Turmoil about contemporary works of art by Anish Kapoor exhibited in Versailles


Cà pétarade sec à Versailles ! C’est une bataille d’Hernani, une de plus,
Austerlitz ou Waterloo peut-être même. Toutes les artilleries de part et d’autre bombardent à vue. Tous aux abris! Une œuvre d’ Anish Kapoor, est la responsable de tout ce ramdam ! Il est vrai que l’artiste anglo-indien, ne fait pas dans la dentelle, non seulement elle est monumentale, une bonne dizaines de mètres et pèse plusieurs tonnes, Dirty Corner, mais qui plus est elle est installée sur l’axe central, le tapis vert, entre Latone et le Grand Bassin, et l’artiste a eu le bon goût de la baptiser : le vagin de la Reine … Personnellement je verrais davantage une conque ou l’entrée d’une grotte mystérieuse, peut-être celle de Platon ou de Calypso, Ovide il est vrai n’est pas loin !

Le moins qu’on puisse dire c’est que l’œuvre ne laisse pas la critique indifférente, chacun y va de son point de vue avant même que l’exposition ne soit inaugurée. D’ailleurs tout le champ médiatique et politique est couvert : des ultras de droite jusqu’aux Bobos, des fachos négationnistes jusqu’aux lecteurs de Libération ou des Inrockuptibles. Une tubulure d’acier rouillé se terminant par un calice mollement ouvert, dans un chaos de rochers. Fuyez amoureux de l’esthétique, place à l’art conceptuel ( il est vrai que ce dernier mot commence mal…)

Dans un entretien publié dans le Journal du Dimanche, Anish Kapoor s’explique :«Mon travail n’a aucune vocation décorative. Je veux le faire dialoguer avec l’œuvre de Le Nôtre, qui a ordonné la nature pour l’éternité avec des perspectives géométriques parfaites. Poser des objets de-ci de-là ne sert à rien. J’ai eu l’idée de bouleverser l’équilibre et d’inviter le chaos

Dans cette controverse, les politiques sont pris à parti, le maire de Versailles, joue courageusement un pas de quatre en s’esquivant sur la pointe des pieds se démarquant du choix des œuvres, ce n’est pas bien Monsieur, et il va de soi dans notre république jacobine la Ministre de la culture et de la communication Fleur Pellerin est dans le viseur des critiques les plus acerbes et violentes, on mélange allégrement et sans rigueur rôles et responsabilités;

L’ouverture du Château de Louis XIV à l’art contemporain a été voulue par Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la culture de Jacques Chirac, puis Président de l’établissement public du Château de Versailles, et depuis 2008 des artistes de notoriété internationale ( car c’est bien de cela qu’il s’agit) y ont exposé.

Jeff Koons en 2008, Xavier Veilhan en 2009, Takashi MurakamI en 2010, Bernar Venet en 2011, Joana Vasconcelos en 2012, Giuseppe Penone en 2013, et Lee Ufan en 2014.

Chaque visiteur du château ou de ses jardins peut d’évidence avoir un avis contrasté sur le choix des œuvres présentées et j’avoue que j’avais été quelque peu décontenancé de voir Balloon Dog (Magenta) de Jeff Koons trôner dans le salon d’Hercule lors de l’exposition en 2008-2009.

Sans remonter ni à la Tour Eiffel , ni au plafond de l’opéra de Chagall voulu par Malraux ou au Centre Pompidou conceptualisé par l’ancien chef de l’état, la création et l’art contemporains dans leur signification première il va de soi, ont toujours heurté, provoqué, troublé et dérangé l’opinion publique. C’est d’ailleurs la fonction philosophique de l’artiste qui capte de façon subliminale l’essence même de son temps. Pour ce qui de l’ouverture du Château de Versailles à l’art contemporain, Il n’était pas rare de voir ces dernières années des manifestations hostiles devant ses grilles. Rappelons nous tout ce qui a été dit un temps passé contre la pyramide de Pei ou les colonnes de Buren.

Dans cette nouvelle affaire des oeuvres d’Anish Kapoor exposées au Château de Versailles et qui interpellera l’opinion le temps d’une passade, l’on peut être troublé par les vociférations qui se font entendre contre l’œuvre et qui semblent nourries d’une frustration sexuelle. Ah Dr. Freud !

Pour preuve, l’œuvre incriminée, cet ombilic d’acier posé à même le gazon, l’artiste ne l’eût-il pas lui même dénommé dans son entretien au JDD, «le vagin de la Reine», la réaction aurait –elle été si forte et si médiatisée? Tous les ingrédients sémantiques sont présents pour déclencher un tollé, sexuel, politique et historique, organique dans tous les sens du terme ! Et les imprécations lancées à tort contre Fleur Pellerin ne ressortent-elles pas de cette aliénation ? Le sexisme dans l’art est si j’ose ainsi dire un vieux ressort, il se confond parfois avec le racisme d’ailleurs.

Pour ce qui de l’ouverture du Château de Versailles à l’art contemporain, Il n’était pas rare de voir ces dernières années des manifestations hostiles devant ses grilles

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Au total à Versailles ce sont 6 œuvres d’Anish Kapoor qui sont présentées et chacune de grande dimension ! La plus grande, nous venons de l ‘évoquer, est bel et bien Dirty Corner, puis Sky Mirror une espèce de parabole de radar qui scrute le ciel, Shooting into the corner un rappel du Serment du Jeu de Paume conceptuaisé où l’on voit un canon, une statue et des taches de sang sur les murs, Monadic singularity un curieux parallélépipède percé d’une ouverture sanguinolente qui renvoie aussi à une connotation sexuelle et érotique, C Curve un bloc miroir incurvé sur lequel se reflète le château et ses visiteurs puis Descension dans un des bassins du parc un tourbillon d’eau qui semble plonger dans les profondeurs de la terre.

Ce débat sur l’art contemporain, hormis ses aspects d’apparence futile, le fait d’une coterie, (mais d’apparence seulement je tiens à le préciser), est au cœur d’une réalité autrement plus vaste, d’enjeux aux dimensions de la planète, et qui touche non seulement à la culture mais aussi à la sociologie, l’image de la société et à l’économie. Loin d’être marginal, il est essentiel

Dans cette affaire il ne s’agit en aucun cas d’apparaitre comme un camériste, un allumeur de cierges, un zélateur du bon vieux temps passé, ni a contrario comme une follasse de l’éphémère et de l’inconsistant. Il s’agit de savoir quelle place l’art tient aujourd’hui dans notre société, dans nos choix essentiels, ce qu’il représente au delà de ses valeurs intrinsèques en capital économique, en images dynamiques et créatrices, en représentation de la vitalité d’un pays et porteur de valeurs, le fameux softpower cher à nos amis anglo-saxons ce que je préfère nommer l’entropie culturelle. Et autres avatars du mot art, ou pourrait tout autant mettre à la place les mots enseignement, sciences, culture, je n’y vois pour ma part aucune différence fondamentale. Mettre l’art au coeur du dispositif qu’il ne soit pas cerise sur le gâteau mais indissociable, consubstantiel.

Mieux encore il s’agit d’être à même d’analyser notre temps et de la confronter au réel et au monde et non point de se complaire dans la radotage ressassé de vieilles lunes embrumées et pas davantage dans les prétentions de petits docteurs de morale contemporaine. Certes l’art conceptuel joue de la provocation, il faut cependant lui reconnaître le mérite de l’exposition des données, que cela nous plaise ou non.

Oui je l’avoue dans le domaine de l’art conceptuel, Jeff Koons m’irrite ( et plus encore Damien Hirst), et sa position royale au sommet de l’art contemporain, le prix indécent de ses œuvres, le kitsch, le baroque ad vomitum de ses œuvres, tout cela me déplait. Mais est ce l’homme ou ce qu’il représente, je crois hélas qu’il s’agit bien de l’image qu’il véhicule. Vouloir représenter en effet quelques soporifiques volumes de sociologie comparée par la métamorphose d’une œuvre, fût-elle primaire, ressort du tour de passe passe et c’est ce à quoi nous avons à faire aujourd’hui, c’est l’aliment même de l’art conceptuel. Et notre société, notre monde est un volcan de tous les dangers.

Anish Kapoor est bien entendu de cette manière conceptuelle et monumentale de surcroit. C’est ainsi lui qui avait réalisé Orbit pour les Jeux Olympiques de Londres 2012, l’on avait pu voilà peu visiter une de ses installations au Grand Palais lors de Monumenta 2011.

Que révèlent ces artistes, quel message (le mot fut naguère très à la mode)? Kapoor montre « un chaos » et une conque de métal qui semble telle une fleur s’abimer, s’oxyder dans le néant, ailleurs il s ‘agit d’une parabole qui interroge les étoiles, puis un orifice matriciel, sexuel, qui semble saigner et qui sourd d’un cube de plastique, un miroir où notre passé glorieux et nos visages dépités et moqueurs se reflètent, s’inversent et se mêlent. Ce n’est pas de l’art diront certains quand d’autres y trouveront matière à débattre et réfléchir. C’est le paradoxe de notre temps, nous visons Mars et des astres bien plus lointains, nous prétendons à l’universel et nous sommes incapables de nous voir dans le miroir car notre propre image nous fait peur. Du temps présent nous sommes incapables de le comprendre et de l’analyser et nous feignons l’ignorance, nous vivons dans le mythe, nous avons de bien jolis mots plein la bouche, mais ils ne restent que virtuels, en voulez-vous des exemples ? Nous déplorons et nous mentons à nous-mêmes.

Pierre-Alain Lévy


Anish Kapoor, Château de Versailles. Du 9 juin au 1er novembre 2015


WUKALI 08/06/2015

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