exposition Caroto à Vérone
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Exposition Giovan Francesco Caroto (1480-1555) face à Véronèse et Mantegna à Vérone

par Philippe Poivret

Vérone, c’est la ville de Roméo et Juliette, des Arènes ou de la Piazza delle Erbe. Mais c’est aussi la ville du Palazzo della Gran Guardia tout au bout de la piazza Bra et de ses célèbres Arènes. Et c’est là que sont présentées de superbes expositions en rapport avec le riche passé de la Vénétie et de Vérone.

Après Mantegna e le arti di Verona en 2006 et Paolo Veronese l’llusione della verità en 2014, il restait à combler l’espace entre ces deux grands peintres bien connus. Giovan Francesco Caroto, celui qui a recueilli l’enseignement du premier et ouvert la voie au second, et son jeune frère Giovanni sont donc naturellement au centre de l’exposition intitulée Caroto e le arti tra Mantegna e Veronese.

Giovan Francesco Caroto (1480/1555) et son petit frère Giovanni (1489/1491-1563/1566) sont donc les deux chaînons qui manquaient à cette histoire.

Giovan Francesco, le plus important des deux, par la qualité et le nombre de ses tableaux, est né, nous dit Vasari, dans son célèbre recueil biographique, Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (Le Vite de’ più eccellenti architetti, pittori et scultori italiani, da Cimabue insino a’ tempi nostri), vers 1470 et mort en 1555 à Vérone. L’année précise de sa naissance n’est pas connue. Pendant ses années de formation, l’aîné des Caroto se rend àMantoue où il rencontre Mantegna, plus tard il va à Milan où il entre en contact avec la peinture lombarde. C’est donc entre ces deux pôles que sa peinture va s’épanouir.

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Homme intelligent, curieux de tout y compris des sciences, il entretient de solides relations avec les intellectuels de son époque. Son petit frère a, lui, un comportement qu’aujourd’hui, on dirait inapproprié. Il se trouve contraint, sous la pression de leur oncle prêtre, curé de l’église San Nazaro à Vérone, d’épouser une femme de vingt ans plus âgée que lui. Le petit frère ne pardonnera jamais ce mariage à son oncle. Tout rentre progressivement dans l’ordre et les frères Caroto sont bien intégrés dans la ville, Giovan Francesco ouvre une boutique sur la place aux herbes pour son fils. Il s’installe sur cette même place au coeur de la ville. Les Caroto sont respectés et appréciés partout dans Vérone.

Avant d’aller explorer les liens entre Caroto et Mantegna, les commissaires de l’exposition ont voulu illustrer l’époque dans laquelle ces deux peintres étaient plongés. Et pour cela ils présentent un tableau de Libérale Bonfanti dit Libérale da Verona intitulé Trionfo della Castità Trionfo dell’Amore ou Triomphe de la chasteté Triomphe de l’amour– On sent tout de suite que nous sommes dans une lointaine époque où la chasteté, à la suite de Pétrarque, était une des plus hautes vertus et qu’elle était indissociable de l’amour et donc du mariage…

Autre époque dont certains diraient que tout ça n’était pas aussi vrai qu’on pourrait le penser ! Mais comment Libérale da Verona a-t-il illustré ce lien ? Deux tableaux composent cette oeuvre qui était plaquée sur un coffre nuptial.

Le Triomphe de la chasteté, le Triomphe de l’Amour. Libérale da Verona ( Libérale Bonfanti) (1441-1526). Peinture sur toile collée sur bois
Museo Civico di Castelvecchio, Vérone.

A gauche la chasteté est assise sur un char trainé par deux licornes. Devant le char, en robe bleue, Lucrezia se donne la mort après avoir été violée par le fils du roi Tarquin.

A droite, l’Amour est symbolisé, comme de bien entendu, par un jeune garçon tirant des flèches et devant lui Aristote, le célèbre philosophe grec est, selon une légende, fouetté par sa maîtresse. Ce qui montre que même les plus grands esprits succombent aux passions. Les quatre chevaux qui tirent le char sont, tout comme les passions, difficiles à maîtriser

Plus loin, trois tableaux illustrent le propos de l’exposition : la continuité entre les frères Caroto et Andrea Mantegna. Deux tableaux, l’un de Francesco Bonsignori et l’autre d’Andrea Mantegna encadrent un tableau de Giovan Francesco Caroto. Tous les trois représentent l’enfant Jésus debout sur les genoux de la Vierge ou sur un piédestal. Jésus enlace le cou de sa mère, la Vierge Marie, pour Mantegna et Caroto, alors qu’il pose simplement son coude sur son épaule pour Francesco Bonsignori. Cet enfant est déjà debout, éveillé mais c’est chez Caroto qu’il est le plus souriant. Il n’est pas conscient de ce qui l’attend alors que les deux autres peintres ont voulu souligner la vie difficile et le calvaire qui l’attendent.

Giovan Francesco Caroto exposition à Vérone
À gauche, Andréa Mantegna (1431-1506), Sacra famiglia con un Santa. Tempera sur toile, 76cm/ 55,5cm. Museo Civico di Castelvecchio, Vérone
Au centre Giovan Francesco Caroto (1480-1555), Madonna con Il Bambino. 47cm/60cm. Städel Museum, Francfort sur Main
À droite Francesco Bonsignori. (1460-1519), La Madone avec Sainte Marguerite. Museo Civico di Castelvecchio, Vérone

Dans les trois tableaux Marie tient d’une main une jambe de son fils et de l’autre le tient par la taille l’empêchant ainsi de tomber. Elle est bien une mère protectrice comme toutes les autres. Son regard qui n’est jamais posé sur Jésus, est plus apaisé et tranquille chez Caroto que chez Mantegna ou Bonsignori. Dans le fond du tableau, Caroto fait une allusion à Adam et Eve chassés du paradis à droite du tableau alors que Mantegna représente à droite de Marie – donc à gauche pour le spectateur-, Joseph dans une pose rigide et à gauche une sainte dont on ne connait pas le nom. Ni Joseph ni la Sainte ne semblent s’intéresser à la scène. Chez Bonsignori une sainte, Sainte Marguerite est placée à droite du tableau, le regard tourné vers le bas. Elle tient une palme symbole de martyre et la croix rouge qui lui a permis de sortir du ventre d’un dragon qui l’avait mangée. Elle mourra décapitée. La palme et le crucifix rouge permettent de la reconnaître. C’est une des premières martyres de la chrétienté.

Ces trois tableaux sont disposés sur une paroi dans cet ordre. Et leurs différences de ton sont frappantes. Mantegna a un style rigoureux dont Caroto se libère, le tableau de Bonsignori montre des personnages dans une attitude plus souple et plus intime. Comme Caroto, il s’adresse à celui ou celle qui regarde son tableau dans une sorte d’intimité alors que Mantegna parait plus austère et a un message à communiquer au spectateur : cet enfant et ses parents vont souffrir.

Portrait de femme, dit autrefois à tort Portrait d’Isabelle d’Este ( entre 1505 et 1510). Giovanni Francesco Caroto.
Huile sur toile collée sur panneau de noyer, 69cm/53cm. Musée du Louvre

Giovan Francesco Caroto était un maître du portrait comme en témoigne celui de cette jeune femme. Il est aujourd’hui conservé au Louvre. Aucune complaisance dans ce visage pensif et préoccupé comme en témoigne la main gauche qui touche son collier dans un geste pour se rassurer. Dans sa main droite elle tient un gant, ses habits sont riches et beaux, elle porte un fin bandeau pour tenir ses cheveux, tout ceci traduit une vie sans difficulté matérielle. Mais le caractère soucieux de cette jeune femme transparait dans ses lèvres fines et sa bouche résolument close. Son regard est tourné vers le bas, il évite celui du spectateur. Le fond du tableau est intégralement noir et ne fait que renforcer la lumière qui se pose sur le visage de la jeune femme.

Giovan Francesco Caroto exposition à Vérone
Giovan Francesco Caroto
Portrait d’un enfant au cheveux rouges qui rit et tenant un dessin
Huile sur panneau de bois, 37cm/ 29cm. Museo Civico di Castelvecchio, Vérone

Plus surprenant est le portrait de cet enfant qui tient un dessin dans sa main droite. Il arbore un sourire dont on se demande s’il est spontané et naturel. Ce sourire a quelque chose de surprenant pour ne pas dire anormal. C’est pourtant, d’après ce que plusieurs historiens d’art pensent, le portrait de Benedetto, le jeune fils du peintre. Son dessin, qui est le même que celui d’un enfant de nos jours, montre un enfant qui, lui ne sourit pas. Dans le bas à droite de la feuille, il y a le dessin d’un oeil vu de profil. L’enfant a probablement chipé cette feuille à son père ou à un autre artiste qui avait dessiné cet oeil avant que cet enfant ne s’empare de la feuille. Cet oeil vu de profil ressemble à ceux que Leonard de Vinci dessinait à Milan. Giovan Francesco Caroto y a vécu et travaillé ce qui pourrait expliquer la présence de ce dessin. Ce qui est tout aussi étonnant est que ce tableau est celui de l’affiche de l’exposition. Il est considéré comme caractéristique de son auteur et d’aucuns y ont vu les prémisses de la peinture moderne.

Pour conclure, un tableau du petit frère de Giovan Francesco qui se prénommait Giovanni (on a du mal à s’y retrouver !) montre son intérêt pour les portraits sans pour autant arriver à la qualité de ceux de son grand frère.

Giovanni Caroto, autoportrait en prière.
Museo Civico di Castelvecchio, Vérone

Quant à l’héritage des frères Caroto repris par Véronèse, il faut reconnaître que la démonstration peine à convaincre. On peut lire dans le livre qui accompagne l’exposition que Giovanni Caroto, grand connaisseur de l’architecture romaine qu’il a souvent reprise dans ses tableaux, a influencé Véronèse qui a réinterprété les constructions architecturales de son aîné. Les deux tableaux ci-dessous appuient cette affirmation mais on aurait aimé recevoir un peu plus d’arguments.

Giovan Francesco Caroto exposition à Vérone
À gauche: Giovanni Caroto: Veduta Di Verona, à droite: Véronese, Esther et Assuérus. Museo di Castelvecchio

Caroto e le arti tra Mantegna e Veronese se prolonge jusqu’au 2 octobre 2022. Plus de cent oeuvres sont présentées dans cette exposition où l’on peut aussi voir trois installations multimedia surprenantes, voire bluffantes. Une application est téléchargeable ( cliquer) sur le site. Un itinéraire dans toute la ville permet de découvrir les oeuvres des frères Caroto présentes dans les édifices religieux. Il est aussi téléchargeable sur le site.

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