Accueil Livres, Arts, ScènesHistoire Quand les Wasp s’en mêlent- Aux sources du soft power américain ( 3/2)

Quand les Wasp s’en mêlent- Aux sources du soft power américain ( 3/2)

par Jacques Trauman

Saison 3
Épisode 2

Un drôle de ministère de la culture

Pendant plus de 20 ans, les Américains dépensèrent des dizaines et des dizaines de millions de dollars pour défendre la liberté culturelle en Europe, en tous cas la liberté culturelle en Europe telle qu’ils la concevaient. Frances Stonor Saunders note «qu’avec ce genre d’engagement, la CIA agissait en fait comme un Ministère de la Culture américain».

La façon dont la CIA fonctionna dans cette entreprise fut d’organiser un réseau de «groupes privés», ou «d’amis» afin de promouvoir sa politique; en effet, pour réussir, la CIA devait rester dans l’ombre et ne pas paraître au grand jour, tandis que ses alliés et amis devaient apparaître comme agissant de leur propre initiative; une politique de la CIA qui réussit totalement. Dans ce schéma, les Fondations, on va le voir, seront amenées à jouer un rôle primordial.

L’un des inspirateurs de cette politique fut Allen Dulles, directeur de la CIA de 1953 à 1961 (futur membre de la Commission Warren, chargée d’enquêter sur l’assassinat du Président Kennedy), et frère cadet de John Foster Dulles, Secrétaire d’État du président Eisenhower.

Le 11 mai 1949, Allen Dulles présida à la création du «National Committee for a Free Europe, Inc», une structure destinée à combattre la domination soviétique en Europe; «tout porte à croire que ce conflit sera résolu autant par la force des idées qu’en employant la force physique», énonça ce comité. Dans cette entreprise, Allen Dulles bénéficia du soutien le plus ferme du Secrétaire d’État Dean Acheson.

Notons au passage que la CIA procurait 90% du financement de ce «National Committee», qui essaima en d’innombrables sous-comités, conseils d’administrations et «Trustees», enrôlant littéralement le Who’s Who de la politique et des affaires américaines; en firent partie : le général Lucius Clay, Garner Cowles, président de Cowles publishing company, Henry Ford II, le cardinal Francis Spellman, Oveta Culp Hobby, «trustee» du Museum of Modern Art, John C. Hughes, ambassadeur auprès de l’OTAN, Arthur Schlessinger, mais aussi Cecil B. De Mille, Darryl Zanuck et même Dwight Eisenhower, pour ne citer que ceux-là.

Au bout d’un an, le «National Committee» employait déjà 413 personnes, dont 201 Américains et 212 Européens.

Paul Valéry nota que «c’était devenu l’ambition des Européens que d’être gouvernés par un comité d’Américains».

Acteurs et chaînes de radio

Evidemment, dans cette entreprise de propagande, la CIA avait besoin d’une radio. En 1950, à Berlin, Radio Free Europe (RFE) sera crée, avec un budget de 10 millions de dollars. En quelques années, RFE posséda 29 chaînes de radio émettant en 16 langues, et, comme le disait Philip Barbour, la RFE «utilisait tous les trucs des la science oratoire connus depuis Démosthène et Cicéron». RFE utilisait les services d’informateurs situés derrière le «rideau de fer», surveillait les émissions soviétiques, organisait des conférences, encourageait des écrivains européens anti-communistes, distribuait des «papiers» à des journalistes, etc…etc…

Un fond nommé «Croisade pour la liberté» levait des fonds, avec l’aide de toutes sortes de personnalités, dont un jeune acteur hollywoodien nommé Ronald Reagan. Ces fonds servaient, entre autre chose, à financer le «International Refugee Committee», qui, sous l’égide de Bill Casey, futur directeur de la CIA, aurait exfiltré d’anciens nazis qui pouvaient servir dans la lutte contre le communisme (c’est en tous cas ce que prétend Frances Stonor Saunders).

Allen W. Dulles dessiné par David Levine
Publié dans The New York Review of Books

Allen Dulles plaça des hommes de la CIA dans les positions clefs de toutes ces structures, et en cas de problème, des réunions informelles furent organisées au très select club new-yorkais Knickerbocker ou encore a l’hôtel Drake, où on louait une chambre pour la circonstance. Combien de ces combats pour la liberté furent menés depuis une chambre d’hôtel ou depuis les salons feutrés d’un club de gentlemen ?

Quoi qu’il en soit, Kissinger écrira «qu’il faut porter au crédit de cette génération d’Américains qu’ils assumèrent ces responsabilités avec énergie, imagination et compétence. Ils sauvèrent la possibilité de liberté en aidant à reconstruire l’Europe, en encourageant l’unité européenne, en dessinant les institution de coopération économique, et en procurant une protection a travers notre alliance. Cette explosion de créativité est un des moments les plus glorieux de l’histoire américaine». Dont acte.

Ou encore, comme le dit un certain Henry Breck, agent de la CIA, «naturellement, dans une guerre qui a lieu pour de bon, il faut se battre durement -et les classes supérieures se battirent le plus durement,  parce que c’est elles qui avaient le plus à perdre».

et les Wasps s’en mêlèrent

C’était l’époque où la composition ethnique des Etats-Unis était telle que les WASP (White Anglo-Saxon Protestants) exerçaient le pouvoir en Amérique, en particulier les WASP de la côte ouest. Et c’était le cas à la CIA. Ainsi les affaires du «National Committee» étaient en grande partie des affaires de WASP, et de WASP des classes supérieures. Ceux qui acceptaient de participer a cette entreprise, et en particulier de transférer des fonds en Europe de telle sorte que l’argent ne semble pas venir de la CIA, étaient désignés sous le vocable de «quiet channels». Le moyen le plus sûr de transférer des fonds sans que le récipiendaire ne se doute une seule seconde que l’argent venait de la CIA était de le faire à travers les Fondations Philanthropiques, qui étaient le plus souvent aux mains de WASP fortunés.

Une enquête menée en 1952 par le Congrès conclu qu’«un pouvoir sans équivalent est de plus en plus concentré entre les mains d’un groupe interconnecté et auto-généré. A la différence du pouvoir des managers d’entreprises, il n’est pas contrôlé par les actionnaires, à la différence du gouvernement, il n’est pas contrôlé par le peuple, à la différence du pouvoir des églises, il n’est pas contrôlé par les canons du dogme». En un mot, une petite clique de WASP  hyper-connectés par des liens familiaux ou d’amitié déterminaient, avec la CIA, les règles de ce combat idéologique.

Ainsi, sur la période 1963-1966, sur 700 donations effectuées par des Fondations, 108 étaient partiellement ou totalement financées par la CIA; mais ce pourcentage montait à 50% à l’international.

Tous ces fonds occultes servaient a financer des action secrètes en direction des syndicats, des mouvements de jeunesse, des universités, des éditeurs, etc…et les fonds disponibles semblaient presque illimités.

L’élite de la société américaine, la «crème de la crème», l’establishment financier, industriel et politique, siégeait aux conseil de ces fondations, à tel point qu’une plaisanterie courait selon laquelle si une entreprise philanthropique se présentait comme «privée» ou «libre», ce devait être la CIA.

«Le système de patronage privé était un modèle selon lequel un petit groupe homogène en vint à défendre les intérêts de l’Amérique -et, par définition, les leurs. Au sommet de la pyramide se retrouvait les ambitions de tout WASP qui se respectait», écrit Frances Stonor Saunders.
A titre d’exemple, John «Jack» Thomson, qui présida aux destinées de la Farfield Foundation de 1956 à 1963, était un agent de la CIA bien connu dans les cercles littéraires de New-York. Jennifer Josselson, fille de Michaël Josselson l’appelait «Uncle Jack».

et voilà Ford et Rockefeller

La Fondation Ford, crée en 1936, gérait 3 milliards de dollars en 1950. Par moments, la Fondation Ford, travaillant avec la CIA, apparut comme une extension du gouvernement américain dans le domaine de la propagande culturelle en Europe. En 1952, Richard Bissel, un ancien architecte du Plan Marshall, rejoignit la Fondation. Les liens entre la Fondation Ford et le gouvernement américains étaient plus forts que jamais.

Le role de la CIA dans la guerre culturelle pendant la guerre froide

Un des premiers projet de la Fondation Ford en matière culturelle fut, en 1952, le lancement du «Intercultural Publications Programm», sous la direction de James Laughlin. Laughlin créa le magazine «Perspectives», qui était censé toucher les milieux intellectuels de la gauche non-communiste française. Cette première tentative ne fut pas un grand succès, Irving Kristol désignant «Perspectives» sous le vocable de «misérable journal de la Fondation Ford». La Fondation Ford se tourna vers «Der Monat», le journal de Lasky, qu’elle finança.

C’est alors que John McCoy, ancien sous-secrétaire d’État à la Guerre, ancien président de la Banque Mondiale, ancien Haut-commissaire en Allemagne, devint président de la Fondation Ford; John McCoy finança, par exemple, l’Institut d’Art Contemporain, qui mettait en avant la peinture américaine.

La Fondation Rockefeller ne fut pas en reste. Crée en 1913 par le légendaire John D. Rockefeller III, elle eut à sa tête John Foster Dulles et Dean Rusk, qui tous les deux devinrent par la suite Secrétaires d’État.

Nelson Rockefeller et son frère David, qui présidait aux destinées de la Chase Manhattan Bank, s’intéressèrent de près à la France. C’est ainsi, par exemple, que David Rockefeller finança un don de 50.000 dollars dont le but était de promouvoir l’idée d’union européenne au sein de  la jeunesse française, mais cette fois, notons-le, cette donation se fit sans l’implication de la CIA. La politique étrangère américaine se trouva ainsi en partie «privatisée», certains milliardaires ou hauts responsables jouant cavalier seuls, ouvrant ainsi la voie, selon Frances Stonor Saunders, à des initiatives individuelles telles que l’Irangate dans les années 1980, sous la présidence Reagan, où plusieurs hauts responsables du gouvernement fédéral organisèrent un trafic d’armes vers l’Iran malgré l’embargo officiel américain. On ne perd pas si facilement ses vieilles habitudes…

À suivre… prochain épisode:
Ce n’était pas gagné d’avance. (Mise en ligne Jeudi 11 mars)

(*) Who paid the piper ? The CIA and the cultural cold war
Frances Stonor Sauders, Granta Books, 1999
En version française : Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle». Édition Denoël. 2003

Illustration de l’entête: Norman Rockwell, “The Connoisseur” (1961), huile sur toile , couverture pour  The Saturday Evening Post, collection privée

Récapitulatif de la série
À l’aube du XXIéme siècle
par  Jacques Trauman

Saison 1
La « French Theory » et les campus américains
Episode 1. Erudition et savoir faireJeudi 25 février
Episode 2. Citer en détournantVendredi 26 février
Episode 3. Le softpower américain. Samedi 27 février

Saison 2
Comment New-York vola l’idée d’art moderne
Episode 1. Du Komintern à la bannière étoilée. Mardi 2 mars
Episode 2. En route pour la domination mondialeMercredi 3 mars
Episode 3. L’apothéose de PollockJeudi 4 mars
Episode 4. La guerre froide de l’art.Vendredi 5 mars

Saison 3
Aux sources du softpower américain
Episode 1. Guerre froide et « Kulturkampf »Mardi 9 mars
Episode 2. Quand les WASP s’en mêlentMercredi 10 mars
Episode 3. Ce n’était pas gagné d’avance. Jeudi 11 mars
Episode 4. Un cordon ombilical en or. Vendredi 12 mars

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