Philosophical thinking about the nature of art and beauty


Sujet intemporel s’il en est, la notion du beau traverse le temps comme miroir de nos sociétés humaines et de nos réflexions philosophiques. Nombre d’approches et conceptions peuvent être envisagées telles celles de [**Platon*] (« le Beau est la splendeur du Vrai ») ou [**Nicolas Boileau*] (« Rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable ») jusqu’à [**Freud*] (« le sentiment de beauté trouve ses racines dans l’excitation sexuelle ») ou encore les fonctionnalistes (« tout objet adapté à sa fonction est nécessairement beau »). Sans oublier [**Paul Valéry*] (« le Beau est ce qui désespère »)… Eu égard au cadre imparti par Wukali, je me bornerai à vous donner – en procédant par brèves touches (et foin de tout académisme !) – mon point de vue étayé de quelques citations.

Une remarque historique, toutefois. Des trois catégories platoniciennes [**(Le Beau, le Bon, le Vrai)*], notre tradition issue des Lumières n’a retenu que le Beau (Force, Sagesse et Beauté). N’y aurait-il pas là matière à méditer sur l’absoluité des catégories distinguées par l’auteur du Banquet et la relativité des nôtres ?

Précision indispensable : le Beau ne ressort en rien, selon moi, à la nature ; il est du seul domaine de la culture, c’est donc un artefact. Et la beauté dite « naturelle » n’existe que dans l’esprit, la subjectivité de celui qui la contemple… Un coucher de soleil ou un corps féminin ne nous paraissent beaux que dans la mesure où nous les considérons « tel un effet de l’art » – relativité culturelle des conceptions de la mort (ô [**Baudelaire*] !) et des canons de la beauté féminine (sauf à considérer la jeunesse du sujet ou, selon Don Giovanni, l’« odore di femmina »). Et un orage ne nous paraît magnifique que pour autant qu’il fait écho à nos orages intérieurs – bienfaisante catharsis… Allons même plus loin : toute perception du monde n’est-elle pas, d’emblée, esthétique ? Hormis, bien sûr, lorsqu’il s’agit de la satisfaction de nos besoins physiologiques…

La tyrannie du comportement mimétique brouille cependant les cartes : l’objet de nos désirs ne nous est-il pas généralement désigné par le désir d’autrui ? Craignant de nous distinguer du groupe ou bien d’être frustré d’un plaisir inédit, nous adoptons – contagion mimétique – les postures physiques, vestimentaires et surtout mentales d’autrui : n’est-ce pas notamment le cas pour les adolescents, chez lesquels conformisme et grégarité atteignent leur ampleur maximale ? Émouvant indice d’immaturité, de fragilité du moi, à la source de tous les futurs snobismes de l’âge adulte…

On retrouve naturellement ces phénomènes mimétiques chez les amateurs d’art, voire chez bien des artistes dont l’ego est fragile. Phénomènes d’autant plus fréquents dans le domaine de la musique qu’elle est un art abstrait, combinatoire touchant essentiellement à l’inconscient, réfractaire à l’anecdote, « signifiant dépourvu de signifié » dont l’essence ne saurait se différencier de l’existence. [**Salvador Dali*], à sa manière exquise, le disait fort bien : « Je hais la musique, car elle est incapable de décrire un œuf sur le plat posé sur une chaise »… Aussi, plus forte qu’aucune autre est l’emprise de la musique sur notre moi profond, notre inconscient. Et nous admettons fort bien que l’on critique nos idées, mais certes pas nos choix musicaux, lesquels nous mettent intimement en cause. Moins prégnants sont la littérature et les arts visuels, davantage en prise avec la réalité (même si, comme le professe l’académicien [**Jean Dewasne*], « dans toute peinture, le sujet est parasite »)…


[Il est remarquable que dans le domaine de la création musicale, où règne sans partage l’intuitio au détriment de la ratio, il n’y ait – paradoxalement – que fort peu de femmes. Qu’il n’y ait pas, d’autre part, de compositeur important à s’être suicidé. Choses qui ne sont sans doute pas liées, mais cela mériterait réflexion. C’est en tout cas, ici, hors sujet]

Comme l’amour, le sentiment esthétique relève de l’indicible, de la catégorie du nefandum, comme l’on disait au Moyen Âge. Et ce, quelle que soit la finesse des exégèses entreprises à la lumière de la philosophie, de la psychologie, de la sociologie, de l’ethnologie, de l’anthropologie, etc. Aussi comment passer du sentiment océanique dans lequel nous plonge toute musique à la rationalité bien terrienne du discours ? Comment décrire ce qui ne signifie rien, rendre compte d’un objet autotéléologique, i.e. qui n’a que lui-même comme fin ?

Vanité de toute tentative d’explication du Beau (valeur absolue, transcendante), ou même de la beauté (valeur relative, immanente). Aussi ma seule ambition sera-t-elle de mettre en lumière quelques conditions favorables à l’éclosion du sentiment esthétique. Réflexion donc sur les marges…

Le sentiment de beauté surgit, le plus souvent, lorsqu’il est fait écho à des structures mentales profondes, à des émotions archaïques, primordiales, initiatrices, remontant à notre première enfance. Ne dit-on pas communément que l’homme aime à être surpris par ce qu’il connaît déjà ? Jeu dialectique entre le toujours-différent et le toujours-pareil, source vive de notre émotion et de notre plaisir, variations érotiques autour d’un thème génésique…


[**Gabriel Fauré*]. Cantique de Jean Racine. Direction François-Xavier Roth. Orchestre des siècles. Philharmonie 2016.

Domaine privilégié du Beau, l’œuvre d’art est essentiellement expression d’un « état d’être » – plutôt que d’un hypothétique état d’âme. Œuvre d’art, comme lieu de l’intime fusion, de com-union dans une même temporalité de deux narcissismes, celui de l’artiste et celui de l’amateur d’art. Émotion proprement indicible, car essentiellement fondée, pour l’un comme pour l’autre (émetteur comme récepteur), sur la seule « intuition analogique ». [**Picasso*] ne disait-il pas – et le paradoxe n’est qu’apparent – : « Je trouve d’abord, je cherche ensuite » ?

Le sentiment esthétique naît, le plus souvent, d’un mouvement dialectique entre catégories antinomiques – dont l’une est, en général, privilégiée : l’Humide sur le Sec, l’Intuitio sur la Ratio, Éros sur Thanatos, le dionysiaque sur l’apollinien, le cerveau droit sur le cerveau gauche, les nuages sur les horloges (pour reprendre l’admirable formule de l’épistémologue anglais [**Karl Popper*], « Clocks and Clouds »)… Par ailleurs, le sentiment de beauté ne fut jamais lié au niveau de complexité d’une œuvre, non plus qu’à ses dimensions : Small is beautiful nous assurait naguère un slogan publicitaire, but great no less… Et les Variations Goldberg ne sont pas moins admirables que la perfection adamantine d’une mélodie mozartienne.

Tout cela s’inscrivant dans l’éternel va-et-vient entre ce qu’il est convenu de désigner sous les termes de « classicisme » et de « Baroque » (rappelons, à ce propos, la lumineuse définition d’[**Henri Maldiney*] : « Le classicisme est la corde la plus tendue du Baroque »).

Chacun de nous n’est-il pas, en effet, selon son tempérament, davantage ocnophile (classique) ou philobate (baroque), utiles catégories psychanalytiques qui distinguent deux manières possibles de progresser : ou bien à tâtons, en s’accrochant à la rampe (ocnophilie), ou bien en prenant des risques, en improvisant, en se jetant dans le vide (philobatie). Vous voudrez bien toutefois admettre que la beauté ne peut jamais surgir que des « extases de la logique » ([**Alban Berg*]). Et ce, au grand dam de nos ordinateurs… Malgré les 300 000 km/seconde de vitesse de circulation des informations dans leurs circuits, contre les quelque 6 mètres/seconde dans nos (plus performants) circuits de neurones.

Johannes Brahms: Brahms Sextuor à cordes n°1. Andante, ma moderato. Stern, Casals, Foley, Schneider, Katims, Thomas (1952)« Les Amants » de Louis Malle (1958). Jeanne Moreau.

Tout autre aspect des choses : il faut, selon moi, se méfier du « philosophiquement correct », forme d’« alexandrinisme » à la mode, qui – sous prétexte de louable refus de hiérarchiser les êtres et les formes – veut nous faire accorder même valeur à toutes productions artistiques. Ainsi en sommes-nous venus à glorifier – à l’égal des œuvres-phares de [**Bach, Beethoven, Debussy, Strauss*] ou [**Mozart*] – les joliesses minimalo-répétitives d’un [**Steve Reich*] (repeating patterns) ou les boucles (iterative music) de [**Phil Glass, Terry Riley*] et de leurs épigones ? Nous faudra-t-il, désormais, conférer égale dignité à [**Rembrandt*] et au papier peint ?

Un mot également sur l’art que l’on dit « naïf ». Non nécessairement malhabile, parfois même virtuose, il en est seulement resté à un stade primitif, enfantin – par méconnaissance – le plus souvent – de ce que [**Malraux*] nommait le Musée imaginaire.

La beauté d’une œuvre d’art est toujours fonction de sa singularité – condition paradoxale de son accession à l’universalité. Ce qui ne signifie pas, pour autant, que chaque artiste doive être en perpétuelle recherche d’un code, d’une syntaxe, d’un langage nouveau. « Celui qui chante ne prétend pas que ses cavatines soient choses inconnues » nous rappelait[** Lautréamont*], et [**Mozart*] n’a pas inventé le moindre accord, n’aura rien apporté au langage de son temps – sinon son expression la plus achevée, la plus parfaite ! Toutes choses qu’auront comprises – mais un peu tard – nos artistes autoproclamés « d’avant-garde », après que le post-modernisme a renvoyé aux vieilles lunes leurs naïves illusions « cryptophasiques »…

Méfions-nous à l’inverse des sirènes de la fadeur, idéal que la pensée chinoise aura poursuivi pendant des millénaires. Même si nos bien-pensantes dialectiques peuvent y trouver réconfort inespéré …

– [**À la différence de la science, il n’est pas de progrès en art – sinon dans son intendance.*]

[**Francis Bacon*] n’est pas supérieur à [**Rembrandt*], non plus que [**Boulez*] à [**Jean Sébastien Bach*] : les langages évoluent en effet, telle une spirale… Image de la spirale qui rend également compte du parcours artistique de chaque artiste, aussi bien que de chacun de nous. Plutôt que de goûts, ne vaudrait-il pas mieux, dès lors, parler d’états culturels ? Mais restons-en au vocabulaire usuel.

Goût et bon goût sont, selon moi, notions antinomiques. Le bon goût n’est-il pas toujours respectueux de l’ordre établi ? Langue de « bois précieux », féru de camaïeu, il n’est jamais transgressif. Alors que ce n’est pas tant au Beau que vise l’artiste authentique, mais bien plutôt à projeter hors lui-même l’énergie visionnaire, la puissante para-doxa qui l’anime (doxa = sens commun). La vocation naturelle de l’artiste n’est-elle pas de transgresser les interdits, d’instaurer le désordre, pour – armé de l’objet-dard (selon [**Marcel Duchamp*]) – créer l’ordre futur ? Ainsi la création artistique se nourrit-elle de ce que le « bon goût », expression de la culture dominante, condamne. Et l’on peut distinguer deux cultures : celle que crée l’artiste et celle que dispense le professeur. La première ressortissant à l’éthique (au goût), la seconde à la morale (au bon goût)…

– [**Approfondissons un peu ces notions d’Éthique et d’Esthétique*].

C’est, selon moi, une aberration que de vouloir appliquer les catégories morales ordinaires aux domaines de la création. Laquelle se situe – tel l’amour-passion – dans une région nietzschéenne « au delà du Bien et du Mal ». Pour aussi moralement condamnables que soient les ouvrages de [**Choderlos de Laclos*], [**Sade*] ou [**Lautréamont*], ils n’en demeurent pas moins – de par leurs éminentes qualités d’écriture – éthiquement hors d’atteinte. Ainsi, en dépit qu’il en ait, le philosophe anglais [**George Steiner*] peut-il revendiquer le droit de préférer l’affreux [**Céline*] au gentil [**Aragon.*] Dans la même perspective – non pas morale mais éthique – voici ce qu’écrit le romancier [**Michel Tournier*] : « La vocation normale de l’homme est de créer. Tout ce qui s’oppose à la création est réactionnaire, néfaste, absolument mauvais. La création est seule absolument bonne. Tout doit s’incliner devant elle ».


Finale du concours d’éloquence Oratio 2018. Le sujet: Faut-il faire de sa vie une oeuvre d’art ?. Université de Strasbourg.

Le style n’est-il pas, en effet, la seule morale défendable en dehors de celles qui se fondent sur des essences a priori, sur des dogmes, des religions ? Style entendu comme phrasé (au sens où l’entendent les musiciens) : i.e. maîtrise d’une courbe, d’une trajectoire, au sein d’un flux temporel cohérent. Le style, n’est-ce pas d’abord être « présent à soi », dans le moindre de ses actes et de ses paroles ? Style, comme intime cérémonial… Aller jusqu’à « dire bien le médiocre », plaidait [**Flaubert*]. C’est, du moins, ainsi que je comprends le propos du philosophe allemand [**Wittgenstein*], selon lequel « éthique et esthétique ne font qu’un ». Le célèbre auteur du Tractacus logico-philosophicus n’ajoutait il pas que « la manière est plus importante que l’acte lui-même » ? Tandis que la « déprime » nous fait vivre, au contraire, des instants arides, sans rien qui les relie, ni flux désirant, ni onde seulement porteuse…

Philosophie d’esthètes nihilistes certes, qui fut à la source d’effroyables perversions. N’oublions jamais, en effet, que c’est pour la beauté de ses crimes que la plèbe regretta [**Néron*]… Cependant que nous assistons, aujourd’hui même, à une inquiétante résurgence des esthétiques brunes. Souvenons-nous également de la – trop peu connue – formule prémonitoire de[** Léon Blum*] : « Le communisme est une technique, le socialisme une morale et le fascisme une esthétique ». Tout en nous gardant de tout monstrueux amalgame, autrement dit de rejeter [**Nietzsche*] avec [**Hitler*], [**Wagner*] avec [**Goebbels*]…


[**Olivier Messiaen*] (1908-1992: Quatuor pour la fin du temps (1941). Antje Weithaas, Violon / Sol Gabetta, violoncelle / Sabine Meyer, clarinette / Bertrand, Chamayou, Piano. Hochrhein Musikfestiva

Pour nombre de nos contemporains, l’Art n’est qu’un palliatif, un substitut du Sacré. En vérité, la musique n’assume-t-elle pas aujourd’hui une partie des fonctions que remplissait autrefois la religion ? Il n’est, pour s’en convaincre, que de voir les foules se presser aux plus médiocres concerts, dès lors qu’ils sont donnés dans un édifice religieux – cependant que les mêmes prestations feraient ailleurs – et à juste titre – salle vide. Réjouissons-nous toutefois que, pour une majorité de nos contemporains, l’art soit davantage qu’une simple activité ludique. [**Nietzsche*] ne disait-il pas que « l’art est la tâche suprême et l’activité véritablement métaphysique de cette vie » ? Et [**Jung*] de renchérir : « L’art est notre seule relation objective avec l’infini »…

– [**Une question essentielle n’en demeure pas moins : « Quid du sacré lorsqu’il n’est plus que métaphore ?*] »

Chimères assurément que l’Art, l’Amour, la Spiritualité, mais bienheureuses chimères puisqu’elles nous permettent d’échapper à la bestialité et au désespoir de notre condition. Du plus profond de son désenchantement, [**Cioran*] lui-même le reconnaissait : « La musique est une illusion qui rachète toutes les autres ». Et au diable le sinistre rationalisme du Prix Nobel de Littérature (2008) [**Jean-Marie Le Clézio*] prophétisant : « On saura peut-être un jour qu’il n’y avait pas d’art, mais seulement de la médecine »…

Car il sied aujourd’hui de stigmatiser l’irrationnel… Mais n’est-ce pas là confondre « l’irrationnel » – auquel ressortissent l’art, la religion et l’amour, autrement dit tout ce qui procède de la libido et fait le prix de la vie humaine – avec « la déraison » ? Si j’aime le vin de Bordeaux, c’est mon choix, irrationnel certes, mais pas forcément déraisonnable…

Une dernière remarque : On ignore trop, me semble-t-il, que le sens de la beauté n’en implique pas nécessairement le goût… Sagesse ici de [**Lao-Tseu*] : « Tout le monde tient le beau pour le beau ; c’est en cela que réside sa laideur ».

[**Francis B. Cousté*].


Illustration de l’entête: [**Pierre Yves Trémois*] – L’homme au singe V – 1988. Fusain sur papier marouflé sur toile, 145 cm x 192 cm


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WUKALI 29/06/2019. première mise en ligne le 11/03/2019)]

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