Lionel Bringuier retrouve le festival à la tête de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, dont il vient de prendre la direction. À ses côtés, Emmanuel Pahud, l’un des plus grands flûtistes du monde.
Le programme regarde vers l’Est. En ouverture, le Concerto pour flûte de Khatchaturian, transcrit d’une œuvre écrite à l’origine pour violon. Une œuvre sublime qui déploie toute la vitalité et les couleurs arméniennes de ce compositeur soviétique : mélodies folkloriques, rythmes de danse, énergie débordante. Un vrai défi pour le soliste, qui le relève avec une légèreté confondante. Après l’entracte, la Symphonie « Pathétique » de Tchaïkovski referme la soirée comme un requiem. Créée quelques jours seulement avant la mort du compositeur, elle est tourmentée, intense, et s’achève dans un silence douloureux. Il ne fallait rien ajouter, aucun bis, juste des bravos et des applaudissements chaleureux. Certains dans la salle attendaient plus, en vain. Et c’est très bien.
Aram Khatchaturian (1903–1978) Concerto pour flûte (transcription du Concerto pour violon en ré mineur par Jean-Pierre Rampal)
C’est un programme de haute volée, et particulièrement exigeant. On s’est du reste un peu inquiété devant les premières notes émises par la flûte d’Emmanuel Pahud. Une flûte en or qui brille de mille feux…mais que se passait-il donc ?

L’œuvre originale est un concerto pour violon d’une virtuosité redoutable. Jean-Pierre Rampal (1922-2000) en a réalisé une transcription pour flûte qui pose, par endroits, des défis considérables. Emmanuel Pahud l’avoue lui-même : c’est un obstacle. Il joue merveilleusement bien, mais cette transcription exige des ajustements constants pour modifier la couleur et l’équilibre avec l’orchestre. Sans être spécialistes, on sait que le violon descend beaucoup plus bas que la flûte et certains passages graves, trop bas pour la flûte, doivent être joués plus haut. À l’inverse, les traits aigus si caractéristiques du violon sont tout simplement impossibles à la flûte. Et que dire de ces longues phrases ininterrompues que le violon peut tenir sans effort, naturellement ? Le flûtiste, lui, doit respirer. Comment fait-il pour reprendre son souffle quand la partition est conçue pour ne jamais s’arrêter ? Mais on connaît le personnage : il maîtrise, et ces mélodies qui glissent d’une seule coulée, il les sublime. On est d’autant plus admiratif que Khatchaturian aime les orchestres riches et luxuriants, percussions, bois, cordes bien présentes. la flûte d’Emmanuel Pahud impose une puissance d’une autre nature que celle du violon, mais le soliste possède une telle capacité à se projeter dans le mouvement qu’on en reste scotché, abasourdi. Quelle intensité dans le son, quelle souplesse dans les ornements.
Tout en dirigeant, Lionel Bringuier fait plaisir à voir. Il se retourne souvent vers le soliste, et son sourire ne nous échappe pas. Avec ce chef, le plaisir est palpable et à la tête d’un tel orchestre, on peut le comprendre. Pourtant, pour lui aussi le défi est grand : trouver le bel équilibre à tous les pupitres face à un soliste flûtiste, même d’exception.
Bis : André Jolivet 1905 -1974 « Pour une communion sereine de l’être avec le monde »
Emmanuel Pahud nous offre un bis surprenant : une pièce pour flûte seule, magnifique, dépouillée de tout accompagnement. Le compositeur Jolivet y insuffle une dimension spirituelle rare, et le flûtiste n’a aucun mal à suspendre le temps. Il entre en méditation avec son instrument, et … avec son public. On sort de là comme apaisé ! Tant mieux car la suite est redoutable : après l’entracte, la Pathétique nous attend.
Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840–1893) Symphonie n° 6 en si mineur, op. 74 « Pathétique »
La Pathétique appartient à la grande tradition slave. C’est l’une des symphonies les plus jouées au monde, et pourtant, même pour les habitués, elle surprend toujours. Premier coup de théâtre : le troisième mouvement est si brillant et si entraînant si puissant, que le public applaudit à tout rompre, croyant que c’est la fin. Lionel Bringuier a su enchaîner discrètement vers le vrai finale, ce moment sombre et déchirant, inoubliable. Deuxième surprise, et la plus déconcertante : au lieu de terminer sur un élan triomphal comme le voudrait la tradition, Tchaïkovski choisit de finir lentement, douloureusement, dans un quasi-silence. Lionel Bringuier a su nous conduire vers cette conclusion inattendue, un moment suspendu, précieux. Ne rien ajouter à ce silence comme nous vous le disions plus haut !
Programme Aram Khatchaturian (1903–1978)
Concerto pour flûte
Allegro con fermezza / 2. Andante sostenuto / 3. Allegro vivace (transcription du Concerto pour violon en ré mineur par Jean-Pierre Rampal)
Bis : André Jolivet — Pour une communion sereine de l’être avec le monde
Entracte
Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840–1893)
Symphonie n° 6 en si mineur, op. 74 « Pathétique »
Adagio – Allegro non troppo / 2. Allegro con grazia / 3. Allegro molto vivace / 4. Finale – Adagio lamentoso
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