Lu dans Le Figaro

CHRONIQUE -  La France vient de laisser partir le portrait de Talleyrand par François Gérard au profit du Met de New York.

Pire qu’un crime, une faute. La France vient de laisser partir le portrait de Talleyrand par François Gérard. L’œuvre sera désormais une gloire du Metropolitan Museum de New York. Vendu par l’intermédiaire du marchand Wildenstein, qui venait de l’acquérir directement auprès des héritiers de la famille de l’illustre modèle, c’est un chapitre de notre histoire et un chef-d’œuvre de l’art du portrait du XIXe siècle qui échappe aux musées nationaux. Tout contribue à l’éclat de cette toile célèbre: l’expression du visage, l’attention portée aux détails, un encrier, une plume, un chapeau sur un canapé, le moelleux du costume bleu, le ton de ces bas de soie dont Napoléon, en une formule fameuse et ordurière, avait précisé le contenu… N’y avait-il vraiment aucun moyen que ce tableau de manuel d’histoire aille à Versailles, enrichir les collections de portraits des grands hommes qui s’y trouvent rassemblés depuis Louis-Philippe? Versailles possède une version réduite de l’œuvre, moins belle. Ne pouvait-on imaginer une acquisition par le département de l’Indre, pour que le prince de Bénévent retrouve sa demeure de Valençay? Ou un achat par le Quai d’Orsay? On aurait rogné par exemple sur les budgets de réception des Affaires étrangères et fait manger du riz pendant un an à tous les hôtes de la France, sous l’œil rieur de celui qui fit la fortune de Carême. Pourquoi les Musées de France n’ont-ils pas réagi? Les caisses sont vides? Et alors? Quand on achète un chef-d’œuvre, on ne perd jamais d’argent.

Un chef-d’œuvre historique

En France, on ferait sans doute un mystère de la provenance de ce portrait: les conservateurs américains en détaillent bien volontiers les pérégrinations romanesques et diplomatiques. Talleyrand, heureux de son effigie en majesté, la conserva jusqu’à sa mort. Il la légua à son neveu Edmond, mari de cette jolie Dorothée de Courlande, duchesse de Sagan, qui illumina la vieillesse du Diable boiteux. Le portrait quitta ensuite la France. À l’époque de l’arrière arrière-petit-fils d’Edmond, Howard de Talleyrand-Périgord, mort en 1929, fils du dernier duc de Sagan, le costume bleu du prince de Bénévent orne, semble-t-il, une propriété en Silésie, où se trouve ce duché de Sagan exotique et glacial. La toile demeura après la guerre et jusqu’en 1967 au Musée de Varsovie. La sœur d’Howard, Violette de Talleyrand-Périgord, fille d’Hélie de Talleyrand et d’Anna Gould – qui avait d’abord épousé l’excentrique Boni de Castellane, tout est romanesque dans cette aventure -, en obtint la restitution. Il faut imaginer le tableau accroché devant les plus grands noms de la Ve République: Gaston Palewski, autre fin diplomate, avait épousé, à 68 ans, cette dernière héritière des Talleyrand. Hélie de Pourtalès, fils de Violette de Talleyrand, hérita ce portrait qui, jusqu’en 2003, était encore en France, au château de Bandeville, à Saint-Cyr-sous-Dourdan.

Les particuliers invités à souscrire

Face à cette fuite des œuvres, plusieurs initiatives invitent les particuliers à souscrire. Lyon propose aux bienfaiteurs d’acquérir un tableau d’Ingres. Le Louvre lance une souscription pour un groupe en ivoire gothique. Montauban, qui a moins de moyens, tente d’acquérir une œuvre capitale pour ses collections. Le plus vieil ami d’Ingres, Jean-François Gilibert, a représenté dans un tableau très émouvant la visite que le maître avait faite à sa ville natale. La scène se passe au milieu des moulages, dans une grande pièce qui est aujourd’hui la salle centrale du Musée Ingres. Cette unique représentation d’Ingres dans ce qui sera plus tard «son musée» va-t-elle finir dans une collection américaine? Le musée collecte des dons pour le retour de M. Ingres dans sa patrie… Quant à Talleyrand, il a rejoint sa femme, Catherine, peinte par Élisabeth Vigée Le Brun, elle aussi au Metropolitan et même le portrait de celle-ci par Gérard, déjà acheté par le Met en 2002. Le voilà condamné à une éternité puritaine, sous le même toit que cette ravissante écervelée restée fameuse pour avoir dit un jour «Je suis d’Inde». N’est-ce pas la pire des farces? Dont nos musées sont les dindons?

Illustration : Portrait de Charles-Maurice de Talleyrand Périgord prince de Bénévent, 1808, par François Gérard. Crédits photo : Mrs. Charles Wrightsman Gift2012/The Metropolitan Museum of Art

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