Le programme annonçait que cette soirée du Festival de Pâques serait placée sous le signe du double : deux sonates pour violon et piano, puis deux œuvres de musique de chambre de Schumann.
Elle était aussi à géométrie variable, car il était question de mouvement et de transformation dans cette soirée qui change de visage et de configuration au fil du programme. Capuçon et Shani, Capuçon et Argerich, on les connait si bien désormais, et celle, plus rare, avec les solistes du Münchner Philharmoniker.
En ouverture, Renaud Capuçon et Lahav Shani jouent la Sonate pour piano et violon n° 18 en sol majeur, KV 301 de Mozart (1756-1791). Deux mouvements vifs, légers et frais, en apparence simples, mais seulement en apparence. L’entente entre les deux musiciens était au rendez-vous, l’interprétation propre et limpide. Lahav Shani est un pianiste de talent, et surtout un merveilleux chef d’orchestre, on le sait, et cela ne diminue en rien le plaisir de cette mise en bouche. On était dans la bonne musique. C’est Mozart, et cela suffit presque à tout dire.
Claude Debussy (1862-1918)
Sonate pour violon et piano, CD 148

Entrent sur scène l’iconique Martha Argerich et Renaud Capuçon, pour nous interpréter la Sonate pour violon et piano que Debussy composa à la fin de sa vie. On fait le grand écart avec Mozart. Cette sonate est tout en contrastes, fantasque, mélancolique et insaisissable, changeant constamment de tempo et d’humeur. Capuçon et Argerich se connaissent bien, et leur complicité s’entend dès les premières notes. Ils ont réussi, notamment dans cette pièce, à tenir ensemble dans cette instabilité qui fait la beauté même de l’œuvre. Les deux instruments sont sur un strict pied d’égalité, aucun ne domine l’autre. Un défi de taille pour Renaud Capuçon, qui doit tenir sa place aux côtés d’une musicienne d’un autre monde. Il le relève avec bonheur ! Car Martha Argerich appartient à cette infime constellation d’artistes dont le niveau n’a simplement pas d’équivalent et pourtant, rien d’écrasant dans sa présence : elle est d’une générosité rare, habitée par le seul désir de partager.
Robert Schumann (1810-1856)
Andante et variations pour deux pianos, deux violoncelles et cor, op.46
Un second piano fait son entrée sur scène. Martha Argerich et Lahav Shani interprètent cette œuvre magnifique avec les solistes du Münchner Philharmoniker : Floris Mijnders et Marcel Johannes Kits aux violoncelles, et Matias Piñeira au cor.
C’est une pièce fluide et poétique, plus intime. On retrouve Lahav Shani dans un rôle qui lui convient pleinement : non plus soliste, mais musicien de chambre attentif et à l’écoute, en dialogue constant avec Argerich dont le jeu est toujours aussi sublime. Les deux pianos se répondent, se cherchent et se trouvent. Tout y est naturel. Les deux violoncelles apportent une chaleur et une profondeur qui ancrent l’ensemble, tandis que le cor nous séduit par sa présence. C’est comme une surprise, une « voix » qui surgit par moments , une voix étrange et belle. On ne sait pas toujours très bien où il nous mène ce cor, mais on le suit volontiers.

Après l’entracte arrive le très attendu Quintette pour piano en mi bémol majeur, op. 44. de Robert Schumann (1810-1856)
Sans doute la page de musique de chambre la plus célèbre de Schumann, funèbre, énergique et époustouflante ! On aime ce Schumann souverain ! Dans la distribution Martha Argerich – piano, Renaud Capuçon – violon, Alexander Möck, violon, J. Lisboa – alto, et Floris Mijnders – violoncelle, des musiciens de premier rang !
Le Quintette op. 44 est peut-être le sommet de la soirée. Cependant, certains ont préféré le premier Schumann, d’autres encore Debussy, ou Mozart. Qu’importe, en fait ? Ce qui est certain, c’est que ce Quintette atteint une intensité rare, avec ses élans fougueux et ces moments d’une gravité presque douloureuse. Martha Argerich était dans son élément absolu, portant l’ensemble avec cette énergie et cette autorité qui n’appartiennent qu’à elle, entourée de musiciens qui ont su trouver le ton juste.
Rejoindre Renaud Capuçon, Martha Argerich et Lahav Shani, c’est un peu comme rejoindre une table où tout le monde se connaît depuis longtemps ! Il faut trouver sa place et le ton juste dans une musique aussi exigeante et cela reste un défi particulier, même pour des musiciens de ce calibre. Et c’est précisément ce qui rend ces moments si singuliers. Une soirée rare, où la musique de chambre retrouvait ce qu’elle a de plus précieux.
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