An essential exhibition dedicated to this this artist of the Barroco period


Pour promouvoir sa saison 2018 autour du baroque et de la gastronomie, l’office Toerisme Vlaanderen avait pensé à Bacchus, et particulièrement à sa représentation par [**Michaelina Wautier*], peintre presque oubliée que les musées d’[**Anvers*] vont faire redécouvrir à partir du 1er juin 2018. Mais en novembre 2017, le tableau fut déclaré trop choquant par l’antenne américaine de l’Office belge.

Comment une artiste de l’ère baroque a-t-elle pu ainsi irriter les censeurs du XXIe siècle outre-Atlantique ? Quand même pas en montrant un sein, si menu qu’on ne saurait le voir… En peignant un homme nu plus grand que nature ? Ridicule, et impossible : à cette époque, une femme pouvait peindre des fleurs, des portraits, des natures mortes, des miniatures, etc., mais le nu lui était strictement interdit, et bien sûr, pas enseigné. Et pourtant, en 1650, ce Bacchus presque entièrement nu et les hommes dévêtus qui l’entourent, c’est bien Michaelina Wautier qui les a peints. Avec cette scène mythologique, elle a tout transgressé, le “grand genre“, le grand format (270×354 cm !) et la nudité, toutes ces interdictions faites aux femmes que [**Lavinia Fontana*] (1552-1614) puis [**Artemisia Gentileschi*] (1593-1652) avaient déjà commencé à lever, sans oser toutefois s’attaquer au nu masculin.

Le Cortège de Bacchus est un sujet assez fréquemment traité par les peintres et graveurs de la Renaissance et du Baroque, qui se sont inspirés de récits, mosaïques, vases, monnaies et bas-reliefs de sarcophages antiques. Après avoir conquis les Indes, Bacchus revient triomphalement sur un chariot tiré par des éléphants, des tigres ou des panthères ; il est accompagné de satyres, de bergers, de centaures et de bacchantes, jouant divers instruments de musique : tambourin, cymbales, aulos, flûte de Pan, buccin, triangle… Silène, père adoptif et précepteur de Bacchus, son âne et un bouc font partie du cortège. On chante, on rit, on boit, bien sûr sans modération. Chez les peintres des Pays-Bas, cet aspect festif peut aller très loin dans la truculence et le grotesque ; leur Bacchus y est gras, obèse, mou, si enivré qu’il doit être soutenu par un satyre. Tout en étant plus délicate que ses collègues masculins, [**Michaelina Wautier*] propose un Bacchus quand même bien différent des nobles éphèbes des Italiens ou de celui de [**Nicolas Poussin*] (1636). Magistralement mis en vedette au centre du tableau, c’est un gaillard à la carrure impressionnante, encore jeune mais déjà bedonnant, avachi tête en arrière et œil vitreux, abreuvé en jus de la vigne par deux comparses. Comment Michaelina la célibataire a-t-elle pu peindre de façon si remarquable ce beau spécimen ?

Fille cadette d’une famille de huit enfants dont six garçons, sœur d’un peintre professionnel, **Charles Wautier*] (1609-1703), dont elle partageait l’atelier à Bruxelles, elle pouvait connaître l’anatomie masculine et même probablement disposer de modèles. Le frère a d’ailleurs peint vers la même époque un Bacchus jeune couronné de pampres. Dans le tableau de Michaelina, un robuste satyre barbu pousse le chariot de Bacchus, en réalité une brouette garnie d’une peau de panthère, seul trophée ramené des Indes. Un large rabat de cette pardalide vient cacher le bas-ventre du jeune dieu, et la traditionnelle feuille de vigne n’est plus là qu’à titre symbolique, voire, au moins à nos yeux du XXIe siècle, humoristique. À l’avant, le vieux Silène vêtu d’une nébride guide le cortège en scrutant les cieux rendus orageux par la vindicte de Junon. Un faune embouche une trompette, mais les habituels instruments à percussion sont absents ; c’est une simple castagnette tenue par une bacchante qui les remplace. Oui, une castagnette ! N’oublions pas qu’à cette époque, les Provinces du sud étaient encore espagnoles. Au premier plan en bas à droite, un enfant aux oreilles pointues tient un verre de vin et chevauche un bouc, tandis qu’un autre titille l’oreille de l’animal. Nous sommes déjà au pays des plaisirs de [**Collodi*] deux siècles avant Pinocchio. C’est la ressemblance entre la tête du petit faune et celle d’un des deux garçons de [Boys blowing bubbles du musée de Seattle qui a été en 2005 l’indice déterminant pour attribuer le tableau américain à Michaelina Wautier.

[**Un autoportrait caché*]

Deux autres personnages méritent qu’on s’y arrête un peu plus. Tout d’abord, se tenant à la droite du tableau, cette nymphe blonde en tunique de satin rose sur laquelle semble braqué un projecteur. Malgré son sein dénudé et le thyrse orné de pampre, on voit bien à son visage qu’elle n’a rien de commun avec le reste de la bande. La seule chose qui l’intéresse, c’est sa propre image : Michaelina Wautier s’est représentée là en “autoritratto in assistenza“, à l’instar de nombreux peintres italiens depuis le XIVe siècle, dont un exemple des plus connus est celui de** Botticelli*] dans [L’Adoration des Mages en 1475 . Cet autoportrait féminin “dans l’assistance“ de 1650 me semble être une première dans l’histoire de la peinture, et je n’en ai d’ailleurs pas trouvé d’autres à part celui de **Rolinda Sharples*] dans la foule du [Procès du Colonel Brereton en 1834. En 1649, suivant les exemples de [**Catharina van Hemessen*] (1548) et de [**Judith Leyster*] (1635), Michaelina Wautier avait déjà réalisé un autoportrait plus classique, dit “au chevalet“, alors qu’en France il fallut attendre 1672 pour que l’académicienne [**Elisabeth-Sophie Chéron*] produise le premier autoportrait féminin.

Revenons au Cortège de Bacchus ; derrière la nymphe Michaelina se tient un homme qui tente d’attirer la jolie blonde contre lui. Dépourvu d’attributs faunesques, ce personnage à barbiche et moustache ne semble pas contemporain des autres fêtards ; j’imaginerais volontiers que [**Michaelina*], dont on ne connaît cependant rien de la vie privée, a fait là le portrait d’un de ses prétendants. Juste à côté, un ou une soiffarde profite du camouflage végétal pour se verser du vin à la régalade. Mais le deuxième personnage important est en réalité le moins visible de tous ; seule sa tête dépasse dans l’arrière-plan, en partie recouverte d’un voile noir. Il ne participe pas à la fête ; son regard est dirigé vers le bas. Il se cache, écoute et prend des notes ; sycophante à la solde de Junon, inquisiteur espagnol, espion envoyé en Flandre par les calvinistes, objecteur puritain de l’Office américain du Tourisme belge, il est l’image intemporelle de la délation et de la censure. Complètement à son opposé, en bas et à gauche du tableau, un chien s’irrite de toute cette agitation et de ce tintamarre, il aboie avec fureur et va peut-être planter un croc dans le mollet le plus proche, mais au moins il ne dénoncera personne.

Avec ce tableau, [**Michaelina Wautier*] s’inscrit dans l’histoire de la peinture comme la première femme ayant peint un homme nu, qui plus est en très grandes dimensions. Son Cortège est une version minimaliste, allégorique mais surtout moqueuse, du Triomphe de Bacchus : a-t-on jamais vu le dieu sorti de la cuisse de Jupiter affalé dans une brouette ? Pour son seul tableau mythologique, Wautier a choisi un sujet lui permettant de railler le travers de l’homme peut-être le plus détesté des femmes, son penchant pour la boisson et le ravalement bestial qu’il entraîne. Elle l’a fait de façon plus raffinée que ses confrères flamands, avec beaucoup d’imagination et sans imiter personne, en évitant le maniérisme des Italiens et l’académisme des Français. Une autre originalité a été de s’y faire figurer en témoin dans l’assistance, et plus encore en femme séductrice, en personnalisant ainsi sa signature. Quelques éléments plus accessoires confèrent à son tableau un supplément de singularité, comme la castagnette espagnole, le chien furieux ou le personnage fourbe…

Ce Cortège de Bacchus avait été acquis à l’époque avec trois autres tableaux de Michaelina Wautier par l’[**Archiduc Léopold-Guillaume de Habsbourg*], gouverneur des Pays-Bas espagnols et fameux collectionneur d’œuvres d’art. Faisant maintenant partie de la Gemäldegalerie de Vienne, mais trop grand pour y être exposé en permanence, ce chef-d’œuvre pourra être admiré par les visiteurs de la future exposition anversoise Michaelina, La grande dame du baroque en même temps que les portraits, natures mortes, scènes de genre, allégories et peintures religieuses de cette artiste étonnante.

[**Pierre Dambrine*]


[**Exposition Michaelina, la grande dame du baroque, Anvers du 1er juin au 2 septembre 2018.

Exposition Michaelina. Baroque’s Leading Lady, Antwerpen


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WUKALI 29/05/2018
(Publié précédemment le 15/03/2018)]

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