The mad man about drawing as he described himself


La chronique de Pierre-Alain LÉVY.


L’exposition Hokusai est sans le moindre doute l’événement majeur, l’exposition phare de la saison artistique parisienne et c’est bien la première fois qu’est présentée hors du Japon une exposition sur l’artiste si complète et d’une telle richesse foisonnante. On l’espérait depuis si longtemps. Il est vrai que les oeuvres sur papier de l’artiste sont fragiles et nécessitent un soin exigeant et tout particulièrement une présentation requérant les plus grandes attentions de conservation muséographique ( lumières faibles, contrôle de l’hygrométrie, température ambiante, transport).

À cet égard l’exposition fera l’objet d’une pause entre le 21 et le 30 novembre afin de permettre la rotation d’oeuvres, le remplacement d’estampes par des estampes équivalentes de la même série, les peintures sur soie et sur papier seront interverties avec des oeuvres de nature et de qualité comparables.

Les indispensables conditions muséographiques ayant ainsi été satisfaites, le visiteur peut déambuler dans une suite de salles plongées dans une douce pénombre, l’éclairage a fait l’objet d’études très poussées. Chacune des salles correspondant à une période de la vie du peintre. Les oeuvres prêtées proviennent des plus grands musées et collections japonaises mais aussi européennes et américaines, certaines ne sont même jusque là jamais sorties du Japon

« Fou de dessin » (Gakyôjin), c’est ainsi que se nommait lui-même Hokusai 葛飾 北斎 et son nom n’est qu’un parmi les cent vingt qu’on lui connait et dont les plus connus sont Shunrō, Sōri, Kakō, Tatsumasa, Taito, Iichi, Iitsu, Manji et Katsushika Hokusai bien entendu. Prolifique, fécond en talents multiples, Hokusai a été tout à la fois un graveur, un lithographe, un dessinateur, un peintre.

Né en 1760, il est le plus connu avec Hiroshige et Utamaro des peintres japonais. Familier du petit peuple d’Edo (Tokyo), il débute sa carrière comme graveur chez son maître Katsukara Shunsho, en produisant des ukiyo-e 浮世絵, (images du monde flottant), des estampes où il multiplie les représentations d’acteurs de kabuki, de courtisanes, et aussi des scènes érotiques (hélas non représentées dans l’exposition).

Sa renommée s’installe peu à peu au rythme soutenu d’ estampes largement reproduites dans des livres, un peu à l’image de Gustave Doré en France. Il illustre ainsi de nombreux ouvrages de la littérature populaire trouvant l’ inspiration dans des épopées chinoises ou japonaises. Ce seront aussi des peintures plus sophistiquées, plus luxueuses, plus élaborées.

A partir de 1814 Hokusai se consacre à un genre nouveau, celui de manuels de peinture, c’est à dire une espèce de répertoire des formes et de sujets, de petits carnets à destination du grand public et plus particulièrement des étudiants et des peintres, les Hokusai manga 北斎漫画 dont la publication s’étalera jusqu’à 1878 avec la parution posthume du carnet 15. Un fourmillement mouvant, éclectique, grouillant de personnages et de motifs admirablement bien présenté dans des vitrines où les carnets sont exposés selon une scénographie subtile et sensible. Hokusai c’est un passionné, un bavard, un conteur d’histoires et l’on peut sans crainte ni risque de se tromper trouver dans ses manga les bases conceptuelles des bandes dessinées que ne pouvait pas ignorer un Windsor Mac Kay par exemple.

Comment ne pas citer bien entendu ce que tout le monde attend, à savoir les suites d’estampes intitulées les Trente-six vues du Mont Fuji 冨嶽三十六景 dont l’emblématique Vague au large de Kanagawa (25,9cm x 37,2cm.1830) ( Fugaku sanju rokkei, Kanagawa oki niamura) et qui a été choisie pour illustrer l’affiche de l’exposition ou Orage en bas du sommet (Fugaku sanju rokkei, Sanka hakuu) (cf. illustration de l’entête). Le célèbre volcan sacré est montré sous de multiples points de vue, les cadrages sont particulièrement subtils, et le sujet thématique disparait quelquefois sous l’anecdote ou la représentation de la vie quotidienne des gens. Pour chaque vue, on reste confondu devant l’angle de vision choisi.

Hokusai se concentre sur le paysage, intègre la vision européenne sur le point de perspective, ce sera aussi le cas pour la série Vues extraordinaires des ponts des différentes provinces (1834) ou Voyage au fil des cascades des différentes provinces. Plus tard, bien plus tard, longtemps après sa mort, il influencera Manet, Van Gogh, Mary Cassatt, Klint et bien d’autres peintres.

Son talent de portraitiste, initié dans les bordels d’Edo dans la peinture de courtisanes ou de comédiens s’est au fil du temps affirmé et a maturé dans l’expression souvent proche de la caricature ( Pêcheur, Ryoshi Zu) ou Spectre d’Oiwa-san ( Série cent contes de fantômes 1831-1832).

Ses représentations de natures-mortes ou animalières demeurent fidèles à une tradition bien ancrée dans la tradition de la peinture chinoise ou japonaise.

Hosukaï est devenu de son vivant une personnalité atypique de la société d’Edo, du monde japonais. Il s’est affranchi des normes dans lesquels les artistes étaient tenus, peignit avec naturel et créa sans cesse. Il fut très populaire dans le petit peuple, ne se soucia guère des conditions matérielles dans lesquels il vivait, il changea de domicile un nombre incroyable de fois. Un des ateliers dans lequel il travaillait brûla même provoquant la disparition de nombre de ses travaux. Sa production artistique totale est estimée à près de 30.000 oeuvres.

C’est précisément sa modernité, son originalité qui fera l’admiration des peintres européens qui sauront en tirer de belles leçons pour la «mise en page» de leurs peintures. C’est cette découverte de la peinture japonaise diffusée par les estampes qui influencera la peinture européenne et notamment impressionniste (ses peintures de fleurs enthousiasmeront Claude Monet qui au demeurant collectionnera à Giverny les estampes japonaises), et par delà les peintres «le japonisme» stimulera les répertoires iconographiques et décoratifs et la façon de voir jusqu’à l’Art nouveau.

Dix-neuf ans avant que l’empereur Meiji (明治天皇) ne règne et n’ouvre le Pays du Soleil Levant à la modernité, Hokusai avait lui déjà séduit les coeurs et fait connaître le Japon intime, traditionnel et sensible au monde.

« Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner les formes des objets. Vers l’âge de cinquante, j’ai publié une infinité de dessins ; mais je suis mécontent de tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans. C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes, etc. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait beaucoup de progrès, j’arriverai au fond des choses ; à cent, je serai décidément parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l’âge de cent dix, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens parole. Ecrit, à l’âge de soixante-quinze ans, par moi, autrefois Hokusai, aujourd’hui Gakyo Rojin, le vieillard fou de dessin. » Katsushika Hokusai, Postface aux cent vues du mont Fuji.

Plusieurs années après avoir formulé cette remarque Hosukai meurt à 87 ans le 18 avril 1849 dans une dépendance du temple Henjoin de Shoden-cho dans le quartier d’Asakusa à Edo.

Pierre-Alain Lévy


HOKUSAI

Grand Palais. Paris

1er octobre- 18 janvier 2015
(relâche entre le 21 et le 30 novembre 2014)

Ouverture: Dimanche de 9h à 20h, lundi de 10h à 20hNocturne: mercredi, jeudi, vendredi de 10h à 22h, et samedi de 9h à 22h. Fermé le mardi.

Pendant les vacances de la Toussaint et Noël : tous les jours de 9h à 22 sauf le mardi


ÉCOUTER VOIR


Illustration de l’entête: Fugaku sanju rokkei, Sanka hakuu. « Orage en bas du sommet  »Trente six vues du mont Fuji. Début de l’ère Tempô (vers 1830-1834). Estampe nishiki-e, format ôban 24,7×36,7cm. Signature: Hokusai aratame litsu hitsu. Éditeur Nishimura-ya Yohachi. Londres, Victoria and Albert Museum given by the misses Alexander.


WUKALI 04/10/2014


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