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La Chronique littéraire d’Émile COUGUT.


Définitions :

Palimpseste : manuscrit sur parchemin dont la première écriture grattée a fait place à un nouveau texte.

Codex : nom que les romains donnaient à des feuilles de papyrus ou des tablettes de bois reliées sur lesquelles ils écrivaient, ancêtres des livres.

Archimède : savant grec né et mort à Syracuse (287-212 avant Jésus Christ), mathématicien, élève d’Euclide, détermina le rapport approché de la longueur de la circonférence à son diamètre.

Pour lire Le Palimpseste d’Archimède que vient d’écrire Eliette Abécassis, s’il est utile de connaitre ces quelques définitions, il n’est pas nécessaire de tout savoir sur la symbolique des nombres, sur les rites initiatiques dans la Grèce et l’Egypte antique, ne pas être agrégé de mathématique, option géométrie, ni d’avoir de solides connaissances en philosophie, bien qu’avoir des notions sur Platon, Kant et surtout Plotin, peut aider à sa lecture. Une aide, pas une nécessité, car si Eliette Abécassis fait références à tout ces univers (mathématiques, philosophie, religions antiques), elle le fait de telle façon que pour le lecteur ignare, ils deviennent des évidences. Elle ne fait pas une mauvaise vulgarisation caricaturale (style Dan Brown dans le Da Vinci Code), ni un étalage plus long qu’un jour sans pain pour essayer d’écraser le lecteur par son savoir (comme Umberto Ecco dans Le Nom de la rose).

Le Palimpseste d’Archimède fait partie du courant littéraire dit du thriller historique. C’est une fiction, pas un traité savant sur les rites initiatiques ou la symbolique des sacrifices dans les mystères d’Eleusis, sinon les spécialistes de toutes les disciplines abordées trouveraient des imprécisions, des approximations qui enlèvent une partie du plaisir de la lecture. Des approximations, des invraisemblances, il y en a, comme le bruit du canon au siège de Syracuse en 212 avant Jésus Christ ou la façon de procéder de la police qui est très éloignée des règles édictées par le code de procédure pénale. Mais elles n’enlèvent en rien au plaisir de la lecture.

Le policier historique a comme fondateur, non Umberto Ecco qui ne fut que le premier auteur à connaître un succès de librairie à l’échelle planétaire, mais bien plutôt Robert Van Gulik avec Les enquêtes du juge TI. Umberto Ecco a avant tout introduit dans le thriller historique des connaissances « scientifiques » historiques, théologiques, philosophiques, il est le premier à avoir dépassé la description d’une société, pour essayer d’entrer dans les psychologies de cette époque et de ses acteurs. Mais si le lecteur n’a pas une solide culture classique, il a l’impression de n’avoir perçu qu’une partie de la richesse de l’ouvrage (si on ne lit pas couramment le latin, on ne peut lire environ un quart du Nom de la rose).

Dans ce style l’auteur le plus connu et sûrement le plus lu est bien sur Dan Brown qui lui base ses histoires avant tout sur la théorie des complots et la prise en compte de documents ou d’interprétations que tout amateur, même modeste, d’Histoire sait que se sont des faux souvent grossiers.

Eliette Abécassis se rapproche plus d’Umberto Ecco, ne serait-ce que, comme dans Le Nom de la rose où il s’agissait d’un traité d’Aristote disparu, l’action du livre concerne une lettre d’Archimède. Et surtout par sa rigueur.

Mais Eliette Abécassis est Eliette Abécassis, toujours aussi pétillante, avec un style limpide, précis, sachant exposer des théories parfois très ardues en les mettant à la portée de tous les profanes, sans essayer d’écraser le lecteur par l’étendue de sa culture.

L’histoire du Palimpseste d’Archimède est simple : une série de meurtres ont lieu à Paris dans le petit cercle des mathématiciens. Ils sont particulièrement horribles, avec éviscération des victimes. Ils ressemblent aux sacrifices d’animaux tels qu’ils étaient pratiqués au temps de la Grèce antique, surtout lors des cérémonies d’initiation aux mystères d’Eleusis. Tous ces crimes tournent autour de la redécouverte d’un codex du XIII siècle qui cache une lettre d’Archimède dans laquelle il démontre que le nombre Pi a des décimales infinies, ce qui entraine une idée de l’Infini qui va à l’encontre de toutes les religions qui elles sont « finies » par Dieu ou les Dieux. La vérité n’existe pas, la perfection est inatteignable, l’univers peut se résumer en une formule mathématique.
Toute l’action se déroule à Paris et plus exactement au sein de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm et à l’Ecole des Chartres. Un univers d’intellectuels, vivants dans un monde clos, quelque peu artificiel, qui se sentent plus ou moins investis d’une mission de sauvegarde de l’humanité. Il est presque dommage qu’à la fin du livre ne se trouve pas un lexique retraçant tout le « patois » de l’Ecole Normale Supérieure…
Le héros Joachim (à cause de Du Bellay) Ravaisson est un étudiant qui finit ses études en écrivant une thèse sur Plotin. C’est un élève brillant, enfin, au regard des critères de l’Ecole, c’est-à-dire une sorte d’autiste qui ne vit, dort, mange que pour ses études, qui ne connait rien de la vie, de l’amour. Mais ce qu’il ne sait pas c’est qu’il est une sorte d’élu qui est « suivi », scruté, étudié pour voir s’il est digne d’être initié.

Sous bien des aspects, toute sa démarche, toute la symbolique qui l’entoure, tout le système d’initiation, sont très proches de ceux qui président à la franc maçonnerie spéculative.

Il y a bien sur le réseau des jésuites qui fait penser quelque peu à celui décrit par Eugène Sue dans Le juif errant, des sociétés secrètes, mais aussi toute la technologie moderne de communication (courriel, SkYpe, téléphone portable, etc.) qui permet de « communiquer » surtout sans se voir, ce qui ne fait que renforcer l’autisme de certains.

Tout ce que l’on peut dire sur la fin de ce livre (qui n’est pas sans certaines faiblesses) c’est que la psychologie finit de triompher de la dialectique. La vie, la vraie, gagne toujours sur sa théorisation.

La philosophie aide l’homme à vivre, mais c’est la vie qui fait progresser l’humanité.

Emile Cougut


LE PALIMPSESTE D’ ARCHIMÈDE

Éliette Abécassis

Éditions Albin-Michel. 21€90


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