Lu dans la presse anglaise.The Observer. Par Dalya Alberge. Dimanche 24 mars 2013.


Une édition nouvelle de l’ œuvre de DH Lawrence le révèle comme un poète du temps de guerre plein de talent et qui attaque l’impérialisme britannique.

Jusquen 1960 où son roman très explicitement sexuel L’amant de Lady Chatterley fut interdit, DH Lawrence fut victime de la censure.

Une nouvelle édition de ses poèmes vient de voir le jour, et cela est d’autant plus intéressant que nombre d’entre eux étaient incompréhensibles du fait du caviardage pratiqué par les censeurs, et furent interdits de publication. DH Lawrence s’y révèle particulièrement brillant dans ses attaques contre l’impérialisme britannique pendant la Première guerre mondiale.

Ses poèmes prennent pour cible les hommes politiques, la brutalité de la guerre et la répression britannique, mais la censure et l’édition inconsistante qui en résulta eurent pour effet de les priver de sens au point que l’ensemble de son œuvre poétique fut négligé.

Les passages supprimés ont donc été restaurés et des centaines d’erreur de ponctuation retirées des deux grands volumes qui vont paraître édités par Cambridge University Press, (sortie librairie le 28 mars); ils feront partie de l’impressionnante édition en 40 volumes des lettres et des oeuvres de Lawrence

The Poems , constitue la première édition critique de son œuvre poétique et projette un nouvel éclairage sur ce fils de mineur qui devint un des écrivains les plus influents du vingtième siècles avec des romans comme Amants et fils ( Sons and Lovers ), l’Arc en ciel( The Rainbow ) et Femmes amoureuses( Women in Love )

Christopher Pollnitz, l’éditeur de la présente édition a confié à L’Observer « que cette publication bouleverse totalement notre vision de Lawrence comme poète » . Ce que les censeurs, ou les éditeurs craignant la réaction gouvernementale, ont retiré des poèmes dit-il, c’est « l’ultime censure », car les très nombreuses censures ciblées rendent les textes virtuellement incompréhensibles

Lawrence a écrit de la poésie de 1905 jusqu’à sa mort à l’âge de 44 ans en 1930. Christopher Pollnitz constate que s’il est de notoriété que ses romans ont eu maille à partir avec la censure, « il en en va de même dans toute son œuvre poétique ».

La nouvelle édition comprend 860 poèmes dont All of us une suite de 31 poèmes de guerre jamais publiés auparavant et qui révèle l’inquiétude de Lawrence sur les campagnes militaires conduites par les Alliés pendant la Première guerre mondiale.

De 1916 à 1919 Lawrence a du lutter pour que cette série fût publiée. Christopher Pollnitz précise que les éditeurs qui savaient que The Rainbow avait été interdit, ne toucheraient pas une compilation qui critiquait la politique impériale – l’ouverture des fronts orientaux en Turquie ou en Iraq – et une poésie qui explorait la cruauté du sacrifice personnel pour une abstraction du bien

Désormais des noms rétablissent l’identité des lieux comme Salonique et la Mésopotamie– références explicites de l’époque, et l’éditeur Pollnitz précise que pendant la guerre la pire défaite qu’aient eu à subir les Britanniques a eu lieu en Mésopotamie. L’offensive du Tigre à Bagdad sous le commandement du Général Townshend fut la plus coûteuse et inutile en hommes et en moyens de toute la Première guerre mondiale

Le sous-titre Salonique apparaît dans « Rose, veille sur moi » ( Rose look out upon me

) une œuvre non publiée et Pollnitz d’ajouter : « Salonique était la ville de Grèce où furent envoyées les troupes Alliées après le désastre des Dardanelles »

Dans le poème, Lawrence dépeint un simple soldat anglais, stationné à Salonique qui connaît une liaison avec une femme grecque, mais c’est une passion vouée à l’échec : « Oh you Rose, look out/ On a miserable weary fellow./ For once she looked down from above/ And vanished again like a swallow/ That appears at a window … » ( Oh Toi Rose, prend soin d’un pauvre diable épuisé, pour une fois elle regarda vers le bas et disparut une fois encore comme l’ hirondelle qui apparaît à la fenêtre)

Lawrence prenait aussi sujet de ce qui se passait sur le front occidental et du rôle changeant des femmes – une fille effrayant son petit ami en lui demandant de rester avec elle juste avant que ne se termine sa permission – et comment l’innocence enfantine peut être ruinée par les angoisses de la guerre

Pollnitz précise : «Les écrits de Lawrence sur la guerre et le sexe furent censurés du fait de la pusillanimité des éditeurs, ce qui fait que le recueil « All of Us » n’a pu être publié et qu’il aura fallu attendre presque 100 ans pour retrouver enfin édité cette oeuvre écrite pendant le conflit»

Du fait de sa mauvaise santé Lawrence ne fut pas incorporé. Sa connaissance de la guerre lui a probablement été transmise par son amie Lady Cynthia Asquith, belle fille du Premier ministre Herbert Asquith. Tandis que des poètes qui ont écrit sur la guerre comme Wilfred Owen décrivaient la cruauté sanglante du champ de bataille, Lawrence s’employait à traiter des pertes humaines et de leurs impacts sur les êtres chers d’un point de vue politique. Il devait aussi écrire avec plus de subtilité car il savait que les censeurs observaient à la loupe ce qu’il rédigeait. Dans un poème intitulé « Dust » ( Poussière) il décrivit la mort horrible d’un membre de sa famille : « My brother died in the heat/ And a jackal found his grave;/ Nibbled his fingers, the knave;/ No more would I let him eat. » ( Mon Frère est mort dans la chaleur, et un chacal a trouvé sa tombe, la fripouille s’est repu de ses doigts, je ne la laisserai pas manger davantage)

Dans Antiphony il prend pour sujet un prisonnier de guerre britannique en Turquie qui lutte contre les tourments de la captivité- « Chaque soir est encore plus amer » et dans Needless Worry il explore les tréfonds psychologiques d’une jeune femme dont le fiancé est mort au combat et qui s’adressant à sa mère lui dit : « Why are you so anxious, there’s no fear now he’s dead. » ( Pourquoi vous en faire, il n’y a plus de crainte désormais à avoir maintenant qu’il est mort)

Dans The Well of Kilossa (Le puits de Kilossa), il fait allusion à la guerre en Afrique de l’est et aux énormes pertes humaines dans un environnement inhospitalier : « A draught of thee is strength to a soul in hell. » (Une gorgée de Toi c’est de la force pour une âme en enfer)

Cette édition de la poésie est publiée cent ans après que 10.000 mots fussent censurés de Sons and Lovers, et que presque toutes les copies de The Rainbow fussent détruites, dont particulièrement l’épisode sexuel entre Ursula Brangwen et sa maîtresse d’école jugés offensants. Son roman de 1928 «L’Amant de Lady Chatterley» d’un caractère explicitement sexuel devint en 1960 une cause célèbre quand après un procès largement médiatisé les éditions Penguin obtinrent le droit de publier l’intégrale du livre – une avancée dramatique pour assurer la liberté du mot écrit.


Traduction pour Wukali par P-A L



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« The Ship of Death » lu par Tom O’Bedlam


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