La nouvelle s’est propagée à la vitesse d’un tsunami, l’ Orchestre Philharmonique de Vienne a enfin rendu public ce dimanche les études conduites par des d’historiens qui ont dépouillé ses archives sur son passé de 1938 à 1945. Elles sont accablantes. Sa compromission avec le nazisme est plus importante qu’on ne pouvait l’imaginer. Ce rapport est présenté quelques jours avant le 75ème anniversaire de l’Anschluss qui marqua l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazi.

Sur un total de 123 musiciens de l’orchestre 60 étaient membres du parti nazi en 1942, et 2 faisaient partie de la SS soit proportionnellement plus que pour l’ensemble du pays

Dès 1938 tous les musiciens juifs de l’orchestre furent renvoyés, sur les 13 musiciens juifs ou ayant une conjointe ou un conjoint juif, 5 moururent en camp de concentration, un autre est mort après qu’il fut chassé de son appartement, et un autre juste avant d’être déporté, les autres réussirent à quitter l’Autriche.

Pendant des années l’orchestre avait gardé le silence sur cette sinistre période de son histoire. La dernière étude publiée en 1992, écrite par le violoniste Clemens Hellsberg intitulée « Democracy of Kings » faisait l’impasse sur de nombreux points.

Il était particulièrment difficile aux historiens et aux chercheurs de pouvoir avoir accès aux archives. L’étude qui vient d’être conduite a été dirigée par Oliver Rathkolb, professeur à l’université de Vienne, elle a été rendue possible grâce à des pressions politiques et à la demande de certains musiciens

Parmi les différents dossiers des personnalités de l’orchestre étudiées dans ce rapport on apprend au sujet de Wilhelm Jerger qui fut alors directeur de l’orchestre, qu’il écrivit le 27 octobre 1941 à Von Schirach, chancelier d’Autriche, pour lui demander d’ épargner de la déportation le violoniste Viktor Robitzek et son épouse Elsa qui devaient être déportés le lendemain à Theresienstadt. Il souligna dans sa lettre qu’ils étaient tous les deux malades et âgés, avant de finir sa lettre en signant « Heil Hitler« . En vain…

Oliver Rathkolb, souligne que l’Anschluss non seulement provoqua en Autriche un débordement de haine contre les Juifs, près de 250 lois furent édictées contre eux, mais aussi contribua à diminuer l’audience du Philharmoniker. On savait de longue date que la musique était utilisée comme un outil de propagande dans le système nazi, et il était utile d’être nazi pour se qualifier auprès du pouvoir hitlérien. on découvre aussi la concurrence qui opposait les deux orchestres, celui de Berlin et celui de Vienne

L’enquête a notamment permis de mettre à jour les liens et les relations entre l’orchestre avec le pouvoir nazi et Baldur von Schirach le gouverneur nazi de Vienne, reponsable de la déportation de dizaines de milliers de juifs et qui plus tard lors du procès de Nuremberg sera jugé comme criminel de guerre. À cet égard l’enquête examine le cas d’un des trompettistes de l’orchestre, Helmut Wobisch, qui avait rejoint le parti nazi en 1933 et la SS en 1934. Pendant la guerre il rédigea pour les services secrets nazis des rapports sur les artistes de la musique. Il fut renvoyé en 1945 et s’en revint deux ans plus tard comme premier trompette, puis sera choisi en 1953 à la fonction de directeur de l’orchestre, par les musiciens eux-mêmes qui selon la tradition de l’orchestre désignent leur chef…

Ce même Wobisch réussit même pendant les années de dénazification en Autriche à cacher son passé nazi. Il ira même jusqu’à choisir des chefs d’orchestre juifs comme Leonard Bernstein pour diriger le Philharmonique et surtout pour donner le change.

C’est ce même Wobisch qui remit à nouveau à Baldur Von Schirach en 1966, après sa sortie de la prison de Spandau, le Ring d’Honneur, une distinction qui lui avait été remise par l’orchestre en 1942 et que ce dernier avait perdu.

La présentation de cette enquête sur l’orchestre philharmonique de Vienne a eu lieu à l’opéra de Vienne, dimanche 10 mars, en présence du directeur général le Français Dominique Meyer et de Zubin Mehta, son actuel chef. La mission impartie aux chercheurs avait pour but de faire la lumière sur « la politisation de l’orchestre sous le nazisme », « les biographies des musiciens exclus, persécutés et, éventuellement, assassinés pour des raisons racistes et politiques », ainsi que « les archives disponibles sur la nazification et la dénazification »

L’étude est mise en ligne en allemand ( elle devrait être rapidement traduite en anglais), sur le site internet de de l’orchestre de Vienne

Pierre-Alain Lévy


In memoriam

Moritz Glattauer. Violon I

Premier violon de l’orchestre philharmonique de Vienne, il le quitta en 1938. Il avait débuté en 1916 au Philharmoniker. Il fut contraint avec sa femme de quitter son appartement et fut déporté au ghetto juif de Theresienstadt au nord-ouest de Prague. Il y mourut en l’année suivante à l’âge de 73 ans, son épouse fut gazée à Auschwitz en 1945.

Viktor Robitsek. Violon II

Il fut chassé de l’orchestre en 1938 après avoir servi pendant 35 ans. La direction lui adresse une courte note lui annonçant qu’il était renvoyé « avec effet immédiat« . Avec sa femme il dut déménager 4 fois. Malgré la lettre en sa faveur adressé à Von Schirach par Wilhelm Jerger, le directeur de l’orchestre, il fut envoyé dans le ghetto de Lodz où il mourut en 1942, sa femme périt trois semaines plus tard

Max Starkmann. Violon I

Il était premier violon et aussi altiste

Julius Stwertka Maître de concert. Violon I

Au moment de l’Anschluss il avait 66 ans. Homme charmant et distingué, il avait été recruté par Gustav Mahler, il occupa différentes fonctions : violoniste puis maître de concert, de l’orchestre Philharmonique. Sur une photographie de 1935 on le voit assis dans la fosse d’orchestre à côté de Willlelm Furtwaengler. Avec son épouse Rosa il fut déporté à Theresienstadt où il mourut en décembre 1942 sa femme fut envoyée à Auschwitz en 1944, on ne connait pas la date de sa mort.

Armin Tyroler Hautboiis II

Armin Tyroler était un des musiciens les plus respectés de l’orchestre, tout à la fois professeur de musique et un ardent défenseur de ses collègues musiciens. En 1933, il fut honoré par une distinction par la Municipalité de Vienne. Dans son discours de remerciement, il appelait Vienne sa« ville adorée» et mentionnait qu’il voulait qu’elle devint «une ville de chansons et une ville de bonheur». Avec sa seconde femme, Rudolfine, ils durent quitter leur foyer en 1942 et ensemble avec les Stwerkas envoyés à Theresienstadt. Il y fonda une organisation culturelle juive et participa à des concerts. Sa femme et lui furent envoyés à Auschwitz le 28 octobre 1944. Il fut gazé deux jours plus tard. On ignore la date de la mort de sa femme.


Illustration de l’entête. Wilhelm Furtwängler à la tête du Philharmonique de Vienne. 1938.


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Yehudi Menuhin prend la défense de Furtwängler (en anglais)



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