Lu dans la presse. Le FIGARO. Eric Bietry-Rivierre .

Le Louvre vient-il discrètement de s’enrichir d’un Michel-Ange? Mercredi, le Conseil artistique des musées de France a signé l’entrée dans les collections publiques d’un Christ en croix, de bois peint, haut de 44,7 cm seulement mais aux proportions, à l’anatomie, et à la grâce quasi parfaites. Il appartenait à un couple de collectionneurs canadiens, Peter Silverman et Kathleen Onorato, propriétaires, notamment, de La Belle Princesse,un portrait attribué à Léonard de Vinci d’après les analyses les plus poussées et de l’avis de plusieurs historiens de poids (comme le grand spécialiste anglais Martin Kemp), mais qui demeure contesté. En fait, cette attribution a déclenché une polémique telle qu’aucun débat équitable n’a encore pu s’organiser.

C’est pour éviter ce genre d’imbroglio que la sculpture de Michel-Ange a été donnée sans aucune condition ou avantage fiscal pouvant y être attaché. «En éliminant les aléas des caprices et des spéculations du marché de l’art, nous croyons que son attribution pourra être discutée plus sereinement sans être connotée par la perspective d’un enrichissement personnel», explique Peter Silverman. C’est lui qui a vu la main du génie en acquérant, en 1985 en Allemagne, pour 5000 marks, cette pièce proposée comme l’œuvre d’un ano­nyme allemand du XVIIe siècle.

Le 6 juin, cinq historiens de l’art s’étaient réunis au Louvre pour statuer sur cette proposition de donation peu banale. Déjà des analyses effectuées par le Centre de recherche des musées de ­France (photographiques et huit microprélèvements) confirmaient un travail florentin de la fin du Quattrocento. Sous les repeints et retouches, la polychromie originale, comportant des grains de verre caractéristiques de la technique employée à l’époque, se révélait d’une subtilité et d’une vérité aussi étonnantes que le modelé du tilleul (d’une pièce pour la tête, le buste et les jambes), associé, pour la chevelure, à du plâtre renforcé de ­fibres végétales.`
«Sur les cinq examinateurs, deux ont estimé fort compatible l’hypothèse d’un Michel-Ange, deux l’ont écartée, un ne s’est pas prononcé», explique Marc Bormand, conservateur en chef au département des sculptures. Tous ont salué la qualité exceptionnelle. Marc Bormand compare la pièce au crucifix qui aurait été celui de Savonarole lui-même: il est incontestablement plus beau. Il rivalise aussi sans peine avec la vingtaine d’autres qui subsistent et témoignent de ce temps agité où le virulent prédicateur, avant de finir torturé à mort comme hérétique, concentré sur le thème de la rédemption des corrompus, encourageait les Florentins à vouer une dévotion particulière au Christ souffrant.

Les carabiniers ont perquisitionné

Par ailleurs, le rapprochement avec le Crucifix de Santo Spirito, généralement reconnu comme un autre Michel-Ange, conservé dans la basilique du couvent où le maître procédait à des dissections de cadavres pour les besoins de son art, n’est pas très fructueux. L’œuvre est haute de plus d’un mètre et a été également exécutée dans la jeunesse, quand Michel-Ange se trouvait encore malléable, ouvert aux influences diverses.

Enfin, il apparaît supérieur au crucifix qui défraie la chronique en Italie depuis 2009. Il avait été acheté l’année précédente comme un Michel-Ange par l’État pour le musée du Bargello chez un antiquaire de Turin, cela sans réserve et sur la base de seuls critères stylistiques ; il avait été présenté aussitôt au Pape et au président de la République, mais son caractère autographe a ensuite été mis en doute. Certains experts jugent l’achat (3,25 millions d’euros) plus qu’imprudent et suspectent une fraude. La Cour des comptes a saisi la justice, les carabiniers ont perquisitionné la Surintendance de Florence…

La décision française pourrait-elle servir d’argument à décharge? Sans doute pas. Le Louvre présentera bien au public, dans quelques mois, son Christ en croix dans sa galerie Michel-Ange. Mais assortie de cette notice prudente: «Artiste florentin autour de 1500, Michel-Ange?»


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