Eyes wide open on Marseilles

Une scénographie singulière et innovante, des commentaires techniques et historiques, des vitrines à foison… près de 400 œuvres, tableaux et photos font tourner les têtesà 390 °.

Il y a tant à voir, en haut, en bas et sur les côtés sur les 1150 m2 de la salle d’exposition. Peut-être un peu trop pourrions-nous penser, mais il faut dire que la thématique est riche car l’art s’est bel et bien emparé du « panorama » dans tous les domaines depuis qu’il a vu le jour, au 18ème siècle : peinture, photographie, architecture, écologie, divertissement… C’est cette diversité des visions qui est présentée au Mucem.

« C’est somptueux. J’aime les panoramas! Celui-ci est magnifique.» Cette joyeuse réplique de Jean Dujardin, alias l’agent OSS 117 dans le film Le Caire, nid d’espions, a donné son nom à l’exposition. Elle débute du reste avec un extrait du film. L’idée est partie comme une plaisanterie entre Laurence Madeline et Jean-Roch Bouiller, conservateur au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) à Marseille.

« Nous réfléchissions à monter un projet ensemble lorsque nous avons entendu cette fameuse phrase explique Laurence Madeline, conservatrice en chef du pôle beaux-arts au Musée d’art et d’histoire de Genève, et co commissaire de l’exposition. Le voilà notre sujet d’exposition et nous avons énormément travaillé pour rattraper ce péché originel ! Nous avons d’autant plus assumé la naissance de notre projet que l’extrait donne deux niveaux de lecture du panorama : le partage dans cette réplique un peu simple, j’aime les panoramas, comme on peu dire « j’aime les fleur » ou « j’aime le soleil », le côté un peu partagé par tous, et d’un autre côté, des interrogations plus profondes lorsque l’on s’interroge sur le lieu où se fait la réplique. Il s’agit du canal de Suez et on songe à sa nationalisation par Nasser avec tous ces enjeux sociaux et politiques…

Le panorama : un vrai sujet historique qui apparaît aujourd’hui sous de nouvelles formes et une vraie question de société. Ce n’est pas une exposition qui retrace l’historique des panoramas mais une exposition qui ouvre des voies de réflexions sur divers thèmes de la vision panoramique.

Massifs de montagne ou côtes méditerranéennes, certains lieux ont la faculté d’offrir à leurs visiteurs des points de vue privilégiés qui procurent le sentiment de dominer le monde, de le posséder, voire de s’y dissoudre.

Nous, on se sent tout petit devant ces paysages qui se déploient et ces vues qui s’étendent… voilà qui bouscule notre rapport au monde. Il y a à voir et à comprendre dans les panoramas mis en scène au Mucem : des points de vue qui animent l’esprit, des successions d’images qui se présentent à la pensée comme une vision complète ou l’étude quasi exhaustive d’un sujet. D’une certaine façon, le panorama est vu comme un paysage physique et mental. On dépasse, dans tous les sens du terme, le cadre du tableau ou de l’illustration.

On découvre le premier dessin de panorama déposé par l’inventeur américain Robert Fulton à l’Institut national de la propriété intellectuelle de Paris, en 1799.


On aime ces affiches, à l’époque révolutionnaires, du panorama.
On s’étonne encore de cette incroyable esquisse pour un panorama de Constantinople peinte par Pierre Prévost, un des grands artistes du panorama du début du XIXème siècle.

On joue le jeu dans le fameux 360° room for all colours, de l’artiste danois Olafur Eliasson, réalisée en 2002, atmosphère très particulière de cet art lumineux dans lequel plus que jamais le spectateur devient acteur.

A voir ou revoir encore l’étonnante oeuvre de Jeff Wall, une photo panoramique presque irréelle, les limites entre photo et tableau étant estompées. La photo apparaît comme prise sur le vif, mais elle est en réalité d’une grande sophistication. L’artiste fait figurer des acteurs qu’il dirige avec soin. En effet, des restaurateurs dans le Panorama Bourbaki posent, six ans avant sa véritable restauration en 2000, ce qui est assez étonnant et souligne l’ambivalence des notions de réalité, d’illusion et de fiction inhérente au principe même de panorama. «Ce panorama était en très mauvais état», précise Jean-Roch Bouiller, «le lieu avait été aménagé en garage pour les bus de la ville de Lucerne en Suisse.

» Jeff Wall a découvert un peu par hasard ce panorama sur l’internement de l’armée Bourbaki. L’artiste a été fasciné par ce site. Il donne l’illusion de prendre une photo de façon anodine, mais toutes les photos de Jeff Wall sont énormément travaillées.

L’exposition propose encore un éventail chronologique large en réunissant encore des œuvres d’artistes tels que Peter Greenaway, David Hockney, Vincent Van Gogh, Gustave Courbet, Gerhard Richter, Jan Dibbets, François Morellet, Ellsworth Kelly. Elle souligne la diversité des propositions artistiques influencées ou marquées par la notion de panorama. Des relevés photographiques des Alpes à ceux des champs de bataille en passant par les papiers peints, les cartes postales ou les films, registres, médiums et univers se mélangent et renouvellent le regard que nous portons sur le monde et sur la fonction du spectateur.

«Ce papier peint panoramique date du début du XIX è siècle», commente Jean-Roch Bouiller. «Ces papiers peints, très largement développés à partir de la fin du XVIII ème continuent d’exister aujourd’hui encore. Si vous voulez vous acheter un papier peint panoramique, c’est possible ! Il existe encore une fabrique près de Mulhouse, la maison Zuber.»

Ici la scène correspond au voyage du capitaine Cook, avec cette idée d’exploration du monde. A travers ces images on raconte ces épopées qui font fantasmer beaucoup d’européens.

Le mot « panorama » naît une première fois en Angleterre en 1787. Il désigne alors une construction circulaire au centre de laquelle le spectateur se place pour découvrir un paysage ou une scène historique, reproduits de façon illusionniste et qui se déploie autour de lui, à 360°. Il apparaît sous un autre jour, en France, en 1830, où il devient simplement l’expression d’un large paysage, d’une vue étendue. Puis son sens rebondit pour devenir la succession d’images qui se présentent à la pensée comme une vision complète ou l’étude quasi exhaustive d’un sujet…

L’exposition J’aime les panoramas, fruit d’une étroite collaboration entre les Musées d’Art et d’Histoire de Genève et le MuCEM, à Marseille, cherche à montrer comment la notion de panorama dépasse les catégories habituelles de la représentation (beaux-arts, art contemporain, photographie, cinéma, industrie, pratiques amateur…). Issue d’une logique scientifique et militaire avant d’être accaparée par la société du spectacle, l’expérience panoramique pose la question de notre rapport au monde ou au paysage, maîtrisé ou inconnu, au tourisme de masse, à la consommation de points de vue formatés, à l’image comme source de divertissement.

Pétra Wauters



[MuCEM
J’aime les panoramas->http://www.mucem.org/fr/exposition/3885]
du 4 novembre 2015 au 29 février 2016
MuCEM J4 – Niveau 2

Exposition temporaire, organisée conjointement par le MuCEM avec les Musées d’Art et d’Histoire de Genève.

Commissariat : Laurence Madeline, conservateur en chef, responsable du pôle Beaux-Arts des Musées d’Art et d’Histoire de Genève, et Jean-Roch Bouiller, conservateur en chef, responsable du secteur art contemporain au MuCEM.
Scénographie : Adrien Rovero Studio
Graphiste : Camille Sauthier, Atelier Valenthier


WUKALI

05/11/2015
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com

Illustration de l’entête : David Hockney. A closer Grand Canyon. 1988. Photo Richard Schmidt



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