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La Chronique littéraire d’Émile Cougut


L’Éternel.


Les amateurs de bandes dessinées connaissent Joann Sfar, auteur de plus de 120 albums, dont le plus célèbre est Le chat du rabbin.

Joann Sfar vient de prouver qu’il est aussi un écrivain. Son premier roman, L’Éternel, est inclassable dans une des catégories habituelles aux lecteurs. Ce n’est pas un roman d’aventure, ni un roman fantastique, ni un roman d’amour, ni un roman philosophique : c’est tout cela en même temps.

L’intrigue est simple, lors de la première guerre mondiale, un officier de cosaques d’origine juive, Ionas, se fait tuer avec sa troupe par les allemands. Son frère qui a échappé au massacre se marie avec sa fiancée. Au moment de leur premier baiser Ionas se réveille transformé en vampire. Et tout le roman, qui se déroule sur une centaine d’années, tourne autour de l’amour impossible qu’il porte toujours à sa fiancée et à sa névrose, car Ionas est « un vampire qui avait honte d’être vampire ». On est loin du Dracula de Bram Stocker qui s’assume comme vampire malgré les douleurs de la damnation. Ionas lui ne supporte pas de faire du mal, de tuer, aussi finit-il par faire une psychanalyse pour assumer son statut.

Une dizaine de personnages croisent son chemin, tous aussi improbables les uns que les autres : Haydée, la vampire enceinte de Caïn le frère de Ionas, Liane ou Lou, une mandragore amoureuse de Ionas, un chêne neurasthénique qui est couvert de pendus et n’en veut pas un de plus quand Ionas veut se suicider (suicide bien sur infaisable), un loup garou obsédé sexuel caricature d’un hardeur style Rocco Siffrédi, le romancier Lovecraft qui bien que mort officiellement depuis plus de cinquante ans, devient une sorte de savant fou à la recherche de la formule de l’immortalité pour devenir riche et bien sur la psychiatre, elle aussi totalement névrosée.

Joann Sfar revisite le roman d’épouvante, de vampire en le modernisant et en mélangeant brillamment des mythes, des concepts, des contes, des légendes pour en faire une œuvre vraiment très originale.

Ionas est une sorte de héros sorti d’un roman de Woody Allen d’autant plus qu’il y a en lui toute cette culture juive ashkénaze avec ses interdits, ses absurdités, et le sentiment de culpabilité qu’elle véhicule. Un rabbin lui explique ainsi qu’il ne peut être un vampire puisque la tradition ne parle pas de vampire, et qu’au pire s’il l’est devenu ce ne peut être par la volonté de Dieu, mais par sa volonté et donc par sa faute. Ce qui n’arrange pas le « mal-être » du héros.

Ce roman, divisé en deux parties, composé de courts chapitres, est un plaisir de tous les instants. Bien sûr, un puriste trouvera quelques longueurs, des répétitions, des portes ouvertes et jamais fermées, etc. Il est vrai que parfois on peut avoir l’impression que Joann Sfar a fait un livre alors qu’avec toutes les idées qu’il a, il aurait pu en faire au moins une dizaine. Mais le plaisir est là et quand on finit par refermer ce roman avec regrets, il reste l’espoir que, bientôt, un nouveau roman de Joann Sfar se trouvera sur l’étal de toutes les bonnes librairies.

L’humour juif quand il est servi avec autant de talent est un vrai bonheur.

Emile Cougut


L’ ÉTERNEL

Joann Sfar

Éditions Albin Michel. 22€


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