Last exit in music and poetry


– [**Dernière pause : La charmeuse de serpents d’un certain Rousseau*]

Ce sera le dernier arrêt dans cette visite qui, de tableaux en tableaux, nous fait parcourir l’exposition des charmes suscités par les souffles et les vibrations de l’air. Ici le chant de flûte se joint au transport artificiel d’un parfum exotique. Invoquons [**Baudelaire*] pour cet instant où, vibrant sur la tige du roseau chantant, « chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir », dans une vapeur chargée de parfums exotiques :

Olécio partenaire de Wukali

Parfum exotique
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone,
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux.
(21)

Invoquons encore Baudelaire, pour ce deuxième thème, la danse des serpents

Le Serpent qui danse
A te voir marcher en cadence
Belle d’abandon
On croirait un serpent qui danse
Au bout d’un bâton
(22)

Les deux thèmes se réunissent en un troisième –lui aussi baudelairien- celui du thyrse, serpent de lierre enroulé autour d’une tige ou d’un bâton que manie le dieu des charmes, allant de l’ivresse à la folie, [**Dionysos-Bacchus*]. Le tableau du [**Douanier Rousseau*] joue sur tout cet ensemble.

L’œuvre a été commandée à l’auteur, encore méconnu et moqué par la critique, par la mère de [**Robert Delaunay*] (peintre contemporain, un des rares admirateurs de Rousseau), qui se disait « moderniste ». Rousseau lui répond par ce tableau dans le goût ancien traité avec toutes les richesses de la modernité. Le tableau fut exposé au Salon des Indépendants en 1907. L’œuvre appartient à une série que l’auteur appelle ses « jungles ». Dans une nature luxuriante et presque onirique, il place, sur un tout petit espace, une scène généralement inquiétante. Rousseau pourrait dire, comme ce poète bien connu en son temps, son contemporain :

Je suis un pâle enfant du vieux Paris, et j’ai
Le regret des rêveurs qui n’ont point voyagé
(23)

Le « Douanier » Rousseau n’a pas voyagé. Employé de l’octroi à Paris, il s’est constitué un bagage culturel à partir des magazines illustrés et de ses visites dans les serres du Museum d’histoire naturelle, au Jardin des plantes. Il compose ses tableaux comme [**Raymond Roussel*] –autre contemporain- a composé ses Impressions d’Afrique, sans bouger, en ne faisant bouger que les lettres dans les mots (ainsi qu’il l’a expliqué dans Comment j’ai écrit certains de mes livres ou comme cet autre marcheur sédentaire « [**le Facteur Cheval*] » a réalisé son palais idéal à[** Hauterives*].

Il a fait un tableau « dans le goût ancien », en transposant une scène biblique, mais il l’introduit dans la modernité, par le renversement des rôles et des figures. C’est un Éden renversé. C’est le Serpent qui a charmé Ève. Ici c’est [**Ève*] qui charme les serpents. Ève est noire (on voit seulement le blanc de ses yeux), représentée à contre-jour. On ne sait s’il fait jour ou nuit, si c’est la lune ou le soleil qui éclaire le ciel, dans une luminosité ambiguë, selon un procédé que reprendra plus tard [**Magritte.*] En tout cas, le charme opère. Tout s’immobilise –c’est le chant d’Hermès face à Argus-. Il arrive le contraire de ce que dit Socrate, à propos de la danseuse et de la musique qui rythme ses pas :

Rien ne résiste à l’alternance des fortes et des faibles.… Battez, battez !… La matière frappée est battue, et heurtée, en cadence ; la terre bien frappée, les peaux et les cordes bien tendues ; les paumes des mains, les talons, bien frappant et battant le temps, forgeant joie et folie, et toutes choses en délire bien rythmées, règnent (24).

Dans La Charmeuse de serpents, ce n’est pas ce vacarme organisé qui règne. Le résultat de l’accord entre le chant de flûte et la danse du serpent, c’est une sphère qui se fixe sur son socle carré, comme on les voit souvent à l’entrée des espaces verts, avec cette devise : «mobile fit fixum» (25). Tout se tait, tout se stabilise, et nous voilà revenus à Baudelaire :

La Beauté
Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre
Je hais le mouvement qui déplace les lignes (26)

– [**Sortie en forme de coda : l’art de tisser l’or de l’air*]

Revenons un peu en-deçà de l’Après-midi du faune rêveur. Midi le Juste vient d’arrêter, comme l’a fait autrefois Josué, pour un instant la course du soleil. Le berger à la flûte de Virgile, revu par [**Valéry,*] élève son regard vers le haut. [**Lucrèce*] lui dit :

Que fais-tu là, Tityre, amant de l’ombre, à l’aise sous ce hêtre, à perdre tes regards dans l’or de l’air tissu de feuille ?

Et Tityre lui répond :

Je vis. J’attends. Ma flûte est prête entre mes doigts, et je me rends pareil à cette heure admirable. Je veux être un instrument de la faveur générale des choses. J’abandonne à la terre tout le poids de mon corps : mes yeux vivent là haut, dans la masse palpitante de la lumière. L’arbre /…/ me demande de lui chanter son nom et de donner une forme musicale à la brise qui le pénètre et le tourmente doucement. J’attends mon âme. Attendre est un grand prix, Lucrèce (27).

Le souffle de la flûte, la brise des feuilles et les vibrations de l’air tremblant de chaleur déclinent toutes les vertus de l’art de séduire : charmer, être charmant, être charmeur, enchanter, devenir enchanteur enchantant jusqu’à l’incantation magique. L’incantation en définitive est la dernière version, la plus intense, des charmes du chant. Le chant (cantio) et le charme (carmen) tissent ensemble la tresse compliquée du désir et du plaisir. Entre le noir et le bleu, entre le ciel nocturne et la lumière du jour, l’arc-en-ciel des charmes déploie jusqu’à la lisière du silence ses sanglots longs et ses délices épicés, ou le i et le o échangent leurs anneaux de fiançailles. Un dernier « o », ô l’oméga, rayon de ses yeux, sonne le dong, sanglots d’anémone en longs échos d’automne, et un dernier « i », un cri, sonne le ding, celui de l’écrit qui poursuit la nymphe [**Syrinx*] en fuite dans les roseaux.

Fin de partie. Fin de partition.

[**Claude-Gilbert DUBOIS*]


Illustration de l’entête : Le charmeur de serpents. Louis-Léon Gérôme. (1879) huile sur toile, 83,8 × 122,1 cm. Sterling and Francine Clark collection, Clark Art Institute, Williamstown


[(Notes
(1) Cette citation, ainsi que les deux suivantes, sont extraites du poème d’Aragon, « Plus belle que les larmes ». Il s’agissait au départ d’une pièce destinée à un article de [**Drieu La Rochelle*] publié en 1941 contre les poètes qui, « comme Aragon », introduisent dans les lettres « le fil rouge de la résistance ». « Plus belle que les larmes » est la réponse d’Aragon. La pièce sera insérée dans les recueils poétiques Les yeux d’Elsa (1942) et la Diane française (1944). Certains vers deviendront célèbres au point d’être cités par [**Charles de Gaulle*] en 1943, à Radio-Alger. Le texte a été repris dans une réédition de Les Yeux d’Elsa, Paris, Seghers, 1964, p. 82-87, d’où nous extrayons les trois citations.
(2) Sur Hermès et les légendes liées à son histoire, nous suivons en général les données du Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine (sous la direction de [**Pierre Grimal)*], Paris, PUF, 1982 (7ème édition). Les autres sources informatives seront indiquées selon leurs occurrences.
(3) La légende allemande du « joueur de flûte de Hamelin » brode sur un fait sans doute réel, et lié à la peste, qui se serait produit le 26 juin 1284. Un dératiseur aurait été appelé dans la ville de [**Hamelin*], que les habitants ne voulurent pas payer ? Il se vengea de la manière légendaire dont il est fait état, en fascinant les enfants. Un vitrail de l’église de Hamelin, posé vers 1300, illustrait cette histoire, mais il a disparu. Le récit a été rédigé et publié par les [**frères Grimm*] en 1816. [**Prosper Mérimée*] en a fourni une version en français en 1829 qu’il a inséré dans sa Chronique du temps de Charles IX (renseignements recueillis sur site « Hamelin » en ligne).
(4) Dans La Flûte enchantée, opéra initiatique inspiré par la franc-maçonnerie, sur un livret de [**Schikaneder*], mis en musique par [**Mozart*] et représenté à Vienne, le 30 septembre 1791.
(5) « La Rose et le réséda », poème de [**Louis Aragon*] composé et publié en mars 1943, après l’exécution de quatre résistants, et intégré par la suite dans La Diane française (1944).
(6) Le premier vers est de [**Racine*] (Phèdre, I, 5, v.161) les deux autres sont des arrangements démonstratifs.
(7) Fragments de textes connus de [**Verlaine*] (« Chanson d’automne » dans Poèmes saturniens, 1866) et d’[**Apollinaire*] (« Le pont Mirabeau », dans Alcools, 1913).
(8) Le nozze di Figaro, atto primo, duettino. L’aria est entonné par Figaro, auquel Susanna donne la réplique :
SUSANNA
Cosi se il mattino
Il caro Contino
-Din din-
e ti manda
Tre milia lontan,
– Don don-
e mia porta
Il diavol la porta
– Don don-
e in tre salti…
FIGARO
Susanna, pian pian

(9) Les Contes d’Hoffmann, l’Avant-scène, n°25 (janv-fév. 1980), p. 44
(10) Geoffroy Tory, imprimeur du roi [**François Ier*] et humaniste, a fait un plaidoyer en faveur des lettres d’imprimerie venues d’Italie, qu’il appelle « antiques » ou « attiques » (contre l’écriture dite « gothique » encore en usage en son temps). Sa défense des lettres nouvelles a paru en 1529, à Paris, sous le titre : Champ fleury. Auquel est contenu l’art et la science de la deue et vraye proportion des lettres attiques, qu’on dit autrement lettres antiques et vulgairement lettres romaines proportionnées selon le corps et visage humain. Une nouvelle édition parut en 1549. Son interprétation particulière du mythe d’Io, qu’il décompose en ses deux lettres I et O, a fait l’objet d’un exposé de notre part dans Mercure à la Renaissance, Paris, Champion, 1988, p. 85-94.
(11) Nous nous sommes expliqué sur la symbolique des nombres » dans notre article, à paraître sous ce titre, dans le Bulletin de l’Académie des Sciences, Lettres et Arts de Bordeaux, en principe en 2016.
(12) [**Victor Hugo*], « Le Satyre », dans La Légende des siècles, Paris, Gallimard, 1950, coll. « Pléiade », p. 430.

(13) Film de 15 minutes, réalisé au Népal et projeté en date du 6 octobre 2012. L’auteur est déjà connu pour d’autres œuvres. La protagoniste s’appelle [**Bijuli,*] et on entend les appels des groupes maoïstes, annonçant la révolution, sans jamais les voir.
(14) Si l’on considère, en suivant le schéma du cosmos ptoléméen, que la terre correspond à ré, les sept planètes correspondent aux sept notes de la gamme. La place du soleil Apollon correspond au la. Aux sept orbes planétaires, on adjoint le ciel des fixes et la sphère du moteur premier, soit neuf au total, qui correspond aux neuf Muses du Parnasse que fait danser Apollon dit Musagète (renseignement empruntés à la publication collective, Le Soleil à la Renaissance, Presses Universitaires de Bruxelles et de Paris, 1965).
(15) Baudelaire, « Harmonie du soir », Les Fleurs du mal, I, 47.
(16) Alfred de Vigny, « Le Cor », Poèmes antiques et modernes (1829)
(17) La plupart de nos informations sur la genèse et le développement de l’œuvre sont empruntées à : [**Stéphane Mallarmé*], Poésies (préface d’[**Yves Bonnefoy*], édition de Bertrand Marchal), Paris, Gallimard, 1992, coll. « NRF Poésie », notamment p. 206-220.
(18) Un scandale a été provoqué par des postures et gestes de l’interprète jugés inconvenants.
(19) Paul Valéry, « l’Âme et la danse », dans Eupalinos ou l’architecte/…/, Paris, Gallimard, 1944, p. 142.
(20) [**Mallarmé*], « Apparition », dans Poésies, op. cit., p.7
(21) Les Fleurs du mal, I, 17
(22) Ibid., I, 28.
(23) [**François Coppée*], cité par[** E. Maynial,*] Anthologie des poètes du XIXème siècle, Paris, Hachette, 1935, p. 388.
(24) « L’Âme et la danse », dans Eupalinos /…/, Paris, Gallimard, 1944, p. 174-175
(25) On trouvera une reproduction de cet emblème, datée de 1624, dans L’Emblème à la Renaissance, Paris, SEDES, 1982, p. 101. Voir aussi [**Michel Jeanneret,*] Perpetuum mobile, Paris, Macula, s. d., coll. « Argo ».
(26) Les Fleurs du mal, I, 17.
(27) « Dialogue de l’arbre », dans Eupalinos/…/, op. cit., p. 183.
)]


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