The unbearable concept of « frame of reference » put forward by some contemporary historians about the absence of guiltiness of German soldiers during the Second World war ».


Le point de vue philosophe de Patrick KOPP*.


On a beaucoup lu et entendu la défense, les dénégations, les mensonges des criminels de guerre. On a rêvé en le craignant de lire ou d’entendre les soldats parler vraiment de leurs “activités“ dans la seconde guerre mondiale. Le discours des assassins devant les tribunaux est un exemple de dénégation et de stratégie d’évitement et de disculpation.

Dès mars 1939, dans l’éventualité d’un nouveau conflit le ministère britannique de la guerre a créé un centre d’interrogatoire spécial pour prisonniers de guerre, pour écouter les conversations des prisonniers à l’aide de micros cachés. Les trois centres spéciaux anglais écoutent au cours de la seconde guerre mondiale 10 191 prisonniers allemands, 563 italiens, rédigent 16 960 compte-rendus, 48 000 pages ! Le camp américain de Fort Hunt conserve les écoutes de 3298 prisonniers de la Wehrmacht et de la SS.

Sönke Neitzel, historien à l’université d’Essen en 2001 apprend l’existence de ce fond documentaire. Les procès verbaux ont été rendus accessibles en 1996.

Avec Harald Welzer, directeur du Centre de recherche interdisciplinaire sur la mémoire à Essen, l’historien publie «Soldats en» 2013 pour en rendre compte et réfléchir sur la guerre telle qu’elle est racontée par les soldats lorsqu’ils parlent entre eux. Il manque d’ailleurs dans ce livre une explication de la façon dont les deux chercheurs ont travaillé et de la responsabilité individuelle des propos de chacun (le cadre de référence de leur travail est flou).

Le livre commence par un double prologue celui de l’historien S. Neitzel expliquant rapidement la découverte de ce fond documentaire (en donnant l’impression de le découvrir), le second de H Welzer pose l’outil (le seul) qui guidera l’étude, celui de « cadre de référence » et la question du livre : (page 17) « Nous voulons aussi étudier ce qui était « national-socialiste » dans ce cadre de référence – établir si ces hommes le plus souvent aimables et débonnaires qui se trouvaient dans les camps de détenus étaient de ces « guerriers idéologiques » partis pour commettre indistinctement des crimes racistes et des massacres dans une « guerre d’extermination » »

Je n’ai personnellement pas eu l’occasion de trouver les intervenants « aimables et débonnaires« …

Beaucoup de critiques ont fait immédiatement (mai 2013) les louanges de l’exposition par ce livre, des documents constitués par les procès verbaux des prisonniers de guerre. J’ai préféré prendre le temps de la réflexion pour m’intéresser aussi à la thèse de ce livre. Lorsque je lis les critiques, je suis persuadé que leurs auteurs sont fascinés par les documents proposés, au point de ne pas voir le cadre dans lequel ils sont présentés (Télérama ) par exemple, l’article semblant même rapprocher les thèses des auteurs et celles de D.J Goldhagen ou de C Browning, diamétralement opposées). Tout se passe comme si la violence, fascinante, interdisait de la penser, et surtout de juger si on la pense correctement. Il est étonnant que le choc de la lecture des documents empêche de constater que le concept par lequel ils sont étudiés les relativisent ici dans leur horreur.

Ce n’est pas une fatalité. J’ai montré dans l’analyse des excellents livres de Christian Ingrao à quel point la guerre livrée par l’armée allemande (pas simplement les SS ou les nazis) à l’ « Est », en Pologne, dans les pays Baltes, en Biélorussie, en Ukraine, est une guerre raciale, une guerre d’extermination des juifs et des « ennemis ». Il me paraît inimaginable d’utiliser les expressions « le plus souvent aimables et débonnaires » pour qualifier des hommes dont les conversations le sont parfois, lorsqu’ils ne parlent pas de leur activité à la guerre, notamment du massacre des civils, des juifs. Une faute d’expression pour le moins, pas seulement hélas.

Ces prologues passés, on entre dans la matière du livre, laquelle comporte trois parties. La première partie (chapitres 1 et 2) définit ce que les documents permettent de réaliser, voir la guerre avec les yeux des soldats et l’outil qui servira aux auteurs à l’analyse des documents, le concept de « cadre de référence ». Ce concept est mis en oeuvre par H. Welzer dans son livre «Les guerres du climat» pour désigner le changement ou glissement des repères qui permettent d’étalonner nos jugements moraux et politiques, le terme anglais étant « shifting baselines », changement de cadre de référence. Les auteurs écrivent (p.21) : « Les hommes ne sont pas des chiens de Pavlov. Ils ne réagissent pas à des situations données par des réflexes conditionnés. Entre le charme et la réaction, il y a quelque chose d’extrêmement spécifique qui constitue leur conscience et distingue l’espèce humaine de toutes les créatures vivantes ». On attendait : la raison, la conscience, l’analyse intellectuelle, laquelle permet l’élaboration de valeurs, une morale, une éthique, des moeurs, une certaine spiritualité, une communauté du bien vivre qui permet une politique, des invariants culturels, voire universels, des interdits fondamentaux… Voici : « les hommes interprètent ce qu’ils perçoivent et c’est seulement sur la base de cette interprétation qu’ils tirent leurs conclusions, qu’ils décident et qu’ils agissent. » Les auteurs réfutent autant l’idée marxiste de conditions objectives qui déterminent l’action, que l’idée d’un choix rationnel. Présupposé énorme et infondé, capable de justifier tous les relativismes et d’excuser tous les crimes. Les cadres de référence sont variables, c’est pourquoi il faut selon les auteurs replacer l’action des personnes dans la reconstitution de leur cadre de référence. On imagine cette idée appliquée dans les tribunaux… L’élaboration de cadres à plusieurs rangs complexes n’amende pas cet « outil ». Plus étrange encore, l’idée flottante de points de repère qui permet de replacer les actions violentes de guerre dans la violence en général, même fictive (le canular radiophonique de La guerre des mondes de Wells page 26).

Les auteurs concluent partiellement citant Kazimierz Sakowicz « Pour les allemands, trois cent juifs représentent trois cents ennemis de l’humanité; pour les Lithuaniens, ce sont trois cents paires de bottes et trois cents pantalons. » (page 29) Qu’on nous permette de penser qu’un humain, cadre(s) de référence(s) ou pas est autorisé à penser ou se représenter trois cents juifs comme trois cents personnes, fût-il allemand, américain ou breton en 1848, 1941 ou en 2013… étranges conceptions aux allures sociologiques.

A partir de cette idée les auteurs développent une multitude d’exemples et de changements de cadres de références qui selon eux permettent d’étayer leur propos. Mais que veulent ils dire au juste? Que la « guerre c’est la guerre » ?(titre de la page 44) Truisme qui a toujours permis de jeter « un voile pudique sur des scènes d’une rare violence » comme disent en rigolant les auteurs d’Asterix sur un sujet nécessitant moins de tact? Que les actions et violences de guerre ne peuvent être pensées qu’à l’intérieur du strict cadre de celui qui les commet ? Lequel ? Le cadre de Dirlewanger ? Celui de Himmler ? Ou celui, s’il en a encore un (autre que la bêtise, la haine et l’alcool) de celui qui tire sur des juifs au bord des fosses ?

Je prends un dernier exemple, on pourrait éreinter les auteurs en dressant la liste de ce genre de présupposés. Je cite « Il s’agit seulement d’un exemple particulièrement marquant du fait que les événements que la postérité a appris à considérer comme historiques sont rarement appréciés comme tels dans le temps authentique de leur genèse et de leur déroulement. » L’exemple est censé être la note solitaire du Journal de Kafka au 2 août 1914 : « L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. -Après-midi, piscine. ». Lorsqu’on connaît l’ironie mordante de Kafka (et qu’on lit son journal et ses oeuvres) on ne peut imaginer une seule seconde (comme les auteurs en espérant qu’ils se sont concertés) que Kafka met sur le même plan la guerre et la piscine, mais que ce rapprochement abrupt a un sens ! Deux pages plus loin (il faut lire les livres), Kafka commente « Je ne découvre en moi que mesquinerie, irrésolution, envie et haine à l’égard des combattants auxquels je souhaite passionnément tout le mal du monde ». Et qu’on ne me dise pas qu’en se moquant des défilés patriotiques à la même page, en leur attribuant leur initiative à « des commerçants juifs qui sont tantôt Allemands, tantôt Tchèques, qui certes se l’avouent, mais n’ont jamais l’occasion de le crier si fort qu’en ce moment » l’écrivain juif de langue allemande est antisémite, mais bien qu’il comprend immédiatement que dans la guerre, les uns poussés contre les autres vont comme souvent faire des Juifs les premières victimes. Le petit outil « shiting baselines » vole en éclat. Peut être le premier chapitre aurait gagné à présenter une réelle analyse conceptuelle de l’outil et surtout une déontologie de son utilisation historique, tout spécialement appliqué à la guerre raciale des nazis.

Après la stupeur due au premier et heureusement court chapitre (pages 21 à 58), le troisième énorme chapitre (page 59 à 458) intitulé Combattre, tuer et mourir, livre une partie des pièces les plus spectaculaires du fond documentaire sous des angles disparates, les titres de section le montrent : « – abattre en vol, – violence autotélique, -récits d’aventure, – esthétique de la destruction, – amusement, chasse… »

A partir de là, selon moi, le livre vole en deux morceaux distincts : d’une part l’évidence de la connaissance par les auteurs des conversations, de la gravité, de la forme spécifique et des événements réels par lesquels les juifs et les ennemis du nazisme sont exterminés, d’autre part l’étonnant discours des auteurs du livre sur cette violence. Les documents sont de première importance et révèlent que les militaires allemands savent ce qu’ils font et y adhèrent. L’analyse, elle, est souvent curieuse, mélangeant des remarques sur la violence de tout temps, à la violence aujourd’hui à la violence de guerre.

Un exemple : sous le titre la violence autotélique (page 109), (je précise le sens de ce mot, celle qui porte en elle son propre but, (est-ce à dire qu’elle en a en soi ou qu’elle en est dénuée, ou qu’elle est la négation de tout but ?) les auteurs livrent le document suivant (en renvoyant en note de la page 551 à la date du 14 août 43) :

sous-officier Hagen : « J’ai participé à tout ce foutoir avec les juifs en 36- ces pauvres juifs (rires). On faisait éclater les vitrines, on virait les gens, ils s’habillaient en vitesse et dehors ! on ne faisait pas le détail. J’ai cogné sur les crânes avec des matraques, ça m’a amusé. J’étais à la S.A à l’époque. On remontait les rues, la nuit et on les faisait sortir. Ca allait vite. On les fichait vite fait dans le train et hop. Mais ils dégageaient du village en vitesse. Ils devaient travailler dans la carrière, mais ils préféraient être exécutés plutôt que travailler. Oh bon sang ça pêtait ! En 1932, déjà on était devant les vitrines et on criait « Allemagne, réveille toi ! » »

– Commentaire : « En 1940, l’usage de la violence était considérablement plus normal, prévisible, légitime et quotidien que de nos jours. Lorsqu’on fait partie d’une organisation dont le but est l’exercice de la violence, on comprend peut être mieux pourquoi beaucoup de soldats- mais pas tous loin de là- n’avaient besoin d’aucun entraînement à son utilisation ».

On se demande alors si on n’est pas en train d’explorer les cadres de références des auteurs. Comme on ne les partage pas on aurait préféré avoir seulement une présentation des documents bruts, sans commentaires en plus grande quantité. On aurait apprécié que les auteurs mettent en évidence l’absence de réaction des services secrets britanniques et du pouvoir politique allié lorsque ces documents mettent en évidence le sort réservé aux juifs, notamment à l’Est. On aurait trouvé légitime de se demander pourquoi ces confessions spontanés et « débonnaires » n’ont pas donné lieu à des mises en causes individuelles. D’autres livres le feront. Les services secrets se contentent d’archiver les écoutes.

Quand les soldats parlent entre eux, ils décrivent les lieux, les actes. Il y a des paroles de soldats, certes, mais on voit une armée dont le jeu est le tir aux civils, la chasse, l’extermination des juifs. On lit aussi une guerre tout à fait spécifique, la guerre nazie, la guerre génocidaire, que les historiens semblent ne pas vouloir identifier comme telle.

Les entrées « Crimes de guerre, occuper et tuer« , « Les crimes commis contre les prisonniers de guerre » (pages 163 et suivantes), « le front » (page 164), « camps« (page 170), « extermination » (page 176) contiennent sans doute les documents les plus atroces et ceux qui mettent en évidence la singularité de la guerre nazie face à tout cadre de référence, là où les actes individuels marquent ceux qui les commettent (même s’ils n’ont pas toujours été punis). Il aurait fallu faire ici une analyse critique des propos de prisonniers (consignés à leur insu) pour montrer que s’ils acceptent de dire qu’ils ont été témoins de massacres, on peut supposer que quelques uns y ont participé. La façon dont les auteurs traitent l’entrée « le cadre de référence de l’extermination » (page 200) mériterait un développement à part.

De vrais criminels SS (le caporal chez Swoboda) s’épanchent sur les difficultés des tueurs de masse (page 209, 10 août 1942). On y discute de l’opération 1005 pour exhumer les cadavres des fosses et faire disparaître les traces (page 210). On y parle de manière détaillée du gazage (page 211). Le concept de cadre de référence est un outil bien trop émoussé pour déjouer les stratégies intellectuelles, morales et de communication de ceux qui ont pris part à des « actions » si graves et si singulières.

Les auteurs commentent (entrée Crimes de guerre, page 149, conversation Kneipp Kehrle 23 octobre 1944) :
« Les attaques contre les troupes allemandes étaient réprimées avec violence et brutalité, comme le racontent Franz Kneipp et Eberhard Kehrle. Ils n’y voyaient rien de condamnable et considéraient que les partisans en particulier, avaient mérité une mort cruelle ». Kneipp : « Il était arrivé quelque chose. Alors le colonel Hoppe… Kehrle : Hoppe c’est un homme connu, il a bien la croix de chevalier ? – Oui c’est lui qui a pris Schlisselburg. Il nous a donné des ordres, « oeil pour oeil, dent pour dent », a-t-il dit, il devaient dire qui avaient pendu des Allemands, donner ne serait-ce qu’un indice, et tou irait bien. Personne n’a moufté, pas même pour dire qu’ils ne savaient rien. On a ordonné : « tous les hommes sortent du rang à gauche », puis ils ont été emmenés dans la forêt et on a entendu la suite, tatata, tatata. Kehrle : Dans le Caucase, au premier GD, quand ils ont descendu un des nôtres, aucun lieutenant n’a eu à donner d’ordre, on a sorti les pistolets, les femmes, les enfants, ils liquidaient tout ce qui leur passait sous les yeux ».

Comment ne pas voir, une fois que la langue codée des nazis est levée par le fait que ces soldats parlent entre eux, que le fait de passer sans cesse d’un cadre où l’on est acteur à un cadre où on est spectateur est suspect et indique la volonté de ne pas reconnaître ce qu’ils savent être des crimes de guerre (lorsqu’il s’agit de civils tués en représailles de victimes allemandes) ou de crimes contre les juifs lorsque les femmes enfants, personnes âgées sont assassinés du fait de leur religion et de ne pas déterminer le degré individuel d’implication dans l’action. Pourquoi les auteurs ne font ils pas la critique d’un système qui implique que soient considérés comme normaux des crimes de ce genre ? Parce qu’ils estiment qu’on ne fait pas la critique d’un cadre par un cadre extérieur au premier ou un cadre antécédent. Mais il n’est pas certain, au contraire, que la notion de crime de guerre ne soit pas intégrée par ces soldats du fait que leur système feint de ne pas vouloir le prendre en compte. Ils le savent très bien, ils en rient dans leurs conversations. Pas toujours d’ailleurs, parfois ils ont la lucidité de penser que ces actions ont pour toujours souillé l’armée allemande ou L’Allemagne, surtout lorsqu’ils pensent qu’on leur tiendra grief de leurs « actions » ou qu’on leur demandera des comptes.

La partie la plus intéressante de ce long développement consiste à montrer comment l’opinion allemande telle qu’elle apparaît dans ces conversations révèle un porte à faux entre l’idéologie et la situation militaire réelle. Les conversations ont pour objet alors les prétendues armes miracles (page 286), les espérances ou chances de victoire (pages 296 et suivantes), les revers du front russe (à partir de la page 302), les incohérences d’Hitler (pages 324 et suivantes). La conception allemande de la « mort décente » (page 384) (celle qu’ils n’ont pas donné à beaucoup d’adversaires et celle qu’ils n’ont donné à aucun des juifs assassinés), du combat « jusqu’à la dernière cartouche » (pages 365 et suivantes), est plus intéressante du fait que ces thèmes sont essentiellement idéologiques et de l’ordre de la représentation.

C’est bien tout de même de la confrontation entre les cadres de référence et la réalité qu’apparaît alors l’inéluctable échec criminel du nazisme. La raison pour laquelle le concept de « cadre de référence » ne peut pas fonctionner pour l’étude du nazisme est que d’emblée l’idéologie nationale socialiste repose sur un désir de destruction des juifs posés comme ennemis, les peuples de l’ « Est » étant assimilés par extension de cette conception raciale. Les mensonges et la structure étatique policière pour accomplir cette guerre génocidaire consiste précisément à faire accepter partout de faux cadres, y compris dans la langue du pouvoir nazi (Victor Klemperer l’a bien montré dans le remarquable livre «LTI, Lingua Tertii Imperii, la langue du troisième Reich,» écrit sous le régime nazi alors que son auteur se cache parce qu’il est juif)… Les actions elles-mêmes, leur nature (renseignement, détermination de listes, construction de ghettos, rafles, assassinats de masse par balles dans des fosses aux périphéries des villes, camps de concentration et d’extermination etc) et leur forme (la façon dont les allemands incorporent des Lettons, des biélorusses dans les « actions » criminelles, la façon dont les unités régulières pensent les crimes de guerre comme des actions militaires), la façon enfin dont les criminels, petits et grands se défaussent, tout celà ne peut être déjoué par le concept de cadre de référence, sauf à noyer l’histoire dans un grand relativisme ou toutes les guerres sont grises. La raison fondamentale pour laquelle le concept de grille de référence est irrecevable dans l’étude du nazisme est aussi que le mode de fonctionnement des “ actions “ nazies est le cloisonnent par cadres successifs, tant dans la structure du régime que dans le système de commandement et d’ “actions » à la guerre. Le système de défense mensonger des nazis fonctionne aussi ainsi après guerre.

L’ensemble du livre donne donc envie d’accéder aux documents eux-mêmes et à une mise en ordre qui permette une analyse plus complète de la violence de guerre, notamment dans ce qu’elle a de spécifique et de paroxystique dans la guerre nazie.

La dernière partie du livre (pages 469-502) est appelée conclusion. Pourquoi prend elle la forme de cette question : « A quel point la guerre de la Wehrmacht était-elle Nationale-Socialiste ? » Si la conclusion répondait à cette question, elle remplirait sa fonction.

Est-ce difficile de répondre aujourd’hui en Allemagne : la guerre de la Wehrmacht était nazie et raciale au plus haut point et de manière diffuse du haut de la hiérarchie jusqu’au dernier des tireurs devant les fosses ou jusqu’au dernier des fantassins. Elle reposait sur un socle « Völkisch », ethno nationaliste que l’historien a le devoir de reconsituer.

Les auteurs répondent ils à la question ? Les historiens jugeront, le public appréciera. Je dis qu’ils n’y répondent pas.

Question de style d’abord : (page 469) « L’assassinat de prisonniers de guerre, les exécutions de civils, les massacres, le travail forcé, le pillage, les viols, la technologisation de la guerre et la mobilisation de la société : tous ces traits caractéristiques de la seconde guerre mondiale n’étaient pas des nouveautés en soi. Et ce qui était nouveau, pour les Temps modernes, c’était surtout la dimension du déchaînement de la violence, jusqu’au meurtre massif et industrialisé des juifs. »

On eût aimé lire : la seconde guerre mondiale est spécifiquement une guerre raciale, une guerre d’extermination des juifs d’Europe, des « tziganes » (terme extérieur péjoratif) des Roms (terme intérieur neutre), des homosexuels, des opposants politiques, et une guerre qui présente les caractéristiques conventionnelles des guerres, si l’on excepte la violence et les moyens mis en oeuvre, ainsi que les crimes de guerre intégrés par l’armée elle-même comme mode légitime.

Ensuite les auteurs passent au commentaire d’un document publié sur Wikileaks, une vidéo et les conversations de pilotes d’hélicoptères en 2007 à Bagdad. Le passage, mettant en évidence des pilotes en train de faire feu sur des civils qu’ils interprètent comme des ennemis : huit morts, et des blessés. Glissement du cadre de référence opéré par les auteurs : (page 476) « Les morts de l’autre camp sont presque toujours considérés comme des combattants, des partisans, des insurgés : on retrouve cette définition qui se confirme elle-même dans la règle constamment appliquée au Vietnam, parmi les soldats américains : « s’il est mort et s’il est vietnamien, c’est un Viêt-cong » tout comme les justifications de l’assassinat de femmes et d’enfants, présentés comme des partisans par les soldats de la Wehrmacht ». Qu’on nous permette de refuser de glisser, voire de déraper avec les auteurs, de la Biélorussie touchée par la Wehrmacht au Vietnam, puis à Bagdad. La question initiale ne recevra pas de réponse. Le cadre de référence permet de tout dissoudre : l’idéologie monstrueuse de l’extermination des juifs comme guerre « défensive », le traitement des prisonniers (page 484 les auteurs reconnaissent que leur extermination par la faim ne peut être compris que dans le cadre de la guerre nationale socialiste, ce qui est historiquement faux puisque l’armée allemande a massacré les Héréros africains de la même manière en 1904-1911). Le travail (page 487) dans la guerre n’apparaît pas aux auteurs comme spécifique à la guerre nationale socialiste (que penser de la spécificité de l’épuisement par un travail qui n’en est pas un et spécifiquement réservé aux opposants au nazisme, prisonniers de guerre, homosexuels, francs maçons, et tout particulièrement les juifs lorsqu’ils ne sont pas exterminés par balles ou par gaz ? Que penser de la main d’oeuvre esclave dans l’industrie nazie ?). Les auteurs ne voient pas dans les groupes de combat de spécificité nationale socialiste (page 491). L’idéologie ne leur paraît pas déterminante dans la façon dont la guerre est menée. Enfin, dernier point, la violence ne leur paraît pas spécifique à cette guerre. Des formules malheureuses pour le moins encore : « Exercer la violence est une action sociale constructive » (page 499). « Si ces crimes et ces violences existent, c’est que le cadre de référence de la « guerre » impose des actions et déploie des structures d’occasion dans lesquelles la violence ne peut pas , ou pas entièrement être contenue et limitée. Comme tout acte social, la violence a une dynamique spécifique et nous avons vu dans ce livre de quoi il s’agissait. » (pages 500-501) Inacceptable.

Un dernier reproche : pourquoi attendre la page 505 pour décrire précisément les archives et les processus d’écoute, alors que la question est première ? Etrange.

La belle intention qui a suscité l’utilisation de l’outil « cadre de référence » est sans doute la lutte contre la vision rétrospective, anachronique, que tout historien combat. Est-il pour autant nécessaire d’admettre de voir les événements par le cadre de référence de celui qui les accomplit, de croire que ce cadre exclut en lui d’ailleurs d’autres cadres qui lui permettraient de voir le bien et de choisir le mal ? Le cadre de référence du meurtrier de masse est-il un bon cadre pour envisager les événements dont on fait l’histoire ? Que penser de l’intériorisation de cadres extérieurs ? Faut-il admettre sans discussion que ces cadres sont subis et non choisis ? La défense des criminels à leur procès a toujours consisté à poser leurs actions dans des cadres de référence qui les dépassaient. Ils donnent d’ailleurs aussi invariablement (les compte rendus de prisonniers le confirment) d’eux-mêmes l’image de témoins indirects, de spectateurs passifs, alors même que leur expression atteste d’un flottement dans leur propre localisation et leur activité.

On referme le livre avec une question : est-il encore si difficile à certains universitaires ou historiens allemands de se confronter à l’horreur dont il ne sont pas responsables et qui est pour l’éternité impardonnable, qu’ils aient besoin d’inventer un petit outil de relativisme par la magie duquel on devrait croire que la guerre nationale socialiste n’a rien eu de spécifique ?

Je ne suis pas convaincu !

J’espère que les autodidactes qui liront ce livre ne feront pas de ce relativisme leur propre conception sur la question.

Je souhaite que les archives soient exploitées et étudiées à nouveau et que les outils conceptuels de l’histoire de la violence de guerre soient plus consistants.

Patrick Kopp

* Patrick Kopp enseigne la philosophie et les Lettres en Classes Préparatoires au Lycée Poincaré de Nancy.


Soldats

Combattre, tuer, mourir : Procès-verbaux de récits de soldats allemands.
NRF, Essais, mai 2013, 28,90€.


Illustration de l’entête: sans commentaire.


ÉCOUTER VOIR

Deux vidéos: a) la Shoah par balles (1/6) tout le documentaire est disponible sur YouTube) et b) un entretien avec D.J Goldhagen (en anglais)

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