Dans la même semaine, deux événements de nature différente ont fait la une des journaux et provoqué la fièvre des journalistes. Ils ont tous les deux trait à la peinture et à l’histoire de l’art. Le premier, l’annonce très médiatisée proclamant la soi-disante découverte et l’identification du visage de la femme ayant servi de modèle à «L’origine du monde» de Gustave Courbet (1819-1877), puis juste à la veille de la fin de semaine, comme le disent très justement nos cousins québécois, un acte de vandalisme sur le tableau d’Eugène Delacroix, «La Liberté guidant le peuple» et exposé depuis son ouverture dans le musée du Louvre-Lens

Ainsi PARIS-MATCH a utilisé dans son édition du 7 février toute sa une en titrant, «Voici le visage de« L’origine du monde». On a retrouvé le haut du chef d’oeuvre de Courbet- Enquête sur une découverte miraculeuse.», avec un photomontage en illustration. L’article fait état de la découverte par un particulier d’une toile achetée 1.400€ chez un antiquaire et qui représenterait le visage clairement identifié de la jeune femme ayant servi de modèle, la toile ayant été ultérieurement découpée en deux éléments dont le plus célèbre bien entendu est L’origine du monde. Il s’agit très probablement de Joanna Hiffernan, belle irlandaise amie du peintre James Whistler, mais cette information n’est pas récente et elle était est bien connue des cercles spécialisés.

On rencontre dans l’histoire de l’art de très nombreux cas où une oeuvre ( sculpture ou peinture) a subi des dégradations en étant par exemple partagée en deux éléments distincts qui chacun connaîtront per se une histoire autonome en tant qu’oeuvre d’art et objet de collection.

Ainsi deux exemples : « Le Cavalier Rampin« , sublime statue d’art grec archaïque dont le corps du personnage est conservé au Louvre et dont la tête du cheval se trouve dans les collections du British Museum; le second exemple, tout bonnement le portrait de Chopin par Delacroix, exposé au musée du Louvre. En réalité il s’agissait d’une toile représentant Chopin au piano avec à ses côtés George Sand peinte par Delacroix qui fréquentait Nohant. La volcanique George Sand fit couper le tableau en deux quand elle se sépara du compositeur.

Du tableau de Courbet, mise à part les noms des différents collectionneurs à avoir possédé l’oeuvre et que l’on connait, on ne dispose que de peu d’éléments sur son histoire . Le tableau ne comporte pas de signature, on ne connait pas de correspondance explicite du peintre sur cette toile. Le sujet ne sera connu du public qu’après l’achat par un diplomate ottoman, Khalil-Bey, que l’on se plait à décrire comme érotomane ( le mot est joli), d’autre part l’on sait que le dernier qui la possédât avant sa dation au Musée d’Orsay, n’était autre que l’illustrissime psychanalyste Jacques Lacan qui avait demandé à son beau-frère le peintre André Masson de réaliser une autre toile en cache par dessus pour pouvoir continuer à l’exposer et admirer secrètement le nu « sulfureux »dont il se réservait seul la jouissance visuelle.

Concernantt l’authentification du tableau suite à l’article de Paris-Match, Wukali a contacté le Musée d’Orsay, silence radio, aucun commentaire, aucun communiqué de presse sur le sujet, la plus grande prudence est requise. Il est des silences éloquents.

L’article de Paris-Match ne donne pas le nom de l »acquéreur, et à la manière d’un roman d’espionnage l’identifie sous le pseudonyme de «John», on se croirait dans un roman de John Le Carré. Après l’achat de la toile, le dit John, qui lui trouve des ressemblances avec La Dame au Perroquet de Courbet propriété du MET, la montre à différents connaisseurs ainsi qu’à la Compagnie nationale des experts qui lui donnent leurs avis et répondent avec prudence. Certains le confortent dans sa conviction d’avoir trouvé le chaînon manquant. Il fait réaliser des analyses d’imagerie par un laboratoire qui fortifie son espérance avec un argumentaire qui se veut scientifique considérant aussi bien la toile du tableau que les traces laissés par les pinceaux ainsi que les couches de peinture.

Ce qui est étonnant dans cette démarche, c’est précisément la méthodologie d’expertise utilisée. Aucun expert sérieux n’est sollicité, le seul « dit » spécialiste que John consulte l’est, parait-il, de l’oeuvre de Carolus Duran, (1837-1917 un autre peintre qui fut admirateur de Courbet) et ce faisant demeure inconnu pour de très nombreux spécialistes du peintre ainsi que dans le milieu de la conservation. Quant au laboratoire requis pour les « expertises », il ne semble point que sa réputation soit au niveau de l’enjeu. Les laboratoires scientifiques du Louvre, pourtant les meilleurs au monde ne seront jamais contactés. Dès la diffusion de l’information dans Paris-Match, quelques voix reconnues interviennent dans le débat qui s’ensuit, certaines mettent en cause des différences de positionnement entre le buste de L’origine du monde et le visage de l’autre toile positionnée en contre-plongée et achetée par John. Tout cela n’est guère sérieux.

Et voila que PARIS-MATCH , » Le poids des mots, le choc des photos » paraît-il, s’engouffre dans la brêche. Un bon coup médiatique, des retombées en terme d’achat de numéros, sans aucun doute. On eût aimer un peu plus de retenu, un peu plus d’exigence intellectuelle avant d’affirmer, avant de proclamer.

Il est certes vrai que la belle toison auburn sur la pleine page de l’hebdomadaire a du fonctionner comme un signal d’appel pour maints lecteurs ! Les humoristes vont s’en donner à coeur joie !


À Lens, on a frôlé la catastrophe, une femme a maculé («tagué» selon la terminologie du moment), un des chefs d’oeuvre de Delacroix(1798-1863), «La Liberté guidant le peuple» (1830). Utilisant un feutre de couleur noir elle a écrit sur 30 centimètres de long et sur 6 centimètres de haut « AE 911« , en référence semblerait-il à l’attentat des Twin Towers. Placée en garde à vue, la personne serait manifestement «agitée.» Fort heureusement une restauratrice de tableaux a pu intégralement et sans dommage pour l’oeuvre retirer in situ l’inscription. Des mesures de précaution ont été prises consistant notamment pour la partie la plus visible à un éloignement du cordon de sécurité de l’oeuvre afin qu’elle ne puisse être touchée par le public innombrable qui visite ce tout nouveau musée . Le musée a du fermer pendant quelques heures.

La protection des oeuvres d’art est un vrai défi pour les conservateurs de musée partagés par le désir d’offrir au public une connaissance directe et intime de l’oeuvre ( pas de cordon de sécurité devant une oeuvre comme tel est le cas au Musée d’Art Moderne du Centre Georges Pompidou à Paris) ou des mesures drastiques qui installent une véritable barrière de protection devant chaque cimaise ou autour des statues mais créent de facto une distance psychologique ne permettant point une appropriation du chef d’oeuvre par le visiteur.

Il y a quelques années, au Vatican la sublimissime Pieta du Bernin avait été sauvagement vandalisée, et nombres d’esprits « fatigués », ont essayé de s’en prendre au tableau de La Joconde.

Le plus souvent en effet ces actes de déprédation et de destruction sont commis par des malades, des obsédés mentaux, des monomaniaques de l’art, en un mot des fous. Une nouvelle inquiétude par contre se fait jour quand on apprend, venant de certains milieux étrangers particulièrement intolérants et sauvages leur volonté de s’en prendre « aux icônes » ou aux témoignages laissé par des civilisations qu’ils combattent ( Bouddhas de Bamyan en Afghanistan), ou tout simplement l’art occidental. On n’oublie pas qu’un temps en Iran, à l’époque de l’ayatollah Komeiny, le billet de Banque français de 100 Francs était interdit de possession dans ce pays au prétexte qu’il représentait une femme, La Liberté guidant le peuple de Eugène Delacroix précisément, montrant ses deux seins nus. Oh shocking !

Pierre-Alain Lévy

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