Under the Polar circle in a soviet forced labor camp

Voici un livre, un témoignage sur un camp de déportation soviétique, une histoire que d’aucuns trop nombreux voudraient occulter aujourd’hui, ce que l’idéologie communiste a produit de monstrueux.


Il y a l’Histoire avec un grand H et des histoires. De fait, qu’est-ce que l’Histoire, si ce n’est la synthèse ou plutôt la somme des histoires de chaque individu vivant sur terre à un moment donné. Depuis des années les historiens sont à la recherche tant dans les archives publiques que privées des témoignage des acteurs de l’histoire. On en a beaucoup parlé du recensement des écrits des soldats à l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale. Paroles de poilus n’est que la minuscule partie visible de la somme considérable qui a été ainsi collectée. Quoi de plus vivant pour comprendre l’épopée napoléonienne que les mémoires du capitaine Coignet ou du capitaine Lalo ? Comment comprendre le calvaire des soldats lors de la Retraite de Russie si on n’ a pas lu Ségur ou le sergent Bourgogne. Et que serions nous de la Guerre des Gaules si César n’avait pas témoigné ? Soit, l’historien doit savoir, surtout avec César, trouver le factuel, l’humain à travers la perception de l’auteur qui a, naturellement tendance à se valoriser, ou à réagir par rapport à sa vision, à sa culture. Coignet est napoléonâtre, sa perception de l’empereur est faussée, mais son vécu est vraiment celui d’un soldat de « base ». A chaque fois, c’est l’Histoire racontée par ses acteurs, l’histoire des hommes dans la tourmente des faits, du temps qui passe.

Des témoignages sur le goulag et autres camps de déportation en [**URRS*] , il y en a eu et nous espérons qu’il y en aura encore. Bien sûr, il y a[** Soljenitsyne,*] son talent, voire son génie. Mais il ne doit pas être considéré comme l’arbre cachant la forêt, il ne doit surtout pas nous empêcher de lire les récits d’autres rescapés, car eux ont vécu d’autres choses, vu d’autres attitudes, n’ont pas eu les mêmes réactions face à leur calvaire.

[**Dalia Grinkeviciutè*] a commis une faute, une très grave faute : elle était lituanienne. Pas voleuse, opposante politique, dissidente, non, tout simplement lituanienne. Et ce simple fait explique qu’à 14 ans, en juin 1941, juste avant l’entrée en guerre de l’URSS avec l’Allemagne nazi, elle est séparée de son père et est déportée avec sa mère et son frère vers l’est. Après un long périple, elle se retrouve sur l'[**île de Trofimovsk*] dans le delta de la [**Léna*], bien au nord du cercle polaire. Les soviétiques veulent créer une pêcherie, mais quand les déportés débarquent, il n’y a strictement rien. Ils doivent bâtir leur abris (difficile de parler de logement) avec quelques briques, des rondins, des planches, du lichen. Et travailler, pour Dalia et les femmes c’est avant tout monter des rondins qui flottent dans le fleuve afin de construire les bâtiment de la pêcherie.

Dalia raconte simplement, avec des mots sans fioriture, ce qui rend son témoignage encore plus prégnant, le calvaire des déportés durant l’hiver polaire : la famine, le scorbut, les poux, le froid, les morts que l’on sort des abris en les traînant par les pieds avant de les entasser car on ne peut les enterrer, le travail dans le froid, l’arrogance des responsables qui de fait éliminent les déportés par la faim. C’est d’une violence absolue, pas la même que dans les camps de concentration nazi, mais tout aussi prégnante, totale. C’est grâce à un médecin juif qui arrive à la fin de l’hiver que les rescapés arrivent à guérir. Dalia part travailler à la conservation du poisson, les conditions, rudes, sont moins pénibles. Elle arrive à s’enfuir avec sa mère. Elle reviennent dans leur ville de [**Kaunas*] et vivent cachées. Victime des privations, la mère de Dalia décède et elle est obligée de l’enterrer dans une cave.

Dalia sera arrêtée. A force de volonté, elle arrivera à suivre des études de médecine à [**Omsk*] puis à Kaunas. Pendant 14 ans, elle va être la médecin dans une circonscription de campagne. Mais elle est en butte avec le pouvoir soviétique, son statut d’ancienne déportée fait d’elle une suspecte et sa parole n’a aucune valeur face à celle, même mensongère, d’un membre de parti. Elle sera obligée de démissionner. Affaiblie par les maladies, séquelles de son adolescence en Sibérie, elle s’éteint en 1987 sans avoir vu ce pays qu’elle adore redevenir indépendant.

Ces mémoires sont composées de deux récits distincts : le premier a été écrit entre son évasion et le moment ou elle a été arrêtée. Ce manuscrit caché, perdu, a été retrouvé en 1991 et a connu un immense succès en[** Lituanie*]. Il raconte le quotidien de Dalia à Trofimosk, la jeune fille qui ne veut que vivre, défendre sa mère, qui vole des planches pour avoir du feu dans son abri, passe en jugement et est acquittée vu son âge.

L’autre manuscrit a été rédigé après, on retrouve la vie en déportation et le quotidien de Dalia après. Ce n’est plus aussi descriptif, il y a une grande maturité qui s’en dégage, une réflexion sur la vie, sur l’injustice et soyons sincères une dénonciation sans faille du système soviétique. On a dépassé UBU, la vérité n’existe pas, l’homme n’est pas pris en considération, seul compte un concept politique qui n’est en fait que le moyen idéologique pour certains de défendre leurs prébendes et qui sont capables de tout, surtout par l’humiliation, pour écarter ceux qui les gênent.

[**Prisonnière de l’île glacée de Trofimosk*] est un témoignage d’une grande humanité des souffrances que certaines idéologies imposent aux citoyens. L’unique faute de Dalia Grinkeviciutè fut d’être née lituanienne. Elle l’a payée toute sa vie, mais a laissé un témoignage que chacun se doit de lire pour comprendre les excès des idéologies nationalistes.

[** Félix Delmas*]|right>


[**Prisonnière de l’île glacée de Trofimosk
Dalia Grinkeviciutè*]
éditions du Rocher. 21€90


Contact : redaction@wukali.com
WUKALI 30/04/2017

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