One of the brightest Gioachino Rossini’s operas

Les applaudissemnts nourris à la fin de la représentation du « Turc en Italie » à l’Opéra-Théâtre de Metz-Métropole saluaient la qualité et l’inventivité d’un spectacle lyrique où une mise en scène ludique presqu’espiègle (F.Bertolani), une direction musicale soignée (J.M.Perez-Sierra) et un plateau vocal homogène ( G.Furlanetto, J.Bauer, D.Balzani, C.Dubois et M.Lécroart) firent éprouver aux spectateurs la joie mais aussi la gravité qui structure cette œuvre rossinienne.

Laissons à Stendhal et à sa « Vie de Rossini » le loisir de résumer l’intrigue :
« Galli , qui pendant plusieurs années avait rempli d’une manière admirable le rôle du bey dans l’Italiana fut chargé de représenter le jeune turc qui, poussé par la tempête, débarque en Italie et devient amoureux de la première jolie femme que le hasard lui fait rencontrer. Malheureusement cette jolie femme a, non seulement, un mari (Don Géronio) mais encore un amant (Don Narciso) qui n’est nullement disposé à céder la place à un turc. Donna Fiorilla, la jeune femme, coquette et légère, est ravie de plaire au bel étranger et saisit avec empressement l’occasion de tourmenter un peu son amant et de se moquer de son mari »

Le résumé de Stendhal est malheureusement incomplet et ne rend que très imparfaitement compte de l’intrigue. Il privilégie la veine comique de celle-ci et oublie que sur ces même rivages italiens débarque Zaïde et Albazar. L’une vient reconquérir celui –le Turc – qui l’a abandonnée aux portes du sérail, l’autre a suivi la première qu’il aime en secret sans retour possible. L’œuvre légère se colore ainsi fatalement de tonalités plus tristes et plus dramatiques car ces deux personnages sont à mille lieues du vaudeville : ils souffrent mais leur souffrance ne vient pas enrichir le comique et la situation qui en découle.

Stendhal oublie également le personnage du Poète qui est un possible double du compositeur attaché à sa rude tâche d’écriture. Mi comique, mi dramatique le Poète est surtout un véritable deus ex machina qui s’apparente à la figure du destin. Il utilise avec astuce et un rien de perversité les aléas de la vie des personnages, leurs désirs et leurs frustrations et sont entre ses mains de petites marionnettes obéissantes. A la fin de l’oeuvre, il les fera rentrer gentiment dans les cases qui leur étaient normalement dévolues : l’épouse volage avec son mari et le Turc avec sa promise !

On aura compris qu’il s’agit d’un théâtre dans le théâtre. La forme d’écriture devient, avant la lettre, pirandellienne puisque les « Six personnages en quête d’auteur » s’inverse en « un auteur en quête de six personnages » créant une mise en abyme qui subvertit les codes du vaudeville en suscitant l’inquiétude en ce que les fils narratifs au lieu d’aller crescendo vers le comique peuvent être rompus ou changés dans une direction plus dramatique.

Cette mise en abyme permet à l’oeuvre de ne pas s’enfermer unilatéralement dans la légéreté du comique mais de ménager une profondeur propre au ressort dramatique narratif ainsi qu’à l’épaisseur propre des personnages. Donna Fiorilla n’est pas simplement qu’une coquette légère et frivole mais révèle également le côté dramatique d’une vie vide et sans espoir qui la contraint à un mariage insatisfaisant.

L’intérêt de cette œuvre – assez peu à l’affiche des théâtres lyriques – outre la musique et le chant réside sûrement dans l’extraordinaire modernité de sa forme et de son écriture. On comprend alors mieux que cette pièce montée pour la première fois à La Scala de Milan en 1814 fut, à l’époque, mal acceuillie au motif qu’elle aurait constitué un plagiat de « L’Italienne à Alger » donnée l’année précédente dans ce même théâtre. Les musicologues patentés trouvent peu pour ne pas dire aucun points communs entre les deux partitions. Il faut, par ailleurs rappeler que la réutilisation d’airs d’oeuvres anciennes dans des compositions actuelles étaient monnaie courante à cette époque. D’autant que chaque année, Rossini qui est alors âgé de 22ans, compose rien moins que trois opéras! A titre d’exemple , l’ouverture d’Auréliano in Palmyra sera réutilisée in extenso et deviendra un tube planétaire en introduction du Barbier de Séville.

Et c’est précisément cette pression inhérente à l’obligation d’honorer des contrats, de produire de la musique, de monter les spectacles, de contrôler les artistes qui génère et oriente le foisonnement créatif. Elle ne nous révèle pas le mystère de la création artistique mais elle nous dépeint tout au long de l’opéra le processus de la création que nous voyons à l’œuvre sans qu’à aucun moment cette dernière ne devienne un pensum didactique. Peuvent ainsi coexister la légèreté du comique des situations et des caractères mais aussi la tonalité dramatique voire dépressive qu’affrontent les personnages en but à leurs désirs ainsi qu’à leurs frustrations.

Rossini, au moment de la création du Turc en Italie, est probablement à un tournant d’une inspiration qui lui fit écrire un nombre impressionnant d’œuvres « comiques » qui firent sa marque, son indéniable succès mais qui aussi, dans une certaine mesure, constituèrent, pour lui, une prison. Elles contraignaient le compositeur à une répététivité, à terme, mortifère. Rossini – écrit Stedhal dans sa Vie de Rossini – « venait de porter dans ce genre de composition – l’opéra-buffa – le feu, la vivacité, la perfection ». Que pouvait-il de plus ?

Tancredi, Auréliano in Palmyra dès 1813 constituent vraisemblablement un tournant dans son inspiration et constituent une inflexion vers l’opéra-séria qui, peu à peu, prendra le pas sur la production buffa : la Cenerentola constituant en 1816 – deux années plus tard – le terme ultime de cette veine.

De ce point de vue là, le Turc en Italie est marqué par la lente gestation de ce tournant créatif. Le compositeur oscille perpétuellement d’un côté entre une veine comique, légère – ne s’agit-il pas d’un chassé croisé amoureux où un mari âgé tente de tempérer les ardeurs frivoles de sa jeune épouse – et, de l’autre et par contraste, un ton plus dramatique, une quête presqu’existentielle où chacun des personnages, à sa façon, cherche désespérement sa place et finalement son désir pour effacer toute trace de la vacuité qui règne alors dans sa vie.

Ce dualisme entre comique et tragique est renforcé par la construction dramatique de l’œuvre qui offre à l’un des personnages – le Poète Prodoscimo – le rôle de grand ordonnateur des destins et des désirs. Il laisse entendre que chacun des personnages quelque soit son rang ou son rôle social est le jouet du destin, des circonstances et avance dans la vie sous un masque qui cache les véritables enjeux, les vrais désirs. Le travestissement, le masque et les inévitables quiproquos qui en résultent suggèrent que les personnages sont plus agis par leur vie et leurs rencontres qu’ils ne dirigent vraiment leurs destins. A la fin de cette œuvre « légère » mais teintée de « dramatique » chacun, oubliant ses rêves le plus fous et ses espoirs de changement, restera ou retrouvera sa chacune pour filer le parfait amour ou entamer une nième scène de ménage….

Grâce à cette dualité entre légèreté comique et intensité dramatique, l’œuvre prend alors une toute autre dimension qui revèle alors ses filiations et, peut-être ses inspirations. La complexité et la densité psychologiques des personnages, les multiples situations qu’ils traversent et qui donnent lieu à de nombreux quiproquos, l’importance accordée au travestissement, aux masques et aux ruses inclinent à soutenir que Rossini regarde plutôt du côté de Mozart que, comme Offenbach, il admirait totalement.

Mais pas le compositeur de « l’Enlèvement au Sérail » autre turquerie où l’exotisme à la mode renouvelle le marivaudage mais celui, beaucoup plus grave et pessimiste du « Cosi Fan Tutte ». L’intrigue amoureuse, les quiproquos, les ruses, les chausse-trappes, les déguisements et les travestissements mais aussi la réalité crue des désirs qui se cachent ou se dévoilent trouvent leur pendant presque leur décalque dans l’œuvre rossinienne où finalement la morale triomphe puisque le Turc repart vers ses rivages avec sa belle esclave laissant Fiorilla entre son mari et son amant devant gérer, seule, son insatisfaction ou son excitation. On n’échappe pas à son destin !

Jean-Pierre Vidit

Président du Cercle Lyrique de Metz


WUKALI 02/12/2015
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