François Mitterand 1981
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1981 François Mitterand. D’images et de mémoires

par Pierre-Alain Lévy

Un livre de photographies consacrées à François Mitterand, plus précisément à l’année qui a suivi son élection à la présidence de la République. Un de plus diront certains, une hagiographie pantelante, une aubaine éditoriale ajouteraient-ils, ils auraient tort cependant car il ne s’agit nullement de tout cela. Yan Morvan le photographe, au demeurant prix Robert Capa (1983) et World Press (1984) traite cet événement majeur de la politique française sur un déroulé temporel qui va bien évidemment du 10 mai 1981 au 12 septembre 1982. Des photos grand format, pleine page, plus qu’un grand discours, les témoignages visuels des événements constructifs qui firent cette année hors du commun pour les uns comme pour les autres, que l’on croyait au Ciel ou que l’on n’y croyait pas !

40 ans passés, le temps de la maturité, le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard

Le reportage du photographe débute après le 10 mai, avec un défilé de personnages qui s’inscrivent dans l’histoire pour certains d’entre eux, dans la confrontation politique, dans le débat des idées. Du champ politique bien évidemment de droite comme de gauche, à commencer par Valéry Giscard d’Estaing le président battu, Jacques Chirac dont le poids dans cette élection fut … non négligeable à Pierre Maurois, Jean-Pierre Chevènement, Robert Badinter, Gaston Deferre et bien d’autres. Mais aussi et surtout ces visages de ces Français anonymes, témoins du temps et des événements auxquels ils participaient. Pour le meilleur et pour le pire, ou plus exactement, pour un atterrissage dans les champs du réel!

Un temps de maturité disais-je, effectivement, oubliés les rêves et les illusions de la jeunesse, du temps de l’opposition, du verbe et des incantations de réunions électorales, voici arrivé le temps de la confrontation au réel, face à une économie boitante et brinquebalante dans une société fracturée au sein d’un monde encore bi-polaire.

Le livre débute par une préface constituée d’une série de textes de personnalités au coeur de ces événements, à commencer par Hubert Védrine, ce qui n’est pas banal pour un album de photographies. Que n’avait-on dit de « l’arrivée de la gauche au pouvoir » ou « des chars soviétiques place de la Concorde« , fantasmés par Michel Poniatowski, de l’Atlantisme ou de l’Europe !


Puis quelques lignes d’Edith Cresson, qui fut ministre de l’Agriculture du 22 mais 1981 au 21 mars 1983. Jean Glavany, qui fut dans une premier temps chef de Cabinet de François Mitterand, signe un texte qui s’intitule « Entre enthousiasme et réalités », tout est dit.

Charles Fiterman quant à lui, ministre venu du Parti communiste, titre: « Une grande date de l’histoire de France« , là aussi tout est dans les mots: l’histoire de France, un attachement sentimental, affectif, incarné dans une histoire partagée, dans une histoire personnelle.

Mais Charles Fiterman fut aussi un ministre issu du PC, celui du carnassier Georges Marchais qui, ne l’oublions pas, marcha à reculons dans cette élection historique.
Ils furent quatre ministres communistes, convient-il de le rappeler pour les nouvelles générations, qui firent partie du gouvernement issu des élections législatives de 1981, Georges Fiterman, le sémillant Jack Ralite, Anicet le Pors et Marcel Rigout.

Dans son texte, Charles Fiterman termine par la phrase suivante: « Le combat social se présente aujourd’hui dans des conditions nouvelles à bien des égards. Il n’en est pas moins utile de se souvenir des joies et de réfléchir aux limites de ce qui reste une des grandes dates du mouvement progressiste en France« , intéressant pour le moins !

François Mitterand 1981 élection présidentielle
Place du Panthéon. © Yan Morvan

Jean Auroux, ministre du travail du 22 mai 1981 au 29 juin 1982 précise quant à lui le périmètre politique qui était le sien dans ses fonctions. Jack Lang, on ne saurait l’oublier, rappelle les décisions dont il fut le grand ordonnateur : prix unique du livre, doublement du budget du ministère de la culture, lancement des grands chantiers du Président. Alain Boubil, conseiller technique au Secrétariat général de la présidence de la République, traite des nationalisations. La journaliste et productrice de radio, Kathleen Evin, évoque des scènes dont elle fut témoin, notamment l’atmosphère qui régnait au soir du 10 mai, place du colonel Fabien.

Les photos de Yan Morvan qui illustrent cet album, installent un spectre sociétal et culturel. Ainsi on revoit avec plaisirs les photos de Thierry Le Luron, celles du fantasque Jean-Edern Hallier, de l’écrivain Arthur London ou d’Yvette Roudy.

François Mitterand 1981 élection présidentielle
© Yan Morvan

Bien plus qu’un livre d’images, ce livre sert de référence médiatrice en sciences-politiques, si loin des manichéismes de tous bords. Ainsi du champ social, d’un côté Edmond Maire, le cégétiste Georges Séguy, l’étonnant milliardaire et baron rouge Georges Doumeng, de l’autre Yvon Gattaz, patron du Conseil National du Patronat Français ou Jean-Luc Lagardère PDG de Matra.

Un ami politique, Georges Sarre, que j’ai longtemps accompagné, recevait un jour en son bureau le préfet de Paris et je participais à cette rencontre. C’était dans les années 80 sous le septennat de François Mitterand et ce jour là c’était jour de grève, j’en ai oublié la raison. À savoir: manifestation syndicale et populaire avec cortèges dans les rues de la capitale, CGT en tête, slogans diffusés par mégaphones ou haut-parleurs, fumigènes dans les rues, calicots et pancartes brandies au-dessus des têtes. Bref tout ce qu’il y a de plus banal dans le champ politique de notre bon pays et qui souvent déroute nos amis étrangers. « Savez-vous Monsieur le président, lui dit le préfet de Paris, quelquefois dans la vie politique, cela tangue, et dans ce cas là, il faut s’accrocher ! « , je n’ai jamais oublié cette phrase!

Car effectivement cela a tangué sous François Mitterand, et nos bons apôtres d’aujourd’hui, nos confesseurs en petites vertus, pères la pudeur faux-culs, à gauche comme à droite, semblent l’avoir oublié…! Du verbe incantatoire, de la formule ou du slogan réducteur et grossier à la prise de décision stratégique, donc politique dans le véritable sens étymologique du terme, il y a plus qu’un fossé de différence. Le manichéisme est de l’ordre de la croyance, du mystère, voire bien sûr de l’irrationnel. Malheur à celui qui franchit le Rubicon et complexifie la démonstration politique. 1+ 1= 2 certes, mais la science des mathématiques comme celles des sciences politiques est bien plus complexe et paradoxale… Émotion n’est pas raison!

Cela tangue !

Alors oui, il faut bien s’accrocher au bastingage du navire France, surmonter les tempêtes, et prévoir au-delà de l’horizon de nuages qui s’accumulent. C’est cela même la dignité de l’homme politique, c’est avant tout sa raison d’être. François Mitterand était un littéraire, il connaissait la force des mots, le sens de la formule et du symbole. Hélas tout cela ne peut seul faire office de stratégie politique, pour panser les plaies et établir un projet de réformes, Jean-Pierre Chevènement l’avait parfaitement compris. A défaut de vouloir, on cède aux vents mauvais.

L’impatience, la capillarité cognitive fondamentalement, l’installation psychologique dans le temps, ne font guère bon ménage en politique, d’où, hier comme aujourd’hui, des manifestations et des confrontations avec les forces de l’ordre, et sous François Mitterand elles furent elles-aussi nombreuses.

François Mitterand 1981 élection présidentielle
© Yan Morvan / Galerie Thierry Marlat

Le livre de photos de Yan Morvan est instructif à cet égard – le « choc des photos » comme le dit en slogan un célèbre magazine français- l’attentat de la rue Marboeuf ou le premier départ du Tgv à titre d’exemples. Dans cette même veine, les manifestations anti-nucléaires, la grève à l’usine de Flins, les mouvements de solidarité des artistes avec l’Argentine ou auprès de Solidarność  ou de l’autre côté de la scène à l’extrême-droite, Jean-Marie Le Pen, Yvan Blot et le Club de l’Horloge.

Images prises sur le vif, documents instantanés, comme un ADN, une macromolécule qui en dit bien plus qu’un long discours. Napoléon que l’on célèbre aujourd’hui l’avait d’ailleurs très bien compris et formulé. La force de l’image transcende le texte, sa force et son écueil aussi!

Mitterand sur la scène internationale

Pour en terminer enfin, des photographies qui fixent le temps dans sa profondeur diplomatique. Certaines d’entre elles magnifiques et d’un esthétisme raffiné telle celle de Margaret Thatcher, ou de ces aréopages internationaux rassemblés lors de grandes réunions ou réceptions diplomatiques à Paris, de Ronald Reagan à Willy Brandt ou le chancelier Helmut Schmidt.

Le livre ce termine par une photo devenue symbole, l’homme à la rose arrivant au seuil du Panthéon. Ah, poésie quand tu nous tiens !

1981
Yan Morvan
éditions ediSens. 35€




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