About the generational gap


Billet d’humeur, analyse sur notre propre société et sur nous-mêmes, notre chroniqueur Francis-Benoît Cousté se laisse aller à des digressions sur les liens sociaux et familiaux et les relations entre générations. Loin des passions musicales qui sont les siennes, il se livre là avec un certain panache à une observation tout à la fois sémantique et banalisée des différences qui opposent la jeunesse aux adultes et aux parents et aux phénomènes de l’organisation politique de la cité. L’amplitude de l’observation rend compte des évolutions internes de nos sociétés, la liberté du ton, la causticité du trait, à première vue hors mode, ouvrent à la réflexion et au débat.

P-A L


Relations intergénérationnelles

Ce qui a changé, ce qui demeure…

Deux plaisantes citations, tout d’abord :

* d’Aristophane (ca 450-389) : « Je ne peux pas dormir par la faute de mon fils, qui laisse pousser ses cheveux, ne veut rien apprendre, aime la vitesse et dont je suis obligé de payer les dettes. » [Les Nuées]

* de Platon (ca 428-348) : « Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus, au-dessus d’eux l’autorité de rien ou de personne, alors c’est là – en toute beauté et en toute jeunesse – le début de la tyrannie. » [La République]

En famille, dans la prime enfance, il n’est guère de problèmes : image sécurisante du père et tendresse de la mère, mémoire du paradis amniotique…

Né du slogan : « Il est interdit d’interdire », l’enfant-roi aura certes été une catastrophe éducative. Et plaignons ces malheureux bambins mis dans l’impossibilité de désobéir – définitivement privés, en outre, des bonheurs de la fessée… Oublieux que nous sommes du sage dicton selon lequel : « Dans la bonne société, un enfant doit être vu, mais pas entendu »… Propos désormais préhistorique ! À table, les enfants ne prenaient naguère la parole que lorsqu’ils y étaient invités, tandis qu’aujourd’hui, dans certaines familles, les parents peinent à placer un mot.

Autre changement notable : grâce à leur maîtrise des nouvelles technologies, les Digital Natives prennent l’ascendant sur leurs parents, la transmission s’effectuant désormais des jeunes vers les adultes – subtile inversion du gap technologique… Anecdote significative : j’ai récemment entendu un jeune déclarer : « Pour sa fête, j’offre à mon père une heure de maintenance gratuite ». D’où le désarroi de nombre de parents – auxquels il appartient cependant de reprendre l’avantage, mais sur d’autres terrains.

Inversion des rôles que l’on retrouve dans le monde de l’entreprise, lorsque les directeurs techniques – désormais invirables – coachent leurs dirigeants [on parle alors de Reverse Mentoring].

Il est toutefois des constantes…

Dès les premières années, est omniprésente ce que saint Augustin nommait la libido sciendi – soif de découvertes, désir d’accéder, enfin ! au statut de grande personne. Naturelle manifestation de la pulsion de vie, de l’Éros, comme disait le bon Sigmund
D’où l’universelle révérence des jeunes à la religion du « nouveau », pour tout ce qui est aujourd’hui trendy, hip ou fashionable [« Du dernier galant » disait-on sous l’Ancien Régime]…

Goût non moins affirmé pour la provocation – éternel conformisme de l’anticonformisme…

Permanence également du manichéisme. Un ado ne considère-t-il pas, ordinairement, que tout est nul ou génial ? Rejetant toute 3e voie – option réservée, bien sûr, aux chiffes molles… « Mama li Turchi ! » s’exclamait-on jadis à propos de ces garnements.
Manichéisme volontiers mâtiné d’insolence et naturellement assorti du « complexe d’Orphée » (refus de se retourner sur un temps déclaré obsolète, réactionnaire, voire populiste)… « Tout ce qui est passé est dépassé ! »

Mais nul n’ignore qu’avant de savoir ce qu’elle veut, la jeunesse sait ce qu’elle ne veut pas… Et dire « non » n’est-il pas, dès l’âge de 18 mois, réaction spontanée ? Jouissance dont nous aurons tous, à notre tour, usé… et probablement abusé !

Mais quid des nouveaux comportements…

Plutôt que devant leurs pères, les ados se sentent désormais responsables devant leurs pairs. D’une grande ferveur égalitariste, et sensibles à la tyrannie de la majorité, ils ont une peur panique de perdre la face, d’être exclus du groupe… D’où leurs conformités vestimentaire, corporelle, voire alimentaire : les choix de la tribu l’emportant sur les us & coutumes familiales, voire les préférences intimes. « On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille » disait Maxime Le Forestier – mais on choisit ses amis !

Religion du Progrès, « complexe d’Orphée »… À la décharge de ces Fashion Victims, il n’est que d’observer la fantastique accélération du présent – à la fois technique & culturelle [phénomène confirmé par un Paul Virilio, père de la « dromologie », science de l’accélération des échanges et des déplacements humains].

Éthique de la modernité, naturellement assortie du fétichisme de signes tribaux : hipster, « gothique », geek… Triomphe de l’apparence ! Omniprésence, dans nos banlieues, de vêtements à la marque ostensible (à l’inverse de ce qu’il en est, bien sûr, à Saint-Jean de Passy). Idem pour les corps tatoués, percés, scarifiés – dont on prend soin ou que l’on abîme avec une égale détermination. Privilégiant, dès lors, l’éthique sur l’esthétique…
Plus individualistes que leurs aînés, les jeunes sont, de ce fait, moins généreux : la fraternité n’existe plus guère qu’au sein de la tribu ! Dans le parfait oubli des idéaux des Lumières, voire de ceux mai 68, désormais qualifiés de « moraline » (pour reprendre le mot de Nietzsche).

Reconnaissons là aussi – à leur décharge – que ces nouvelles générations entrent dans un monde autrement instable, imprévisible, voire horrifique que celui de leurs parents.
Le passé n’éclairant plus l’avenir, on avance dans les ténèbres…

Génération volontiers qualifiée de borderline, revendiquant « Tout, tout de suite ! » [Omnia illico], toujours plus vite, plus fort, plus haut… Immédiatetés paroxystiques, acmés juvéniles ! Ainsi ai-je pu lire, un jour, sur un tee-shirt : « Tant que le son est à fond, on n’entend pas le monde s’écrouler ». Peur du silence perçu comme symptôme morbide : musique donc, partout !

Aussi, pour nombre de jeunes dramatiquement incapables de se projeter dans l’avenir [ascenseur social en panne], est-ce – mais au sens propre, cette fois – le « No future » de leurs aînés.

Peur de l’avenir donc, ignorance crasse du patrimoine et déchaînement de l’incuriosité feront, hélas ! de ces jeunes pousses de très probables invalides sociaux…
Présentisme assorti d’une quête obsessionnelle d’intensité sous toutes formes : hardcore, jeux en ligne et séries américaines, bien sûr, mais aussi addiction à tous excitants ou substances possibles.

Ainsi du Binge Drinking ou ivresse atteinte en un temps record – élément désormais obligatoire de la teuf… Sans préjudice d’autres pratiques autrement perverses, telles que la Neknomination (de l’anglais neck your drink, boire cul-sec) qui met en scène, via les réseaux sociaux, des concours de beuveries entre jeunes enfants, le Fire Challenge, qui consiste à s’enduire le corps de substances inflammables avant d’y mettre le feu, ou bien encore le Hanging, ou asphyxiation auto-érotique, dit « jeu du foulard »…

Culte des passions violentes, mythologie du paroxysme [Notons que ces diverses perversions portent un fort élégant nom britannique]…

Il existe aussi des cas inverses : refus du monde des adultes, désir de préserver l’illusoire statut d’une enfance évanouie… Nostalgie que l’on retrouve dans cette passion universelle des jeunes pour les musiques pulsées, souvenir de paradis intra-utérins. On peut également trouver – mais plus rarement, cette fois – une systématique hostilité à toute nouveauté : intégrisme néophobique, misonéisme… Ainsi ai-je pu entendre, un jour : « Comme l’élégance est la vanité de la jeunesse, l’inélégance est celle de l’âge mûr ». Privilégiant, là encore, l’éthique sur l’esthétique…

*Éloquent est l’exemple de ces jeunes Japonais qualifiés d’Herbivores,( hikikomori 引き篭り) peu entreprenants et sexuellement inactifs (soit plus du tiers des moins de 35 ans) qui ne veulent surtout pas ressembler à leurs aînés, refusent le machisme et la course à la consommation. Volontiers adeptes du karaoké et, dit-on, de la masturbation, ces jeunes hommes optent, le plus souvent, pour des jobs d’intérim.

*Chez les jeunes Japonaises, ce serait plutôt l’inverse : dites Carnivores, agressives et ouvertement portées sur le sexe, elles rejettent – à plus de 60 % – lesdits Herbivores.
*Autant dire qu’il y a un singulier hiatus entre ce dont rêvent ces jeunes hommes et ces jeunes femmes ! De là à voir un lien avec le taux élevé de suicides, chez les moins de 35 ans…

Chez les Occidentaux, s’efface, en outre, la distinction entre culture et divertissement ; il n’est plus que des objets culturels – à consommer illico, puis à jeter ! Comportement assorti de la ringardisation du désir d’excellence – apanage des «blaireaux et autres bouffons» … Tout cela nourri, bien sûr, de notre culture de la vanne, du rire barbare – naturelle expression du refus de la différence, bashing institutionnalisé… Ricanements non moins généralisés sur la Toile, irrépressible besoin de rire d’autrui… C’est désormais l’universel règne du fun !

Cependant qu’à l’école, on assiste à de véritables bouleversements…

En mai 68, les pédagos branchés ne souhaitaient rien moins que supprimer l’estrade : ils auront été largement exaucés ! S’il est, en effet, un fâcheux héritage de ce « joli mois », c’est bien la disparition de toute verticalité, de tout respect de la parole enseignante – fâcheusement concurrencée par l’internet, le portable, les mails et les tweets.

Tels l’Émile de Jean-Jacques Rousseau, nos jeunes (on ne dit plus « élèves », terme considéré comme paternaliste), nos jeunes ne veulent plus rien devoir à personne. Le self-made-man est leur indépassable horizon ! Quant à l’administration, elle n’attend plus des enseignants que de savoir tenir leur classe.

Il n’est plus guère question de chef-d’œuvre à l’École – où ne sont plus proposés que des registres ou des typologies… L’essentiel n’étant plus dans l’œuvre elle-même, mais dans son commentaire – domaine des Sciences humaines, où tout a égale valeur…
D’ailleurs, jadis orienté vers l’émancipation individuelle, notre enseignement vise-t-il autre chose, aujourd’hui, qu’à cloner de sagaces commerciaux ? Et qui peut encore souscrire au propos de Victor Hugo : « Ouvrez une école, vous fermerez une prison » ?

Malgré trente années de ségrégation positive en ZEP (Zone d’Éducation Prioritaire), la situation ne s’est guère améliorée : échec scolaire persistant, chômage, pauvreté, communautarisme et ghettoïsation de quartiers devenus terres de mission pour le prosélytisme religieux…

Les normes scolaires n’étant plus soutenues par les familles, la crise de l’intégration s’approfondit de jour en jour… Car, même lorsqu’ils sont nés français, les enfants d’immigrés se revendiquent, de plus en plus souvent, du pays d’origine de leurs parents et, hélas ! de leur religion.

Autre transformation : il n’est plus guère aujourd’hui d’enfants rêveurs ; quasiment tous sont désormais hyperactifs. Mal de notre époque, cette dispersion tient, sans doute, à l’absence de hiérarchisation des informations, aussi bien qu’à l’environnement pathogène des jeux en ligne et autres activités écraniques.

Bien que l’attention immédiate soit, le plus souvent, très bonne, c’est l’attention de longue durée qui est mise à mal. Dysfonctionnement nommé aprosexie (incapacité à fixer longuement son attention) ou, aux États-Unis, Attention Deficit Disorder (ADD) qui toucherait, dit-on, quelque 11 % des jeunes Américains de 15 à 17 ans.

Soumis à un bombardement exponentiel du nombre d’informations, d’images, de sons et de mouvements, les cerveaux passent en mode zapping – source, bien entendu, d’immédiates gratifications ! Aussi les enseignants doivent-ils, sans cesse, imaginer de nouvelles activités pour distraire leurs ouailles de… leurs propres distractions ! On parle alors de « ludification » (Gamification, en anglais), i.e. transformation en jeux de toutes les étapes d’un apprentissage… Voir, à ce propos, une toute récente circulaire du ministère de l’Éducation nationale recommandant aux professeurs : « Faites de votre cours un show ! »

Perte du sens acéré des choses supérieures…

Fin de la réticence des Lumières envers tout excès, fin du subtil équilibre entre le « ni trop ni pas assez ». La charge étant ici menée, tambour battant, par l’ensemble des religions – si ce n’est par quelques intellectuels réputés progressistes, tels un Alain Touraine ou un Michel Maffesoli

Au « Ça ne se fait pas » de la bonne société d’antan a succédé le « Ça ne se fait plus » de nos joyeux bobos. Effondrement des idéologies – entraînant le flamboyant retour de toutes les vieilles superstitions…

Quant à la jet-set, intellectuellement prolétarisée (sinon délinquantisée), elle n’est plus désormais constituée que de pauvres… richissimes certes, mais surtout pauvres en esprit. Ochlocratie culturelle [[L’ochlocratie (du grec ancien ὀχλοκρατία / okhlokratía, via le latin : ochlocratia) est une forme de gouvernement dans lequel la foule (okhlos) a le pouvoir d’imposer sa volonté.]], à des années-lumière des élites sociales d’antan !
Tyrannie de l’instant, de l’éphémère, du seul hic et nunc (Ici et maintenant)…

Sans autrement insister sur notre consternante propension à l’autocritique – autoflagellation identitaire et bashing – à la différence d’une Amérique ouverte sur le monde, ignorant aussi bien le cynisme que le scepticisme…

Complaisance de notre société envers la culture des ados…

Volontiers scatologique, la langue des jeunes a gagné l’ensemble de la société – langue, en outre, farcie de termes anglo-saxons : ainsi de hashtag pour mot-clé, de mainstream pour grand public, de playlist pour liste de chansons, de voucher code pour mot de passe, etc.

Infantilisation du monde adulte, jeunisme amplifié – redisons-le – par cet usant modèle de la vanne généralisée. Muflerie du monde moderne où l’on blague de tout, et notamment des valeurs d’autrui. Et cela, même chez les intellectuels – nouvel avatar de « La Trahison des clercs » !

Ainsi notre société court-elle derrière ceux qui n’ont pas encore appris à marcher…

Francis-Benoît Cousté


Francis Benoît Cousté est pianiste et agrégé de l’université. Longtemps directeur de publication du Bulletin de l’Association des professeurs d’Education musicale (APEMu), Il a aussi été rédacteur en chef et éditorialiste de la revue L’Education musicale (1985-2012).

Précédents articles de F.B Cousté parus dans WUKALI

Les Femmes et la musique

Être de droite ou de gauche c’est être hémiplégique

L’Art est-il utile ?

Vous avez dit « Musique » ?

L’Art est-il un avatar de la sexualité?


WUKALI 08/05/2015

Courrier des lecteurs: redaction@wukali.com

Illustration de l’entête: Vitaloverdose


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