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La machine de Turing, une formidable pièce sur un fait d’histoire, l’homosexualité et l’autisme

par Pétra Wauters

Une leçon de courage sur fond de haine

La Machine de Turing, écrit par Benoit Solès, et mis en scène par Tristan Petitgirard, nous entraîne sur les pas d’Alan Turing, ce scientifique visionnaire et courageux, qui découvrit le mystère de Enigma, la terrible machine à coder allemande.

Cette pièce révélée au festival OFF d’Avignon 2018 continue de faire parler d’elle. Nous l’avons découverte ce mardi 23 novembre 2021, au théâtre du Jeu de Paumes à Aix-en-Provence.  Courez la voir à votre tour. Vous ne verrez plus « le monde » de la même façon ! 

la machine de Turing
Benoît Solès
©Fabienne Rappeneau.

Assis devant notre ordinateur, nous nous apprêtons à rédiger une critique, la tête encore pleine de sentiments étranges et d’émotions nourries. Devant l’écran, le clavier, la souris…  et le curseur qui se déplace nous ramène déjà à Alan Turing ».  Il nous avait prévenu. En bougeant le curseur, c’est moi qui apparais pour vous faire un clin d’œil. On le regarde autant qu’il nous observe, lui, le génial inventeur d’une machine pensante qui se révèlera être le premier ordinateur. Nous vivons avec lui depuis tant d’années et il fallait qu’on nous le rappelle d’une si belle et si forte manière.

Car cette aventure, n’est pas seulement celle d’un mathématicien anglais qui a brisé le code secret de l’Enigma pendant la Seconde Guerre mondiale et, du fait, changé le cours de l’histoire, c’est aussi le destin incroyable et effroyable d’Alan Turing. On pleure, on rit, on réfléchit ! Avec « la machine de Turing » une autre machine se met en route, celle qui peut broyer un homme, le briser tout net. L’homme est probablement autiste, brillant, bègue… et homosexuel. Un homme hors du commun, dont la différence dérange.  


Il y a de l’humour, fort heureusement, car il en faut pour aborder ce thème de l’homosexualité dans ces années-là, au sortir de la guerre. Le sujet est grave, et ça n’était pas simple à l’époque. L’histoire se rappelle à nous. 

L’homme est génial. C’est un brillant scientifique et les forces britanniques et alliées ont utilisé ses découvertes. N’a-t-il pas décodé les messages les plus secrets des nazis ?

Pourtant, tout cela est passé sous silence et on aura attendu bien longtemps pour mettre sous la lumière ce héros, certes malgré lui. Depuis la nuit des temps, l’histoire se nourrit d’oublis et d’injustices. Benoît Solès a écrit ce spectacle bouleversant, pour ce devoir de mémoire, et pour nous révéler des pans inconnus de l’histoire. Une histoire ultra secrète, classée défense jusqu’en 2000.

la machine de Turing
de gauche à droite: Amaury de Crayencour et Benoît Solès dans La Machine de Turing
©Fabienne Rappeneau

Alan Turing contraint au silence par les services secrets, fut condamné pour homosexualité, avant de se suicider en 1954 à l’âge de 41 ans. Il ne faut pas oublier que l’homosexualité était un crime en Angleterre. Alan Turing a été condamné à la castration chimique pour « indécence manifeste et perversion sexuelle ». Il croquera une pomme empoisonnée au cyanure, celle-là même qui l’émeut dans Blanche Neige, pour le baiser qui s’en suivit et qui le faisait rêver. Le premier film de Wall Disney sorti à l’époque enchante le jeune homme à l’intelligence hors du commun et au cœur d’adolescent. Une pomme, voilà qui nous rappelle encore un célèbre logo…

Benoit Soles, pas moins de 4 Molières, incarne Turing avec un talent fou. On s’attache à son personnage, fantasque, bourré de tocs… Il est juste fabuleux, et son partenaire de jeu, ce soir-là Amaury de Crayencour, (en alternance avec Jules Dousset) est lui aussi prodigieux. Il change de peau comme de vie pour interpréter trois personnages très différents. Les deux acteurs ont une présence et une prestance indéniables.

On aime encore l’utilisation de la vidéo dans le décor qui ajoute un plus à cette mise en scène dépouillée. C’est d’une incroyable efficacité, et ce n’est pas un détail, surtout lorsque l’écran s’emballe et nous livre des milliers de chiffres et formules qui circulent dans tous les sens pour soudain tomber dans le néant. Tout est à refaire, jusqu’au jour où… 

Entretien exclusif de WUKALI avec Benoît Solès recueilli par Pétra Wauters

Benoit Soles, est-ce que pour rentrer dans le personnage, vous avez rencontré des personnes atteintes de troubles du spectre autistique ?

Oui. J’ai une amie comédienne très proche qui a un fils autiste, un autisme sévère avec des problèmes d’élocutions et de comportements. Je m’en suis inspiré notamment pour les crises de nerfs, et cette façon qu’ils ont parfois de se balancer, ou d’avoir des gestes de « papillons » (NDLR : stéréotypies). J’ai couplé cela avec le bégaiement. On observe qu’ils ont des « règles » aussi, si j’ose dire. Que ce soit pour le bégaiement ou l’autisme, Il y a des moments où ils sont plutôt apaisés, si le contexte est rassurant et doux, et les crises viennent soudainement à cause d’une angoisse, souvent liée à « l’autre ». Il y a un problème de communication avec l’autre. L’angoisse peut aussi surgir à cause du bruit. J’ai essayé de réunir tout cela. Il y a autant d’autismes que d’autistes et j’ai cherché en moi quel type d’autiste je pourrais être lorsque je suis gêné, angoissé et que je me trouve en difficulté.  J’ai essayé de trouver cela en moi, et j’ai mélangé cette « formule ».

Cela se rapproche-t-il de ce que l’on sait de Turing ?

Le bégaiement oui, car il est assez bien décrit et il était assez fort. En revanche l’autisme par définition, on ne pouvait pas bien en parler à l’époque encore.  Je ne peux pas affirmer que Turing était exactement comme je le présente. L’interprétation de Benedict Cumberbatch dans le film The Imitation Game est très différente. Il s’agit d’un autisme beaucoup plus léger, Tuning est moins enjoué, plus froid. J’ai présenté le côté sympa de ce personnage. Je n’ai l’ai pas inventé. Il avait effectivement un côté gamin qui le rendait sympathique. Cela rend son martyre davantage insupportable.  

Et l’humour est très présent dans la pièce.

Oui, c’est très anglais d’avoir de l’humour même dans les moments les plus tragiques. S’en sortir par une pirouette d’humour. Je ne lui ai pas donné non plus sa facette Dandy, mais parmi tous les témoignages qu’on a pu avoir, il ne l’était pas. Il se baladait en pyjama, avec une ficelle pour tenir le pantalon. Il avait aussi ce fameux masque à gaz, et ce rire absurde, très étrange. De même qu’il faisait des jeux de mots d’adolescents. J’aime bien que le génie côtoie aussi l’absurde. Cela fait d’Alan Turing un héros total. A la fois martyre et Héros. A la fois enfant, fragile, un peu clown, et homme capable d’une grande force. 

L’histoire débute ainsi : Après un cambriolage, Alan Turing (Benoît Solès) va porter plainte. Il rencontre le sergent Ross (Amaury de Crayencour) qui le malmène quelque peu. Recevant l’ordre d’enquêter du Général Menzies, qui dirigeait Turing pendant la Seconde Guerre mondiale, le sergent Ross découvre le travail secret mené sur Enigma, puis l’homosexualité de Turing et sa relation compliquée avec Arnold Muray. 

Une pièce de Benoît Solès
Inspirée par la pièce de Hugh Whitemore BREAKING THE CODE basée sur ALAN TURING : THE ENIGMA d‘Andrew Hodges

Mise en scène Tristan Petitgirard
Photos Fabienne Rappeneau

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