On se souvient du film d’animation de Paul Grimault, « le Roi et l’Oiseau » sorti en 1980, adaptation d’un conte de Hans Christian Andersen avec des dialogues écrits par Jacques Prévert. Et quand Émilie Lalande s’empare du sujet elle en fait quelque chose de grand, de beau, de profondément poétique, tout cela en une heure seulement, c’est saisissant.
Il y a chez Émilie Lalande quelque chose de particulier dans sa relation aux enfants, comme une évidence et chacune de ses créations en témoigne : scénographie inventive, musicalité du mouvement, sensibilité des images… son œuvre explore sans cesse les liens entre écriture et musique, fiction et réalité, pour offrir aux plus jeunes un voyage dans l’imaginaire.
Avec Le Roi et l’Oiseau, elle signe sa nouvelle « fantaisie chorégraphique », pourrions-nous dire et pas des moindres. Une première adaptation jamais autorisée de la fable humaniste de Jacques Prévert, immortalisée au cinéma par Paul Grimault, le spectacle convoque ces deux figures tutélaires majeures de la culture française. On y parle d’amour, de jalousie, de pouvoir, de solidarité, de tyrannie : les grands thèmes de l’œuvre originale traversent le plateau, portés par six danseurs à la présence exceptionnelle, dans un univers d’ombre et de lumière où le décor en drapé et en trompe-l’œil révèle un sens inné du visuel. C’est sa huitième création, et après l’avoir découverte, on se dit qu’elle a encore tenu toutes ses promesses.

©photos Anaïs-Baseilhac
Mais pour comprendre d’où vient cette chorégraphie, il faut remonter dans le temps
Nous l’avions connue danseuse chez Preljocaj, puis suivie avec autant de bonheur dans son chemin de chorégraphe. Elle s’adresse à nos enfants, mais aussi à l’enfant qui est en nous.
En 2017 elle lance sa compagnie (1) Promptu, portée par sa passion, encouragée par son mari, Jean-Charles Jousni, son compagnon à la danse comme à la vie. Pour comprendre ce qui l’a menée là, il faut remonter bien avant la scène, jusqu’au salon familial. Aînée de la fratrie, elle passait beaucoup de temps avec son frère et sa sœur, et déjà, elle les mettait en scène. « Je bougeais tout le salon pour faire mon décor, je les habillais, je faisais une mise en scène », se souvient-elle. Premiers signes d’une vocation qui ne se démentira jamais.
Cette passion pour la narration, elle la portera ensuite sur les plus grandes scènes. Au sein de la compagnie Preljocaj, elle incarne des rôles d’une grande puissance narrative rare : Blanche-Neige, Juliette dans Roméo et Juliette, https://wukali.com/2015/12/07/romeo-et-juliette-d-angelin-preljocaj-au-grand-theatre-d-aix-en-provence-2302/2302/
et d’autres encore, aux côtés de son époux. Elle aime à le rappeler : « Ça fait partie de moi, de raconter des histoires. C’est ce que je fais depuis toute petite. J’ai juste remis bout à bout ce que j’aimais faire. »
Mais derrière la vocation, il y a aussi quelque chose de plus intime, presque un aveu. « C’est un peu égoïste », confesse-t-elle. « Je suis aussi une maman, et c’est pour mes enfants que j’ai envie de laisser quelque chose de beau, de poétique, d’espérance, dans un monde où ils sont submergés d’informations et de noirceur. » Alors elle offre à tous une heure suspendue, un ailleurs où l’on peut rêver de liberté et d’amour, sans détourner les yeux de ce qui est sombre, l’oppression, la dictature…
Ce qu’elle souhaite, c’est ouvrir des portes, provoquer des questions. « c’était bien » ou « ce n’était pas bien », ne suffit pas, il faut aller plus loin, susciter l’interrogation. Car pour Émilie Lalande, les enfants ne sont pas des adultes inachevés. « Ils sont tellement ouverts qu’il faut pouvoir les laisser s’ouvrir le plus possible, le plus longtemps possible. » Elle-même n’a jamais perdu cette ouverture-là. Son âme d’enfant est intacte et c’est peut-être sa force la plus précieuse : elle reste infiniment réceptive à l’émotion.
De cette sensibilité naît chaque spectacle. Et pour Le Roi et l’Oiseau, le défi était à la hauteur de l’ambition. Sur scène, six danseurs, dont deux techniciens essentiels et très discrets, dont les interventions sont pleinement intégrées à la mise en scène, et l’on sent bien que rien ne serait possible sans eux. Car c’est un véritable travail d’équipe, dans sa totalité, qui permet aujourd’hui de proposer cette œuvre inédite.
Inédite, le mot n’est pas trop fort. Le petit-fils de Paul Grimault n’avait jamais accordé le moindre droit d’adaptation sur cette œuvre. Émilie Lalande et sa compagnie sont les tout premiers à s’entendre dire « OUI ». « C’est un peu un défi, une pression », admet-elle. Du côté de Jacques Prévert, c’est Eugénie Prévert qui lui a accordé sa confiance pour adapter le conte en danse. Une double bénédiction, et une responsabilité à la hauteur.
Pour Émilie Lalande, Le Roi et l’Oiseau s’imposait comme une évidence chorégraphique. « Quand on regarde le dessin animé, c’est déjà presque un ballet. La manière dont le roi se déplace est très chorégraphique. La caméra semblait tout voir à la verticale… » Tout le défi a été de replacer cette verticalité à l’horizontalité du plateau. Un défi de plus, relevé avec l’ingéniosité qui la caractérise.
Car Émilie Lalande a ce don rare de faire des merveilles avec peu, une sorte d’alchimiste du plateau, capable de tirer de presque rien un objet rare. Pour ce spectacle, elle a construit tout un monde à partir de draps en lin ancien, brodés, ajourés, ornés d’initiales pour les riches, simples et sobres pour les pauvres. Un matériau du quotidien, chargé d’histoire, qui devient ici le symbole d’une société à deux visages. Simple et ingénieux à la fois. Ces drapés créent tour à tour le château, la robe de mariée, le banquet ; On admire encore un ciel étoilé, une pleine lune, les toits et leurs cheminées. C’est là que le « petit ramoneur de rien du tout » emporte la petite bergère pour la sauver des griffes du souverain amoureux.
Des escaliers mobiles, des danseurs sur roulettes qui glissent comme des automates sur le plateau, des séquences dansés superbes, les tableaux s’enchaînent, tous plus beaux les uns que les autres. Et lorsque les mots de Jacques Prévert viennent se mêler à la danse, qu’elle soit classique ou contemporaine, c’est, tout simplement, le bonheur. « Émilie Lalande et les artistes de la compagnie, Marius Delcourt, Jean-Charles Jousni, Laurent le Gall, Baptiste Martinez, Anaïs Pensé, Angélique Spiliopoulos, nous ont offert un magnifique spectacle qui réconcilie tous les âges dans une même salle, les enfants et adultes, émerveillés.
Pour réagir à cet article
➽ redaction@wukali.com
nous faire part de votre actualité, ou nous proposer des textes et des sujets
WUKALI est un magazine d’art et de culture librement accessible sur internet


