La chronique littéraire d’Émile COUGUT


Dans notre société judéo-chrétienne, l’image de la mère est symbolisée par la Vierge Marie, protectrice de son fils, engendrant le fils de Dieu : une mère ne peut que défendre sa progéniture, au risque de sa vie, ses enfants ne sont-ils pas tous à l’image de Dieu, ne renferment-ils pas en eux une part de divin ? Une mère est, une tigresse, une louve, un animal féroce prête à tous les sacrifices pour la sauvegarde de ses enfants.

Bien sur dans la mythologie, se trouve la figure de Médée, mais il est si facile de penser qu’elle était folle (de jalousie, mais folle), et puis c’est un mythe qui trouve ses racines dans la nuit des temps dans une société ne connaissant pas le message biblique.

Bien sur les médias nous exposent régulièrement des faits divers où des mères massacrent ou mutilent leurs enfants. Au-delà d’une saine réaction d’horreur, la bourreau est vite perçue comme appartenant à la catégorie des « mauvaises mères », « folles », etc., et on lui retire toute idée d’appartenance à l’humanité à laquelle nous faisons partie. En quelque sorte son acte sert de repoussoir. Un repoussoir qui retend les liens qui nous (nous incapable de tels actes) unissent à l’humanité.

Depuis quelques années des psychologues, des ethnologues, des philosophes ont remis en cause ce schéma millénaire. La contribution qui a le plus marqué, car la plus diffusée dans le grand public, est bien sur « L’Amour en plus : histoire de l’amour maternel » d’Elisabeth Badinter. Ne serait ce que par son titre cette contribution dérangeait, si l’amour maternel a une histoire, cela impliquait que ce n’était pas un instinct inscrit dans les gènes de toutes les femmes. Et celles qui par choix ne souhaitent pas avoir d’enfant sont de moins en moins considérées comme des montagnes d’égoïsme, mettant sous l’étouffoir leur nature profonde, pour leur confort de vie, mais comme des personnes faisant un choix de vie et en assumant pleinement les conséquences.

Catherine Siguret dans son livre « Ma mère ce fléau » se positionne en quelque sorte à mi-chemin de ces deux positions. Les femmes dont elle fait référence ne sont pas des bourreaux d’enfants, mais pas non plus des mères « maternelles », enfin dans le sens habituel de ce terme. Non ce sont des femmes qui aiment leurs enfants, du moins pour la très grande majorité d’entre elles, mais qui ne l’expriment pas de la même façon que la « norme » sociale dominante. D’où les répercussions sur les enfants, répercussions qui peuvent les détruire et les handicaper dans leur vie d’adulte.

Il y a douze témoignages suivis d’une analyse

L’originalité du livre de Catherine Siguret porte sur les témoignages qui ne sont pas ceux des mères, mais d’un adulte qui raconte les relations qu’il avait avec sa mère durant son enfance. Les six hommes et les six femmes n’ont pu sortir des traumatismes de cette relation que grâce à la psychanalyse.

Douze portraits de mère sont dessinés : la narcissique, la psychotique, l’outrancière, l’égoïste, l’informe, la répudiante, la dépressive, l’indifférente, la sadique, la folle, la malade, la divisée. Bien sur, ces catégories ne sont pas étanches et certains portraits sont semblables, se recoupent, s’entrecroisent, mais chacune à des spécificités propres. Ce ne sont pas des monstres, pas des caricatures, mais des femmes décrites par leur progéniture qui a souffert de la mère qu’elles furent. Bien sur nous n’avons qu’un point de vue, point de vue avec souvent la recherche de trouver non des circonstances atténuantes mais ce qui dans ce que l’enfant sait de l’histoire personnelle de sa mère peut expliquer son attitude. Il n’y a donc pas de débat avec une sorte d’accusation et une défense, mais une longue plainte, une souffrance inouïe due à la personnalité d’une mère qui ne ressemblait à rien aux mères des amis et encore moins à la Vierge Marie.

Toutes ses mères ainsi décrites auraient surement du aller s’étendre sur le divan d’un psychanalyste à la place de leurs enfants. De fait elles sont toutes obsessionnelles. Souvent elles refusent que le fruit de leurs entrailles ne corresponde pas à leurs souhaits mais se révèle très vite comme un être humain à part, ayant sa propre personnalité, sa propre autonomie et non comme une poupée ou un automate au service exclusif de sa mère. Et puis il y a tous ces enfants désirés avant tout pour un but comme se marier avec le père ou par simple convenance sociale, et ceux qui symbolisent l’échec de leur couple.

L’enfant objet et non l’enfant être humain.

Et pourtant ces enfants ont tout fait pour être aimés de leur mère, même quand ils ont fini par rompre le cordon ombilical. Presque tous espèrent qu’elles feront une « bonne grand-mère », mais cet espoir est toujours voué à l’échec…

Le grand absent de ces témoignages est le père. Rarement présent ou alors faisant tout pour éviter les conflits jusqu’à en devenir aveugle, refusant de voir la réalité et les douleurs de ses enfants. La responsabilité de la mère dans le calvaire de ses enfants est grande, mais l’attitude des pères est loin d’être anodine. Car tous ont eu un père, mais jamais un père protecteur.

Un travail similaire, avec les mêmes mères psychotiques, est à faire quand ces dernières sont des filles mères, ayant des enfants voulus seulement pour les avantages matériels qu’ils provoquent comme l’obtention d’un logement. De telles femmes font l’objet de travaux de la part des sociologues ou des romanciers (relisons « Les petits enfants du siècle » de Christiane Rochefort), à quand les travaux des psychologues ? Comme le souligne à juste titre Catherine Siguret « la société de consommation a remplacé la morale : il y a sans doute moins de naissance d’enfants non désirés ou très indésirable, mais d’avantage d’enfants-objets

« Ma mère ce fléau »est un livre passant des témoignages au crible de l’analyse freudienne parfois lacanienne, avec les forces et les faiblesses d’une telle démarche. Mais, celle-ci se révèle très pertinente vue la démarche de l’auteur. Pas un mot sur Françoise Dolto, mais cette absence n’enlève en rien aux analyses et aux portraits de ces femmes en souffrance.

Le lecteur bien sur a lui aussi des traumatismes de la petite enfance, des « reproches » à faire à sa mère, même si elle a été aimante et attentive. Sans le vouloir dans les douze portraits décrits, il cherche à voir au(x)quel(s) sa mère correspond. Mais en vain, car le lien mère/enfant est unique, même dans une même fratrie il est différent.

La conclusion de « Ma mère ce fléau » résume parfaitement le contenu du livre : « entre la voie de l’instinct maternel, idéaliste et mythique et la voie du devoir maternel, vidé d’émotion et de bienveillance, il en existe une troisième, celle d’un amour qui assume son ambivalence : on hait toujours une peu ce(ux) que l’on aime, quelque soit le type d’Amour. L’Autre est toujours porteur de toutes nos projections comme s’il était un peu nous (en mieux) avant que nous devions découvrir qu’il est tout à fait un autre, et c’est encore plus vrai entre l’enfant et ses parents. »

Qu’il est dur le métier de parents. Que c’est difficile de devenir un homme.

Emile Cougut


MA MÈRE CE FLÉAU

Catherine Siguret

Éditions Albin Michel. 16€


Ces articles peuvent aussi vous intéresser

Notre site utilise des 'cookies' pour améliorer votre expérience et son utilisation. Si vous le refusez vous pouvez les désactiver. Accepter En savoir plus