An historical and economical survey linked with globalization

« Voilà que la puissance des banques se dresse, coordonnant les capitaux, enchevêtrant les intérêts de telle sorte qu’une seule maille de crédit déchirée à Paris, le crédit est ébranlé à Hambourg, à New-York, et qu’il se fait un commencement de solidarité capitaliste…qui, sous l’inspiration de la volonté commune des peuples, peut devenir à certaines heures une garantie pour la paix », déclara [**Jaurès*] dans un discours le 13 janvier 1911.

Jaurès naïf ? Les crises financières de la fin du XIX ième siècle avaient montré l’interdépendance du monde; certains voulurent y voir une garantie pour la paix, une illusion que la première guerre mondiale allait cruellement démentir !

[**Un énorme malentendu*]

[**Erich von Stroheim*], incarnant le commandant von Rauffenstein, toisant [**Pierre Fresney*] en capitaine de Boëldieu, est inoubliable; il s’agit bien sûr du film de [**Jean Renoir*] datant de 1937, La Grande Illusion. Illusion de quoi, au juste ? Jean Renoir dira plus tard de ce film humaniste et pacifiste qu’il en avait choisi le titre parce « qu’il ne voulait rien dire de précis ». Illusion sur la durée de la guerre, sur les frontières entre états, sur les divisions sociales ? On ne le saura jamais. Mais une chose par contre est sûre, le titre fut emprunté à un énorme succès de librairie publié en 1910, La Grande Illusion, vendu à deux millions d’exemplaires et traduit en 25 langues.

[**Norman Angell*], journaliste anglais, y défendait la thèse que les interdépendances économiques, résultant de la première mondialisation qui eut lieu de 1870 à 1914, rendait les conflits militaires entre états irrationnels et impossibles, car, « la poste rapide, la dissémination instantanée de l’information financière et commerciale par le moyen du télégraphe, et plus généralement l’incroyable accélération de la communication, a permis à la demi-douzaine de capitales de la chrétienté de se rapprocher sur le plan financier, les rendant plus dépendantes les unes des autres que ne l’étaient les grandes villes anglaises il n’y a même pas cent ans », écrit-il. La grande illusion, c’est donc la guerre, voilà ce que pensaient les opinions publiques quelques années avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, l’un des conflits le plus meurtrier de l’histoire. De bon esprit nommeront cette théorie « l’Angellisme ».

Né en Angleterre en 1872 dans une bonne famille de la classe moyenne, Angell n’était pas un personnage ordinaire; après avoir lu [**Herbert Spencer, Huxley, Voltaire et Darwin*], il se persuadera que l’Europe était enfoncée dans d’insolubles problèmes et décida d’émigrer sur la côte ouest des Etats-Unis à l’âge de 17 ans, où il exercera successivement les métiers de vigneron, ouvrier du bâtiment, cowboy, livreur de lait, chercheur d’or et enfin journaliste pour le San Francisco Chronicle. En 1898, on le retrouve correspondant du Daily Mail à Paris, puis reporter à L’Eclair. Avec le soutien de riches industriels tels [**Sir Richard Garton*], et de tout aussi riches quakers tels [**Joseph Rowntree*], il militera activement pour la paix.

Devenu célèbre, il cessera toute activité journalistique en 1912 pour se consacrer entièrement à l’écriture, défendant la thèse que « le pouvoir militaire ou politique ne donne à une nation aucun avantage commercial, et qu’il est donc économiquement impossible à une nation de se saisir ou de détruire la richesse d’une autre nation, ou à une nation de s’enrichir en en subjuguant une autre ». Dans son livre Money Game de 1928, il dénoncera le mercantilisme comme étant une sinistre illusion ( il n’avait peut-être pas tort !!) et publiera de multiples ouvrages dénonçant le patriotisme, le nationalisme, l’impérialisme, et la souveraineté nationale, dont il exposera les limites; de 1929 à 1931, il sera membre travailliste du parlement britannique, membre du comité exécutif du Comité Mondial contre la guerre et le fascisme, etc…etc…Il mourra célibataire à 94 ans.|right>

Mais ce qui nous intéresse ici, c’est que la première mondialisation, qui dura une quarantaine d’année, de 1870 à 1914, et qui ressemble furieusement à celle que nous vivons depuis la chute du mur de Berlin, suscita beaucoup d’espoirs; espoirs que [**Lénine*] s’emploiera à refroidir sérieusement en 1916, dans « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme » en écrivant: « faut-il se demander s’il y avait, sur le terrain du capitalisme, un moyen autre que la guerre pour remédier à la disproportion entre, d’une part, le développement des forces productives et l’accumulation des capitaux, et, d’autre part, le partage des colonies et des zones d’influences pour le capital financier ? ».

Pourtant, la période 1870-1914, aura été une période de stabilité financière, grâce à l’étalon-or, qui, malgré ses considérables défauts, ne fut pas pour rien dans l’essor de la mondialisation, puisque importateurs et exportateurs pouvaient s’appuyer sur des monnaies stables ( la mondialisation actuelle se développe bien évidemment dans un contexte de troubles monétaires, mais les produits dérivés, tant décriés, ont au moins cet avantage : ils permettent de remédier en partie au désordres des monnaies grâce à ses swaps, options, hedging de toutes natures et autre gadgets, à condition de na pas en abuser bien sûr ).

[**Pourquoi la mondialisation ?*]

A quoi ressembla cette première mondialisation ? Notons d’abord qu’elle fut provoquée par des causes presque identiques à celles qui engendrèrent celle que nous vivons : il s’agit des révolutions technologiques, qui diminuèrent sensiblement le coût des transports et des communications.

Pour ce qui est des transports, le développement des chemins de fer et des bateaux à vapeur fut bien entendu décisif; par exemple, le prix du fret entre les Etats-Unis et le Grande-Bretagne diminua de 40% entre 1870 et 1913. Il en résulta une convergence des prix entre les pays développés, par exemple dans le secteur des matières premières et des produits alimentaires, où sur la même période, les écarts de prix entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne furent divisés par cinq ; il en fut de même pour le blé, pour lequel les prix convergèrent entre Liverpool et Chicago, les barres de fer, dont les prix se rapprochèrent singulièrement entre Philadelphie et Londres etc…

Quant aux communications, l’invention du télégraphe et du téléphone révolutionnèrent le monde au moins autant que ne le fait internet de nos jours. On se souvient du « coup » fameux des[** Rothschild*], qui, avertis de l’issue de la bataille de Waterloo par pigeon voyageur, purent prendre des « positions » financières en conséquences…et gagner des fortunes. C’était en 1815. Un demi-siècle plus tard, avec l’installation du câble transatlantique, il fallait 3 semaines pour que les informations circulent de la vieille Europe vers les Etats-Unis; avec le télégraphe, l’information devint instantanée. On installa même ces étranges machines sur les paquebots ; dans « Arsène Lupin, Gentleman-cambrioleur », publié en 1921, [**Maurice Leblanc*] note, alors que le célèbre malfaiteur voyage sur Le Provence : « un lien subsiste, qui ne se dénoue que peu à peu, en plein océan, et peu à peu, en plein océan, se renoue. Le télégraphe sans fil, appel d’un autre univers d’où l’on recevait des nouvelles de la façon la plus mystérieuse qui soit ! ». |right>

Ou encore : il avait fallu à [**Benjamin Franklin*] 42 jours pour venir en France du temps de la révolution américaine, on faisait ce voyage en moins de 6 jours à la veille de la première guerre mondiale. Le monde n’était plus le même.

[**La mondialisation, ses conséquences*]

Il en résulta d’abord un accroissement des échanges internationaux; alors que la croissance du PIB sur la période fut d’environ 2,5%, la croissance du commerce international fut de 4%. La part des exportations dans la production, au niveau mondial, passa de 4,6% en 1870 à 8% en 1913, donc elle doubla. L’Allemagne en fut d’ailleurs, une fois de plus, la grande bénéficiaire; mais aussi les Etats-Unis. Alors que notre mondialisation met en évidence l’émergence de la Chine, la première mondialisation provoqua celle des Etats-Unis, qui commencèrent à engranger des excédents commerciaux avec l’Europe, tout comme la Chine le fait aujourd’hui avec le reste du monde, et en particulier avec les Etats-Unis.

Il en résulta ensuite des flux migratoires importants, en particulier entre l’Europe et les Etats-Unis; les peurs furent à peu prés les mêmes. [**Philippe Seguin*] notait en 1993 dans « Ce que j’ai dit » : « L’idée de frontière est démodée ? Il y a un dogme à attaquer ! Revenir aux frontières, aujourd’hui, est la condition de toute politique…».
Mais les similitudes ne s’arrêtent pas là; on craint de nos jours la Chine, on craignait tout autant le Japon au tournant du XX ième siècle. En 1901, [**Edmond Théry*] publiait « Le péril Jaune », « qui menace l’Europe, et peut donc se définir de la manière suivante : rupture violente de l’équilibre international sur lequel le régime social des grandes nations industrielles de l’Europe est actuellement établi, rupture provoquée par la brusque concurrence, anormale et illimitée, d’un immense pays nouveau ». Ce grand économiste et statisticien français, qui préconisait l’établissement d’un régime douanier protecteur, avait assez bien vu les choses, mais avait oublié l’essentiel : l’Europe se détruirait toute seule, elle n’aurait besoin de personne pour l’y aider !
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Il en résulta enfin une forte intégration des marchés des capitaux et un accroissement considérable des investissements à l’étranger, en particulier en provenance d’Europe; en 1913, 86% des investissements étrangers étaient d’origine européenne, et 40% d’origine anglaise; de 1870 à 1914, l’Angleterre exporta sous forme de capitaux 5% de son PIB par an ! L’Angleterre exporta 30% de ses capitaux dans son empire, 70% aux Etats-Unis, et la France se tourna plutôt vers la Russie ( les fameux emprunts russes, la Russie étant devenue l’Eldorado du moment ), le Proche-Orient, l’Amérique Latine, et en particulier l’Argentine ( qui passera par la suite du statut de première puissance émergente du monde à celui de principal homme malade de l’Amérique latine, grâce au péronisme ). Mais n’oublions pas quand même que le rôle premier de ces investissements était de sécuriser l’accès aux matières premières, et non de développer la production industrielle des pays récipiendaires ( voir la politique chinoise en Afrique de nos jours). Et, évidemment, la protection offerte par le système de l’étalon-or joua un rôle central.

Dernier point, les capitaux spéculatifs. La première mondialisation ne manquait pas de ce que l’on nomme de nos jours la « hot money », cet argent investi à court terme et susceptible de se retirer en un instant, dévastant tout sur son passage, comme on le vit en Asie en 1997. C’est ce que l’on nomme les « sudden stops », l’arrêt brutal des investissements.

Ainsi, la mauvaise conjoncture en Europe dans les année 1880, qui engendra des taux bas, incita les capitaux à s’investir à l’étranger à la recherche de meilleurs rendements; pour remédier à ce phénomène, la Banque d’Angleterre remonta ses taux de 2,5% à 4%, créant une fuite des capitaux hors des pays émergents. Dans un tel contexte, la réputation et la capacité d’un pays à honorer ses engagements-or pouvait éviter la panique, comme ce fut le cas pour le Canada, l’Australie et les pays scandinaves, qui maintenaient prudemment un ratio élevé de réserves-or par rapport à leur masse monétaire; au contraire un pays comme l’Argentine, qui avait jeté par dessus bord toute orthodoxie financière et avait dû déjà abandonner l’étalon-or 2 fois, en 1876 et en 1885, fut à l’origine de paniques financières. Les épisodes de « sudden stops » furent donc nombreux : 2 fois en Argentine, 2 fois au Canada ( malgré sa prudence monétaire ), 3 fois au Chili, 5 fois en Grèce, 2 fois en Inde, 4 fois au Japon, 3 fois en Russie, 2 fois en Suède ( même remarque que pour le Canada ), etc…etc…et tout ceci en moins d’un demi-siècle, entre 1870 et 1914 !|center>

[**Moralité*]

Rien de nouveau sous le soleil ! La première mondialisation, qui prit fin avec le première guerre mondiale, vit l’irruption des Etats-Unis d’Amérique sur la scène mondiale, la deuxième mondialisation, que nous vivons aujourd’hui et dont on espère l’issue moins tragique, voit celle de la Chine et des pays émergents en général. Pour y résister, pour la dominer et en tirer profit, n’est-il pas préférable de faire les réformes nécessaires plutôt que se barricader derrière ses frontières, grande illusion s’il en est ?

[**Jacques Trauman*]|right>


Illustration de l’entête tirée du livre: Le marin, l’actrice et la croisière jaune, dessin: Arnaud Poitevin, scénario Régis Hautière, couleur: Christophe Bouchard, éditions Soleilprod.


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WUKALI Article mis en ligne le 08/06/2019

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