réceptifs à quelques règles non-écrites et non à la valeur intrinsèque d’une BD. Ce sur quoi il se trompait partiellement.
Je me souviens d’une soirée bruxelloise où nous finîmes à quatre autour d’une table de café : Tillieux, sa fille cadette, Dany et moi. Il nous choqua, le créateur d’Olivier Rameau et votre serviteur, en nous racontant avoir parié avec le patron de Spirou, Monsieur Dupuis, qu’il pouvait fabriquer une histoire qui ferait un tabac sans difficulté, ce qui arriva d’ailleurs, et ce que l’éditeur refusait de croire à priori. Il écrivit et dessina « Le gant à 3 doigts  », histoire de poursuite loufoque et drôle au succès retentissant.
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Ce qui apparaît curieux aujourd’hui c’est qu’on ne pourrait plus faire ce genre de prévisions car sont publiées au moins deux mille BD dans l’année. Le quantitatif a écrasé le qualitatif et la simplification extrême du dessin jointe à l’indigence globale des scénarios donnent une sauce aigre-douce indigeste à l’amateur. Bien sûr il y a des exceptions mais la tendance est évidente : nivellement par le bas, à l’instar du cinéma et du niveau culturel général de la société. Et n’oublions pas les mangas ni les jeux vidéo qui font d’immenses dégâts. L’appel aux instincts les plus vils et l’abrutissement complet par la télévision sont les deux mamelles de ce temps…Et personne n’y changera rien…Seuls des individus isolés peuvent se libérer de ce carcan, sans que cela change en quoi que ce soit la marche du monde.

Souvent il me parlait de copains d’autrefois dispersés aux quatre coins de la terre. Un jour, ce fut pour me raconter l’histoire d’un flamand installé à Bali, île qui m’était alors inconnue (j’y ai passé une semaine quelques années plus tard). Cet homme avait épousé une femme locale et le couple avait tenu, malgré la guerre et les différences culturelles. L’avait-il rencontré ou lui avait-on raconté cette histoire ? Peu importe, ce qui comptait c’était le voyage, l’ « espace du rêve » en quelque sorte.

Le grand Maurice s’est baladé dans sa tête toute sa vie, il s’était déplacé à New York lors de la fameuse tournée des dessinateurs européens(1972) à laquelle il me fut impossible de participer puisque j’avais émigré en Israël cette année-là. Pour le reste, ses déplacements avaient eu lieu en Europe, surtout pour des conventions de BD et pour des séances de signatures. Il connaissait bien la France et il n’aurait rien eu contre un rattachement de la Wallonie à ce pays.

A l’instar de la plupart de ses confrères, il aimait la bonne bouffe mais aussi l’odeur du graillon, par essence plus populaire.

Peu à peu, « à l’insu de mon plein gré  », inconsciemment, je l’avais assimilé au père idéal, il était devenu mon modèle. J’ignore si lui s’en était rendu compte mais cela n’aurait rien changé à son attitude envers le jeune homme enthousiaste que j’étais alors. J’avais espéré le retrouver à Paris, en tête à tête comme il me l’avait promis, mais il ne vint jamais satisfaire à cet engagement. La vie passait trop vite, j’imagine.|center>

J’étais fasciné par ce qu’il me disait et plus encore par son don dans la manière de le dire. Il ne respirait pas le bonheur mais son insatisfaction chronique le sublimait, paradoxe certes mais tellement vivant dans ma mémoire. Tant que je vivrai, et peut-être que d’autres ressentent la même chose, il ne sera pas complètement mort.

Je passais de plus en plus de temps à Bruxelles, à chaque fois je le voyais, finissant par devenir une figure familière du grand Maurice. Un jour, il m’expliqua que le terme « bande dessinée pour adultes » le mettait hors de lui. Je me dressais alors, tel Camille Desmoulins à la tribune du club des Jacobins, pour affirmer que c’était faux : il n’existait que deux sortes de bande dessinée, la bonne et la mauvaise. Il me regarda surpris et acquiesça. Je pense qu’il avait dû me trouver ridicule mais il passa à un autre sujet. La gentillesse de cet homme pouvait aller jusqu’à la générosité intellectuelle, sans tapage, envers ceux qu’il appréciait. J’espère avoir été de ceux-là.

Je ressentais son magnétisme, sa clairvoyance, sa pédagogie pour me montrer le chemin de la liberté : par l’exemple pratique, sans rien dire. Tous les dessinateurs étaient des visuels, je le suis encore.

Au fur et à mesure que je découvrais le monde de la BD belge, particulièrement Maurice, je me libérais de mes inhibitions, de mes peurs, de mon passé familial douloureux, de mes tabous. Sans eux, c’eut été impossible. Je leur dois ce que je suis, ce qui n’est pas peu dire. Sur ce chemin ardu, à chaque fois que j’allais vers l’abîme, se produisait un événement, lié à la BD, qui me remettait sur la bonne voie. Cela dura jusqu’à la mort du grand Maurice. Après, les choses furent différentes.

Rien ne semblait pouvoir interrompre ce dialogue. Le premier avertissement fut la mort, suite à un cancer, de Paul Cuvelier, créateur de Corentin.|center>

J’ignorais alors que le couple de Maurice commençait à tourner à l’aigre, de même que sa situation financière qu’il avait laissée aller. Il ne se préoccupait plus de grand chose, si ce n’est de la bouteille. J’appris plus tard à quel point cet état de fait devenait grave. Dora avait accompagné son mari dans un festival, vers les Alpes si je me souviens bien. Fatiguée, elle monte se coucher tôt (vers 22 heures). Maurice continue à discuter avec ses collègues. Elle se réveille soudain en pleine nuit et s’aperçoit qu’il n’est pas à ses côtés. Affolée, elle enfile un peignoir et ouvre la porte pour sortir dans le couloir. Un corps, reposant à demi contre la porte, s’affale. C’était Maurice, trop ivre pour mettre la clé dans la serrure et ouvrir la porte…Elle piqua une énorme colère et on peut la comprendre. Je n’avais pas conscience de l’importance du problème.

Maintenant, je suis sûr qu’il recherchait la mort, par écœurement de la vie. L’alcool détruisit même sa vie sexuelle. Il laissa flotter les rubans. Un exemple ? Il conduisait d’une main et buvait de l’autre. Le risque devint permanent, coutumier. Il se mit à jouer à la roulette russe. On finit toujours par perdre dans ces conditions. Les prémices de la catastrophe sautaient aux yeux. Je ne les vis pas, étant trop nombriliste.

Je le rencontrais régulièrement et lui parlais souvent au téléphone. Tout me paraissait normal. Quel imbécile je fus ! Si je vois mieux que la plupart des gens, c’est que j’ai été formé par les dessinateurs. Mais comme psychologue, je suis nul.

Le désastre se produisit : une dispute plus violente que d’habitude opposa les époux. Dora lui reprocha son infidélité récente avec une voisine anglaise, son alcoolisme, ses manquements. Il claqua la porte et partit voir un copain dessinateur Pech du côté de Chartres.

Le grand Maurice ne devait jamais y arriver : sur la route, un gros camion était à l’arrêt, en panne. Soudain apparut le véhicule de mon père spirituel. La voiture sortit de sa trajectoire, se dirigeant droit sur le mastodonte. Elle ne s’arrêta pas, percuta le monstre automobile et s’encastra dessous. Tillieux fut tué sur le coup. J’appris la nouvelle le lendemain. Je tombai malade et fus incapable d’aller à son enterrement. Je demandai à Dupa de mettre un bristol pour moi, ce qu’il fit. Je ne pus me relever qu’une semaine plus tard. J’errais comme un zombie par les rues, ne comprenant pas ce qui m’arrivait.

Deux jours après sa mort je reçus un appel d’Hermann, qui pleurait au téléphone, littéralement en panique. Il se trouvait en Suisse chez Cosey (Jonathan). Il me disait : « fais attention à toi, il ne faut pas être mon copain, c’est terrible ». Je n’ai jamais voulu lui en reparler…|left>

Je finis par prendre conscience de la place qu’il avait tenu dans ma vie, de ce qu’il représentait pour moi. J’étais K.O. debout. Il fallut continuer à vivre. Le monde avait changé et je n’étais plus le même. Quelques temps après je quittais, dans les pires conditions, le monde de la BD excepté Hermann, mon frère d’esprit. Je ne devais jamais revoir les créateurs que j’avais tant aimés. Ceux de la première génération disparurent progressivement. Je me mis à voyager de par le monde, essayant d’oublier et de me reconstruire, ce qui advint avec les années.

Mais le pire se produisit six mois après la mort du grand Maurice. Dora attendait sa fille à qui elle avait demandé de venir la voir. Quand la jeune femme arriva, elle trouva sa mère étendue en-travers du seuil de la maison. Elle s’était suicidée en se tirant une balle dans la tête.

Probablement se sentait-elle partiellement responsable de la mort de son mari mais aussi elle avait découvert qu’il n’avait plus payé ses factures depuis deux ans et que, pour régler ces impayés, il aurait été nécessaire de vendre la maison…

Elle m’avait envoyé un mot de remerciement pour le bristol, auquel je ne répondis pas, j’ignore pourquoi. J’y pense encore. Je n’ai pas oublié. Walthéry et Hermann sont dans le même état d’esprit. Maurice vit toujours en nous. A mon dernier matin, je sais que j’entendrai encore son rire incroyable, merveilleux.

Cela dit, s’il revenait, je lui collerais deux gifles sans hésiter pour m’avoir, pour nous avoir fait autant mal avec son suicide camouflé. Je te le crie : Maurice, tu n’avais pas le droit !

Il est vrai que si j’ai pu m’assumer avec les antécédents familiaux que j’avais, c’est grâce aux rencontres que j’ai faites dans ma jeunesse, celle du grand Maurice en priorité.

Il figure en première place dans mon panthéon personnel. Quand je marche dans les rues, il m’arrive parfois de me dire qu’ils sont tous près de moi, qu’ils sont là. C’est normal, n’est-ce pas ?

Maurice le jour venu, je sais que tu m’attendras, à l’heure pour une fois, que tu me souriras et que tu me diras : « salut ! Tu bois quelque chose ? », que nous reprendrons la conversation où nous l’avions laissée et que le temps ne comptera plus.

A bientôt Maurice, ton fils de par sa volonté

Jacques


P.S : En relisant ces quelques pages consacrées au grand Maurice je me pose une seule question : ai-je su utiliser correctement l’héritage spirituel que m’a légué, à sa manière, mon père d’élection ?|left>

Partiellement, c’est sûr. Mais je n’étais pas assez malin et je n’avais pas le tempérament pour l’assumer complètement. J’ai fait ce que j’ai pu avec ce que j’étais, qui n’est plus ce que je suis aujourd’hui.

En vieillissant, la compréhension de mon passé est devenue facile, évidente, même dans la vie de notre époque.

Moi aussi j’ai pris du recul et je me moque de vivre ou de mourir. Pour le moment, je continue ma route. Hier est bien loin, demain ne compte pas, aujourd’hui est seul à concourir…Et, pourquoi ne pas l’écrire ? Ce qui ne m’intéresse pas n’existe pas !

Merci à toi, « Momo le terrible  », pour tout ce que tu m’as montré, pour tout ce que tu m’as fait comprendre, tu fais partie de la race des rêveurs créatifs et de celle des hommes de qualité qui a disparu maintenant. Nous nous retrouverons bientôt

Jacques Tcharny


WUKALI tient à remercier Jacques Tcharny de nous avoir confié et permis de publier son manuscrit extrait de sa biographie: Une Vie


WUKALI 13/10/2015
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com


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