La chronique littéraire d’Émile Cogut.


Dans une année commenceront les commémorations relatives au centenaire de la première guerre mondiale, non seulement en Lorraine, en Picardie ou dans le Nord-Pas de Calais dont les paysages sont encore modelés par les séquelles des champs de bataille, mais en Europe et même dans le monde entier. Il suffit d’aller au moins une fois dans sa vie à Villers Bretonneux pour l’Anzac Day pour comprendre que les australiens ou les canadiens ont beaucoup à nous apprendre sur le devoir de mémoire.

Des livres écrits par les acteurs de cette époque, il y en a des bibliothèques entières : des thèses historiques très savantes nous permettant de suivre le conflit jour par jour, presque heure par heure ; des mémoires d’anciens combattants, leur courrier ; des romans du «Feu» de Barbusse à« Sous Verdun» la compilation des romans de guerre de Maurice Genevoix dont on réfléchit au transfert des cendres au Panthéon.

Et il y a aussi les écrivains qui n’ont pas vécu à cette époque mais qui, par leur éducation, leur histoire familiale, leur intérêt, leur curiosité, leur réflexion sur l’histoire, la vie, la nature humaine mettent cette époque en toile de fond de leur œuvre.
C’est le cas du dernier livre de Daniel Stilinovic : «On sera rentrés pour les vendanges».

« On sera rentrés pour les vendanges ». L’immense majorité des conscrits qui partirent la fleur au fusil en août 1914, était persuadée qu’ils seraient retournés chez eux à temps pour ramasser les grappes de raisin et gouter le jus sorti des pressoirs. L’état- major, bien relayé par une presse aveuglée par un patriotisme chauviniste et revanchard, avait réussi à persuadé les français que cette guerre ne serait qu’une promenade de santé jusqu’à Berlin. Hélas, nous savons maintenant ce qu’il en fut et aussi que la der des ders n’était que les prémices d’un long chemin dans l’horreur.

L’horreur, ils sont quatre à la vivre en cet hiver 1915, durant trois nuits et deux jours sous la neige, protégés dans un entonnoir dans ce « no mans land » entre les barbelés des deux armées aux fins fonds de la Meuse. Ils sont quatre au début du roman, tombés par hasard dans ce trou lors d’une offensive inutile où ils ont vu leurs amis tombés quand ils ne les entendent pas, impuissants, râler, appeler des secours qui ne viendront jamais.

La mort est partout, dans ces cadavres qui les entourent, mais aussi dans les lignes des belligérants, aussi bien allemands que français, car ils savent que même si par miracle, ils arrivaient à la tranchée qu’ils ont quittée, le temps de se faire reconnaître, les sentinelles, par peur, leur auront déjà tirés dessus.

Ils sont quatre au début, un seul à la fin. Trois politiquement à gauche et un séminariste. L’épreuve qu’ils partagent ensemble va les réunir, développer en eux de vrais sentiments de solidarité et de tolérance.

Ils ont peur, comme tous les combattants. Ils essaient de survivre tout en essayant de rester dignes, de rester des hommes, pas des profiteurs. Réduits à la survie, ils reviennent à l’essentiel de la vie, retrouve les quelques rares gestes primordiaux qui leur permettent d’avoir encore un peu d’espoir, tout en se rattachant aux bons souvenirs du passé comme pour se persuader que ce qu’ils vivent est une aberration, une erreur du destin et que dés qu’ils en seront sortis, tout redeviendra en quelque sorte normal.

«On sera rentrés pour les vendanges» est un livre sur la peur, la peur de tous aussi bien du héros Charles que de la sentinelle qui tire au moindre bruit. Peur de la mort, peur pour ses amis, peur de perdre sa dignité d’homme, peur des rats, peur des bombardements qui frappent au hasard. Mais c’est aussi un livre sur l’amitié, la fraternité, l’absurdité de l’individualisme quand l’homme est plongé dans les tempêtes de l’histoire.

Bien sûr, il y a des officiers et des sous-officiers tout aussi caricaturaux que ceux de Courteline. Bien sûr il y a cet univers entre un état-major lointain et ces hommes qui doivent satisfaire les ordres, mêmes les plus absurdes, car ne prenant pas en compte les réalités d’un champ de bataille qu’il ne connaît que sur des cartes.

Si un jour, « On sera rentrés pour les vendanges » devait faire l’objet d’une bande dessinée, il n’y a que le talent de Tardy pour exprimer en image cette atmosphère, cette impasse, cette horreur.

«On sera rentrés pour les vendanges» est encore un livre sur la seconde guerre mondiale. Et alors ! Ce qui importe, c’est que c’est un livre qui interpelle le lecteur, qui l’oblige à réfléchir sur le calvaire que ses anciens ont vécu, et surtout à agir au quotidien pour que de telles situations ne se reproduisent jamais plus, sous quelque forme que ce soit.

C’est un livre qui pousse le lecteur dans le chemin de la fraternité.

Émile Cogut


ON SERA RENTRÉS POUR LES VENDANGES

Daniel Stilinovic

Éditions Pierre Guillaume De Roux. 23€90 euros


Ces articles peuvent aussi vous intéresser

Notre site utilise des 'cookies' pour améliorer votre expérience et son utilisation. Si vous le refusez vous pouvez les désactiver. Accepter En savoir plus